Les journalistes tué.es à Gaza et ce qu’ils tentaient de montrer au monde

Les funérailles de journalistes à Gaza le 19 Novembre. (Ali Jadallah/Anadolu Agency/Getty Images)

Par Ellen Francis, Artur Galocha et Joe Snell, le 9 février 2024

Des journalistes de Gaza ont été tué.es alors qu’ils couvraient les bombardements et tentaient de s’en protéger. D’autres sont mort.es aux côtés de leurs collègues ; d’autres encore, avec leurs familles.

Ils ont tenté de faire au mieux leur travail, prenant des images des scènes de carnages ainsi que les rares moments de calme, grâce à des photos, des vidéos, des postes sur les réseaux sociaux. Les images qu’ils nous ont laissé (ou les mots qu’ils ne savaient pas être leurs derniers) nous permettent d’avoir un aperçu des vies des Palestinien.ne.s assiégé.es par une guerre dévastatrice.

Au moins 85 journalistes et professionnel.les des médias, tel.les que des interprètes et des technicien.nes, ont été tué.es en quatre mois de guerre au Moyen-Orient, selon le Comité de Protection des Journalistes. La moyenne, environ 5 par semaine, est la plus élevée depuis que le CPJ a commencé à tenir des comptes au niveau mondial il y a plus de 30 ans. Tou.tes, hormis sept d’entre eux, étaient des Palestinien.nes tué.es dans le contexte de la guerre d’Israël à Gaza. Nombre d’entre eux étaient indépendant.es ou travaillaient pour des médias locaux, et contrairement à des reporters internationaux.les, ils avaient peu de protections. Les chiffres du CPJ comprennent les quatre journalistes israélien.nes tué.es le 7 octobre lors de l’attaque du Hamas à l’intérieur d’Israël, ainsi que trois journalistes libanais.es tué.es par les bombardements israéliens au Liban, d’après leurs agences de presse.

La CPJ déclare enquêter sur les circonstances dans lesquelles ont eu lieu les meurtres de tant de journalistes. Mais ces enquêtes sont entravées à la fois par le manque d’accès à Gaza, le nombres de cas, l’étendue des destructions et le meurtre de membres des familles des journalistes, qui auraient été des témoins-clés.

Le Washington Post a fourni à l’armée israélienne une liste de sept journalistes présenté.es dans cet article avec les circonstances de leurs morts. L’armée israélienne a répondu que ses soldats “interviennent pour démanteler les capacités militaires et administratives du Hamas” et prennent “toutes les mesures possibles pour modérer les souffrances causées aux civil.es, y compris aux journalistes.”

Lors des funérailles de journalistes à Gaza, placer les gilets pare-balles et les casques floqués de “press” sur les corps des reporters, photographes et autres est devenu un rituel sinistre.

Issam Abdallah

Khalil Abu Aathra

Jabr Abu Hadrous

Mohamed Abu Hassira

Mohammed Abu Hatab

Ayat Khadoura, 27 ans, journaliste indépendante, tuée le 20 Novembre

Ayat Khadoura a posté en ligne une vidéo au mois de novembre. Le texte apposé sur les images est : “Mon dernier message au monde.” Ce n’était pas la première fois que la journaliste, qui rapportait depuis le Nord de Gaza le manque de nourriture et de produits de première nécessité, pensait qu’elle filmait ses derniers instants. Cette fois-ci, elle avait raison.

“Nous avions de très grands rêves, mais malheureusement, notre rêve aujourd’hui est que si nous mourons, nous mourions en un seul morceau,” est son message.

Un bombardement israélien a touché la maison de Khadoura au nord de Gaza, la tuant elle et certain.es de ses frères et sœurs, nous raconte sa sœur Yasmin. Elle nous explique que sa famille n’a pas pu enterrer Ayat, car son corps était en mille morceaux.

“Ayat voulait devenir une grande journaliste, étudier d’avantage, et s’acheter de l’équipement vidéo. Tellement de choses,” raconte Yasmin. Mais pendant ces derniers jours, elle se souvient, “elle m’a dit : « Je ne veut plus rien de tout cela. Je veux juste que la guerre finisse.’”

Amro Salah Abu Hayah

Mohamed Naser

Abu Huwaidi

Yahya Abu Manih

Mohamed Fayez Abu Matar

Ahmed Abu Mhadi

Yasser Abu Namous

Yaacoub al-Barsh

Mohamad al-Bayyari

Hamza al-Dahdouh

Samer Abu Daqqa, 45 ans, cameraman pour Al Jazeera, tué le 15 Décembre

Samer Abu Daqqa s’est vidé de son sang pendant des heures avant qu’une ambulance ne parvienne à s’approcher de lui. Il était mort quand les secours sont arrivés. Le cameraman d’Al Jazeera était parti filmer une école de Khan Younis qui abritait des Palestinien.nes déplacé.es lorsqu’il a été touché par le tir d’un drone israélien, a expliqué son agence. Ses collègues se souviennent de ce père de quatre enfants comme d’un cameraman chevronné, engagé à raconter l’histoire de Gaza, et comme d’un homme qui aimait sourire.

La nuit précédant sa mort, il avait filmé un direct devant l’hôpital de Khan Younis avec Wael al-Dahdouh, le directeur d’Al Jazeera à Gaza. Dahdouh, blessé dans le bombardement qui a tué Abu Daqqa, a depuis été évacué au Qatar.

Dahdouh est devenu le visage impassible d’Al Jazeera pendant la couverture de cette guerre, passant en direct même après qu’un bombardement ait tué sa femme et deux de ses enfants. Un autre bombardement a tué son fils Hamza, qui travaillait aussi pour Al Jazeera. Israël accusait Hamza, ainsi qu’un journaliste indépendant tué à ses côtés, d’être des membres de groupes militants, une accusation qu’Al Jazeera nie farouchement.

Jamal al-Faqaawi

Saed al-Halabi

Mohammed Ali

Mohamad al-Iff

Mohamed al-Jaja

Shaima al-Jazzar

Rabih al-Maamari

Ahmad Jamal al-Madhoun

Nazmi al-Nadim

Gaza, comparée aux autres conflits

L’offensive israélienne sur Gaza a causé un niveau de dévastation qui surpasse les autres conflits récents. Selon les autorités de santé à Gaza, plus de 27 000 personnes ont été tuées depuis l’attaque du Hamas sur Israël le 7 Octobre, qui avait fait près de 1 200 victimes.

Le nombre de journalistes et de professionnel.les des médias tué.es à Gaza, 78, dépasse le nombre total de journalistes tué.es à travers le monde en 2022, selon les données du CPJ. Ce chiffre dépasse déjà le nombre de journalistes tué.es en deux décennies de conflit en Afghanistan. Et il dépasse les chiffres de l’année la plus meurtrière pour les journalistes lors de la guerre en Irak.

Les journalistes palestinien.nes “sont durement touché.es par les tirs de l’armée israélienne, qui a tué plus de journalistes en 10 semaines qu’aucune autre armée ou entité en une année entière depuis 1992,” explique Sherif Mansour, coordinateur du programme Moyen-Orient et Afrique de Nord du CPJ.

Nombre total de journalistes tué.es lors de conflits

Irak 229

Syrie 155

Israël-Gaza 85

Afghanistan 76

Ukraine 17

Moyenne du nombre de journalistes tué.es par jour

Irak 0,07

Syrie 0,03

Israël-Gaza 0,72

Afghanistan 0,01

Ukraine 0,02

Au 6 Février 2024

Les professionnel.les des médias sont compris.es dans ces chiffres. La moyenne est estimée en divisant le nombre total de journalistes tué.es par le nombre de jours de conflit.

Source: base de données du CPJ (Comité de Protection des Journalistes)

Journalistes et professionnel.les des médias tué.es par année et par pays

Guerre en Irak (2003-2011) 229 journalistes tué.es au total

2006 a été l’année la plus meurtrière de la guerre en Irak pour les journalistes

En quelques mois, d’avantage de journalistes ont été tué.es dans la guerre Israël-Gaza que dans un pays en une seule année

Données pour 2023. Huit autres journalistes ont été tué.es à Gaza en Janvier 2024.

Source: base de données du CPJ (Comité de Protection des Journalistes)

Les meurtres à Gaza rendent encore plus difficile le travail de journaliste dans une guerre déjà ponctuée de coupures internet, de dommages sur les bureaux des organes de presse et sur les réseaux de communication, ainsi que les restrictions israéliennes sur le carburant nécessaire au fonctionnement des équipements, explique les organisations pour la liberté de la presse. Des journalistes étranger.es ont essayé mais sont toujours interdit.es d’entrées par Israël ou par l’Égypte, qui contrôlent les frontières. Seul.es quelqu’un.es ont pu entrer en intégrant l’armée israélienne.

Tout ceci menace l’enclave de devenir “un trou noir de l’information,” a déclaré Anne Boccandé, directrice de la rédaction à Reporters Sans Frontières.

Le danger et le désespoir poussent maintenant certain.es journalistes à abandonner leurs postes ou à quitter Gaza lorsqu’ielles le peuvent. Motaz Azaiza, un photojournaliste qui a gagné plus de 18 millions de nouveaux followers en documentant la guerre sur Instagram, a été évacué au Qatar le mois dernier. “Au revoir, Gaza. J’espère pouvoir reparcourir tes rues un jour,” a-t-il déclaré dans une vidéo.

Sameeh al-Nady
Hisham al-Nawajah
Ahmed al-Qara Iyad al-Ruwagh
Mohammad al-Salhi

Montaser al-Sawaf, 33 ans photojournaliste et cameraman indépendant pour Anadolu Agency, tué le 1er Décembre

Ses collègues se souviennent que Montaser al-Sawaf se déplaçait à vélo pour photographier les ruines des immeubles de Gaza. “Hier, il y avait une rue ici, des maisons, des enfants, et des rêves,” a-t-il écrit sous une photo.

Parmi ses derniers posts Instagram, se trouvait un selfie montrant son œil blessé après qu’il ait survécu à un bombardement qui a tué ses parents et d’autres membres de sa famille. Quelques jours plus tard, Anadolu a annoncé que des bombardements israéliens avaient tué Sawaf, un de ses frères à Gaza City. “Il a tenu bon jusqu’au dernier moment,” se souvient Turgut Alp Boyraz, le manager régional de l’agence de presse. “Il disait : ‘Quelqu’un doit bien faire le job.’”

Belal Jadallah, 45 ans, directeur de la Maison de la Presse — Palestine, tué le 19 Novembre

On appelait souvent Belal Jadallah la “figure paternelle” du journalisme à Gaza. Il a fondé la Maison de la Presse, un centre des médias qui s’est transformé en communauté, surtout pour les journalistes débutant.es. Il y était proposé des formations et on y fournissait des gilets et des casques de journalistes. La Maison de la Presse a aussi permis d’ouvrir une nouvelle agence de presse. “Belal a voué sa vie à construire un paysage médiatique indépendant,” déclare Hikmat Yousef, l’un des membres fondateurs et ami de Jadallah.

Dans un post Facebook avant sa mort, Jadallah rendait hommage à un collègue de la Maison de la Presse tué quelques jours plus tôt : “Les mots ne suffisent pas à exprimer ma tristesse pour cette perte douloureuse,” avait-il écrit.

Jadallah avait prévu d’évacuer vers le Sud, nous dit Yousef, lorsqu’il a été tué dans sa voiture par un obus israélien à Gaza City.

Mosab Ashour, 22 ans, vidéaste indépendant, tué le 22 Octobre

C’était la dernière année d’université pour Mosab Ashour. L’étudiant en journalisme cherchait à se faire un nom dans le milieu journalistique en produisant des vidéos.

Dans une de ses dernières vidéos, titrée “Mots de Gaza,” il demandait : “Qui nous écoute ?”

Avant la guerre, dans ses posts on le voyait filmer, voyager et danser. Dans son dernier appel téléphonique à un oncle, Ashour disait vouloir quitter Gaza. Peu de temps après, il a été tué par un bombardement israélien dans le camp de réfugié.es de Nuseirat, explique son oncle.

“Je poursuis mon rêve,” avait posté Ashour quelques semaines auparavant, le jour de ses 22 ans.

Mostafa al-Sawaf

Akram al-Shafie
Saeed al-Taweel
Mohamed Jamal Sobhi al-Thalathini
Imad al-Wahidi
Abdallah Alwan
Mohamed Nabil al-Zaq
Mohamed al-Zaytouniyah
Yazan al-Zuweidi

Majd Arandas, 29 ans, photographe, tué le 1er Novembre

Majd Arandas voulait documenter la vie des Palestinien.nes. Une série de photos prises avant la guerre se focalisait sur sa grand-mère. Il prenait aussi des photos des gens qui mangeaient ou des enfants qui jouaient malgré les bombardements israéliens et le siège, raconte Mohamed Somji, directeur du centre de photographie Gulf Photo Plus. Il se souvient que Arandas disait : “Voici les photos dont je veux que les gens se souviennent.” Les images résonnent, pense Somji, car “il existe une forme de résistance à partager des moments de joie.”

Un bombardement israélien a tué Arandas près de sa maison dans le camp de réfugié.es de Nuseirat, nous disent ses ami.es. Dans un message vocal récemment envoyé à Somji, il disait vouloir voyager et montrer aux Gazaoui.es un monde “qu’on leur empêche de voir.”

Iyad Matar
Ayelet Arnin
Mohammed Atallah
Ola Atallah
Abdelhalim Awad
Mostafa Bakeer
Mohammad Balousha
Ahmed Bdeir
Issam Bhar

Roshdi Sarraj, 31 ans, réalisateur et cofondateur d’Ain Media, tué le 22 Octobre

Roshdi Sarraj avait lancé un appel pour la protection des journalistes à Gaza, quelques jours avant d’être tué. Il était en deuil après le meurtre d’un de ses collègues d’Ain Media, l’agence qu’il avait cofondée. “Nous avons besoin d’une protection internationale,” avait-il déclaré dans un message vocal à The Post en octobre dernier.

Des membres de sa famille et ses collègues racontent qu’un bombardement israélien a tué Sarraj dans la maison de ses parents. Alice Froussard, une journaliste française qui a travaillé avec Sarraj, nous dit qu’il couvrait la guerre et “en faisait l’expérience en même temps, toujours avec la pensée cauchemardesque d’avoir a raconter le mort d’un. ami.e.”

Abdullah Darwish

Yousef Maher Dawas

Hassan Farajallah

Ahmed Fatima

Abdulhadi Habib

Adham Hassouna

Roee Idan

Duaa Jabbour

Mohammad Jarghoun

Majed Kashko

Haneen Kashtan

Ahmed Khaireddine

Mohamed Khaireddine

Mohamed Khalifeh

Mohammed Imad Labad

Ibrahim Mohammad Lafi

Sari Mansour

Iyad Matar

Salam Mema

Salma Mkhaimer

Mohamed Mouin Ayyash

Assem Kamal Moussa

Husam Mubarak

Farah Omar

Shai Regev

Hassouneh Salim

Assaad Shamlakh

Duaa Sharaf

Ahmed Shehab

Mohammed Sobh

Yaniv Zohar

Adel Zorob

Au sujet de cet article

Conception et développement de Irfan Uraizee.

Mise en page de Reem Akkad, Joseph Moore, Olivier Laurent et Samuel Granados. Montage vidéo de Joseph Snell. Relecture de Martha Murdock.

Sources : Données et noms pour le 8 Février du bureau de New-York du Comité de Protection des Journalistes. Les témoignages sont basés sur des entretiens avec des collègues, ami.es ou membres des familles, avec des compléments d’information trouvés sur leurs réseaux sociaux. Les noms des journalistes sont listés par ordre alphabétique, sauf pour ceux présentés plus en détail.

Miriam Berger, Hajar Harb et Niha Masih ont contribué à cet article.

Source : Washington Post

Traduction : AJC pour l’Agence Média Palestine

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