La stratégie israélienne pour Gaza : créer des réalités sur le terrain qui ne peuvent être défaites

Par Tariq Kenney-Shawa, le 2 janvier 2024

Des Palestiniens observent la destruction du bâtiment de la famille Gatshan après une frappe israélienne dans le camp de réfugiés de Nuseirat à Gaza, le 18 décembre. (Adel Hana / Associated Press)

Pendant des décennies, Israël a établi des « faits sur le terrain » pour étendre et renforcer son contrôle sur la Cisjordanie tout en défiant la condamnation internationale. Aujourd’hui, après l’attaque du Hamas du 7 octobre, Israël utilise la même stratégie pour atteindre un nouvel objectif : le nettoyage ethnique de Gaza.

En chassant deux millions de personnes de leurs foyers, en détruisant les infrastructures essentielles et en rasant entièrement d’immenses étendues de terre, Israël crée une nouvelle réalité sur le terrain qui rendra Gaza inhabitable au moment où les armes se tairont, ce qui ne laissera d’autre choix que les déplacements massifs de population.

Cette approche, qui consiste à créer une réalité qu’il est virtuellement impossible de défaire, a été appliquée par Israël dans les années 1970 lors de la construction rapide de colonies sur le territoire palestinien, dont l’illégalité au regard du droit international a été largement reconnue. Même à cette époque, la stratégie n’était pas nouvelle. Des années avant la création de l’État d’Israël en 1948, des colons sionistes ont afflué en Palestine et y ont établi de petites communes, ou kibboutzim. Ces colonies ont contribué à créer des liens physiques permanents avec la terre.

Après avoir mis en déroute les armées arabes en 1967, Israël a pris le contrôle de vastes régions, du Sinaï égyptien au plateau du Golan syrien. Dans les années qui ont suivi, la communauté internationale s’est ralliée à la reconnaissance de « l’inadmissibilité de l’acquisition de territoires par la guerre ». Mais Israël avait d’autres idées. Bien que l’Égypte ait plus tard récupéré ses terres dans le cadre d’un traité de paix, Israël s’est lancé dans une campagne visant à consolider son contrôle sur la Palestine et le Golan syrien en établissant de nouveaux faits sur le terrain destinés à rendre impossible tout règlement négocié, toute alternative à la pleine souveraineté israélienne.

Entre 1967 et 2017, Israël a construit plus de 270 colonies et avant-postes en Cisjordanie et à Jérusalem-Est, découpant en îlots isolés des terres qui auraient servi de cœur à un futur État palestinien. Aujourd’hui, plus de 700 000 colons vivent dans le réseau de colonies israélien qui ne cesse de s’étendre, ce qui garantit que même si un miracle se produisait et qu’un État palestinien était établi le long des frontières de 1967, il serait désespérément fragmenté et en réalité ingouvernable.

Peu importe que ces colonies soient unanimement considérées par la communauté internationale comme illégales au regard du droit international. Peu importe également que même les États-Unis, le plus grand soutien et bienfaiteur d’Israël, considèrent la politique de colonisation expansionniste comme un obstacle à la paix. Ce qui importait, c’est qu’elles étaient là, manifestations physiques de l’expansion coloniale israélienne.

Alors que les Palestiniens fondaient leurs revendications légitimes sur l’indigénat, le droit international et même les titres de propriété, Israël pouvait mettre en avant la présence physique des colonies et des colons israéliens, hausser les épaules et dire : « C’est comme ça maintenant ». La communauté internationale, qui n’a ni le désir ni la capacité d’intervenir, serait alors contrainte de reconnaître rétroactivement la réalité construite par Israël.

Aujourd’hui, le gouvernement israélien est en train de reconstruire unilatéralement la réalité sur le terrain et, ce faisant, de détruire tous les espoirs d’un avenir pacifique. Cette fois, il ne poursuit pas d’objectifs expansionnistes par la construction de colonies, bien que la réinstallation de Gaza puisse très bien être le plan à long terme. En tentant d’anéantir le Hamas, Israël raye de la carte la bande de Gaza telle que nous la connaissons et la rend invivable pour les 2,3 millions de Palestiniens qui l’habitent. Il ne s’agit pas du résultat malheureux d’une guerre, mais d’une stratégie calculée pour atteindre l’objectif d’un maximum de terres avec un minimum de Palestiniens.

Même avant le nouvel assaut d’Israël, les infrastructures de Gaza étaient paralysées par plus de 16 ans d’un blocus israélien étouffant. Plus de 85 % des 2,3 millions d’habitants de Gaza ont été déplacés à l’intérieur du pays, sans aucun endroit sûr où fuir. Si l’assaut israélien prenait fin aujourd’hui, les analystes estiment que plus de 50 % des habitations de Gaza ont déjà été gravement endommagées ou détruites. Israël aurait l’intention d’inonder le réseau de tunnels du Hamas avec de l’eau de mer, ce qui risque de polluer de façon permanente le sol de Gaza, de contaminer ses aquifères et de provoquer un effondrement encore plus important des infrastructures.

Qu’adviendra-t-il des centaines de milliers, voire des millions, de Gazaouis après cette destruction ? Bien entendu, Israël n’absorbera pas la nouvelle vague de réfugiés qu’il crée. Leur sort sera placé entre les mains des États arabes voisins et de la communauté internationale des donateurs.

Les dirigeants arabes, du président égyptien Abdel Fattah Sisi au roi Abdallah de Jordanie, ont clairement indiqué que le déplacement massif des Palestiniens de Gaza constituait une « ligne rouge ». Même l’administration Biden, qui a donné carte blanche à Israël pour décimer Gaza, a récemment déclaré qu’Israël devait s’efforcer d’éviter « d’autres déplacements importants » de civils palestiniens. Pourtant, personne n’utilise de levier pour dissuader Israël de créer les conditions qui rendront inévitable ce résultat supposé inacceptable.

C’est là que réside la menace de la stratégie israélienne des « faits sur le terrain ». Au fil des ans, les dirigeants israéliens ont atteint leurs objectifs expansionnistes en mettant progressivement, mais sûrement, en œuvre des pratiques largement abhorrées par la communauté internationale et illégales au regard du droit international. En Cisjordanie, le nettoyage ethnique de tous les Palestiniens d’un seul coup déclencherait probablement une intervention régionale, voire internationale, mais la prise de possession progressive de la terre par la construction de colonies, qui sont des faits têtus sur le terrain, pourrait permettre d’atteindre le même objectif avec moins de retombées.

De même, Israël n’a pas besoin de tuer toute la population de Gaza d’un seul coup. Il lui suffit de s’assurer que la bande de Gaza soit inhabitable et le reste suivra. Israël peut à nouveau hausser les épaules et souligner la réalité irréversible qu’il a créée.

Il n’est pas nécessaire que cela se termine ainsi. La communauté internationale, avec les États-Unis à sa tête, pourrait se défaire de sa façade d’impuissance et utiliser ses nombreux outils économiques et diplomatiques pour faire comprendre à Israël que les déplacements massifs de Palestiniens sont inacceptables et que les habitants de Gaza doivent pouvoir rentrer chez eux. Sans une intervention immédiate, Israël continuera à avancer, comme il l’a fait en Cisjordanie, détruisant systématiquement la viabilité de toutes les solutions alternatives et garantissant une nouvelle Nakba aux proportions historiques.

Tariq Kenney-Shawa est chargé de mission pour les États-Unis à Al-Shabaka, un groupe de réflexion à but non lucratif spécialisé dans les questions palestiniennes.

Source : LA Times

Traduction ED pour l’Agence Média Palestine

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