S’il ne s’agit pas d’un génocide à Gaza, de quoi s’agit-t-il ?

Par Gideon Levy, le 14 janvier, 2024

Une Palestinienne marche près des décombres d’une maison détruite lors d’une frappe israélienne en début de semaine. Crédit : Reuters/Mohammed Salem

Supposons que la position d’Israël à La Haye soit juste et qu’Israël n’ait commis aucun génocide ou quoi que ce soit qui s’en approche. De quoi alors s’agit-il ? Comment désigner les tueries de masse qui se poursuivent au moment même où nous écrivons– sans discrimination, sans retenue, à une échelle que l’on peine à se représenter.

Quel mot alors pour qualifier les enfants mourants dans les hôpitaux, dont certains et certaines n’ont plus personne au monde, comment parler des civils âgés et affamés fuyant pour sauver leurs vies sous la menace incessante des bombes ? La définition légale changera-t-elle leur sort ? Israël poussera un soupir de soulagement si le tribunal rejette l’accusation. Pour Israël, s’il ne s’agira donc pas d’un génocide — notre conscience retrouvera sa pureté. Si La Haye déclare « ce n’était pas un génocide », nous voilà de nouveau le pays le plus moral du monde.

Ce week-end, les médias israéliens et les réseaux sociaux ont débordé d’admiration et exprimé que des éloges à l’égard de l’équipe juridique qui nous a représentés à La Haye. Quel anglais élégant ! Quels arguments persuasifs !  La veille, les médias ont à peine rapporté la position de l’Afrique du Sud, présentée pourtant dans un anglais encore meilleur que celui des Israéliens, et bien plus ancrée dans les faits et moins dans la propagande —  prouvant une fois de plus que, dans cette guerre, les médias israéliens ont atteint leur véritable nadir. Pour les médias, il leur appartient avant tout de renforcer la position israélienne et de disqualifier totalement la position du « bras légal du Hamas ». Que d’honneur juridique ces experts nous ont apporté !

Partons de la prémisse que nous parlons d’un pays qui est jugé pour les violations les plus graves du droit international. Ceux qui portaient la robe noire et la perruque blanche, comme ceux qui n’en portaient pas, présentaient les arguments habituels d’Israël, dont certains sont justes, comme les descriptions des atrocités du 7 octobre.

A d’autres moments, il était difficile de savoir s’il fallait rire ou pleurer. L’assertion, par exemple, selon lequel le Hamas est seul responsable des conditions à Gaza, Israël n’y participant en rien. Affirmer cela devant une institution internationale prestigieuse, c’est mettre en doute et insulter l’intelligence de ses juges.

Et que penser des propos du chef de l’équipe de défense israélienne, le professeur Malcolm Shaw : « Les actions d’Israël sont proportionnées et ne visent que les forces armées » ? Que devient la vérité dans un tel propos? « Proportionnée », une telle destruction ? Vraiment ? Si c’est cela le proportionné, que serait le disproportionné ? Hiroshima ?

« Uniquement contre les forces armées », avec un nombre incalculable d’enfants morts ? Qu’est-ce qu’il raconte? « Passer des appels téléphoniques pour évacuer les non-impliqués »; qui a encore un téléphone fonctionnel à Gaza et où exactement sont-ils censés évacuer dans cet enfer où il ne reste plus un seul carré de terrain sûr ? Et la cerise sur le gâteau : « Et si jamais des soldats ont violé les lois de la guerre, ils devront rendre compte devant le système juridique israélien. »

Shaw n’a apparemment pas entendu parler du système juridique israélien et encore moins de ce qu’on appelle le système juridique militaire. Il ignore qu’après Operation Cast Lead, le conflit avec Gaza de 2008-2009, seuls quatre soldats furent inculpés pour des infractions pénales et un seul d’entre eux envoyé en prison – et ceci pour délit de vol de carte de crédit (!). Tous ceux qui lancent des obus et des bombes sur des innocents et innocentes ne seront jamais inculpés.

Et que dire des remarques du Dr Galit Rejwan, « la découverte » du week-end qui sera sans aucun doute choisie pour allumer le flambeau cette année lors de la cérémonie sur le Mont Herzl du Jour de l’Indépendance: « Tsahal déménage les hôpitaux vers un endroit plus sûr ». Shifa sera-t-il transféré à Saba ?  Rantisi à Soroka ? De quels endroits sûrs à Gaza parle-t-elle et quels hôpitaux l’armée israélienne va-t-elle déplacer ?

Bien entendu, rien de tout cela ne prouve qu’Israël ait commis un génocide. Le tribunal en décidera. Mais  peut-on vraiment se sentir bien devant de tels arguments pour la défense ? Se sentir bien après La Haye ? Se sentir bien après Gaza ?

Gideon Levy, né le 2 juin 1953 à Tel-Aviv, est un journaliste et écrivain israélien, membre de la direction du quotidien Haaretz.

Source : Haaretz

Traduction BM pour Agence Média Palestine

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