La recherche angoissante d’une journaliste de Gaza pour se mettre en sécurité

De la ville de Gaza à Rafah, Marah Mahdi et sa famille ont été déplacées 11 fois depuis le mois d’octobre. Le fait de survivre à chaque attaque israélienne n’apporte, cependant, que peu de réconfort.

Par Mohammed R. Mhawish et Asmaa Yassin,  4 juin 2024

Marah Mahdi avec sa nièce près de la tente familiale à Rafah. (Marah Mahdi/Instagram)

Des cartons remplis de vêtements, quelques sacs à dos et une tente portative : voilà ce qui restait des biens de Marah Mahdi lorsqu’elle s’est réfugiée dans une installation de l’ONU à Rafah, dans le sud de Gaza, début mai. Journaliste palestinienne de 23 ans originaire de la ville de Gaza, Mahra Mahdi a survécu à un voyage sinueux et tumultueux, emblématique des déplacements incessants subis par la majeure partie de la population de la bande de Gaza – et qui est loin d’être terminé.

Mahra était chez elle le 20 octobre lorsque les frappes aériennes et les bombes d’artillerie israéliennes ont bombardé son quartier en préparation de l’offensive terrestre de l’armée. Le lendemain matin, elle et 11 membres de sa famille immédiate et élargie ont emballé ce qu’ils pouvaient et se sont dirigés vers le sud, partis avec seulement les vêtements qu’ils portaient sur le dos, quelques documents essentiels et de la nourriture. 

Après cette première fuite, les Mahdis ont trouvé un abri temporaire dans une école de Nuseirat, un choix qui s’est rapidement avéré dangereux en raison des frappes aériennes israéliennes incessantes. Contrainte de se déplacer à nouveau, la famille d’est dirigée vers Deir al-Balah, espérant y trouver un semblant de sécurité. Chaque déplacement a apporté de nouveaux défis, qu’il s’agisse de trouver de la nourriture et de l’eau potable ou d’éviter la menace constante des tirs d’artillerie.

Leur arrivée à Rafah au début du mois de novembre n’a pourtant pas signifié la fin de leurs ennuis. Au cours des sept derniers mois, Rafah a servi de refuge à plus de 1, 4 million de Palestinien.ne.s fuyant le nord de la bande de Gaza sur ordre de l’armée israélienne. La ville, submergée par l’afflux de réfugié.e.s, était à peine en mesure de fournir l’essentiel. La famille Mahdi a d’abord trouvé refuge dans une école primaire des Nations Unies dans la partie orientale de la ville, mais fut contrainte de déménager à plusieurs reprises à l’intérieur de Rafah à mesure que l’aide humanitaire diminuait.

 Et puis, il y a quatre semaines, Israël a envahi Rafah et des centaines de milliers de Palestinien.ne.s ont dû  fuir à nouveau . Cette fois, cependant, l’incertitude règnait quant à la direction à prendre.

L’armée israélienne largue des tracts sur l’est de la ville de Rafah ordonnant la population d’évacuer et de se déplacer vers l’ouest de Rafah et Khan Younis. Bande de Gaza, le 6 mai 2024. (Abed Rahim Khatib/Flash90)

« Nous assistons à une situation dévastatrice dans toute la bande de Gaza », a déclaré Marah Mahdi à +972.  « De Jabalia au nord à Khan Younis et Rafah au sud, nous n’avons aucun refuge. Rester à Rafah a quelque chose désormais d’une volonté suicidaire. Si les frappes ne nous tuent pas, la famine et le manque de soins médicaux pourraient bien le faire.» 

Un refuge attaqué

Le 6 mai, le Hamas a annoncé avoir accepté un accord de cessez-le-feu proposé par l’Égypte et le Qatar. Mais le lendemain, un renversement brutal s’est produit : Israël a largué des tracts sur Rafah ordonnant aux habitants de ses zones orientales d’évacuer les lieux en prévision d’un assaut terrestre contre cette ville densément peuplée. Les Palestinien.ne.s, des jeunes comme des vieux, ont afflué dans les rues de Rafah,  transportant leurs biens sur des charrettes à animaux, à la recherche d’un nouvel abri.

Depuis lors, près d’un million de Palestinien.ne.s refugiés à Rafah ont été une nouvelle fois déplacés, et la plupart des abris de l’Office de secours et de travaux des Nations Unies (UNRWA) ont été évacués condamnant les gens à se réinstaller dans des villages de tentes à l’ouest de la ville ou tenter de retourner à Khan Younis et Deir al-Balah plus au nord. 

Le 26 mai, peu avant minuit, des frappes aériennes israéliennes sur un camp de tentes dans le quartier de Tel al-Sultan, à l’ouest de Rafah, ont tué au moins 45 personnes. Deux jours plus tard, une autre attaque israélienne a visé une zone où des gens s’abritaient dans des tentes à Al-Mawasi, à l’ouest de Rafah, tuant au moins 21 autres personnes.

L’armée israélienne a alors déclaré  avoir établi un « contrôle opérationnel » sur la zone frontalière avec l’Égypte, longue de 13 kilomètres, connue sous le nom de « couloir de Philadelphie ».

De la fumée s’élève après une frappe aérienne israélienne à Rafah, dans le sud de la bande de Gaza, le 7 mai 2024. (Abed Rahim Khatib/Flash90)

L’ONU et d’autres organisations humanitaires ont averti que la fermeture du point de passage de Rafah menaçait gravement la vie dans tous ses aspects. Et avec l’avancée de l’armée israélienne vers le centre de Rafah la semaine dernière, les derniers hôpitaux en état de marche ont été fermés et les opérations humanitaires se sont trouvées contraintes de cesser leurs activités ou de quitter la ville.

Au cours du mois dernier, la famille Mahdi a lutté pour survivre, privée des produits de première nécessité et de toutes leurs routines familières. L’eau potable était devenue rare, les réserves de gaz épuisées et la recherche de nourriture et d’un abri un souci constant.

Depuis que les chars israéliens sont entrés dans la ville, les réseaux de télécommunications dans le sud sont également en panne, gênant ainsi les services d’urgence. « Même si nous pouvions joindre les équipes médicales par téléphone », a noté Marah Mahdi, « tout ce qu’elles pourraient offrir, ce sont les premiers secours les plus basiques « .

« Chaque déplacement est aussi terrifiant que le premier »

Huit jours après le début de l’invasion, la famille a été contrainte une fois de plus à chercher refuge ailleurs, rejoignant ainsi plus de la moitié de la population gazaouie dans sa recherche d’une sécurité pourtant introuvable à Gaza. « C’est la septième fois que nous devons quitter nos abris [à Rafah] », nous a déclaré Mahra. 

Les Mahdis se sont joints à celles et ceux qui ont afflué vers les quartiers sud de la ville et ont dressé une tente près de la plage. Tout au long de la nuit, des explosions illuminaient le ciel, tandis que des avions de guerre planaient de manière inquiétante au-dessus de leurs têtes. Sortir de la tente, même pour se rendre aux toilettes de fortune, est devenu une entreprise risquée, car les drones ciblent tout mouvement après le coucher du soleil. « Nous sommes terrifiés en permanence, mais les nuits sont les pires », a confié Mahra.

Des Palestinien.ne.s déplacé.e.s plantent leurs tentes près de la frontière qu’a l’Egypte avec la ville de Rafah, dans le sud de la bande de Gaza, le 8 mars 2024. (Abed Rahim Khatib/Flash90)

L’arrivée d’un nouveau jour n’a apporté pourtant aucun répit. Dans la chaleur torride du début de l’été, la famille devait encore ramasser et brûler du bois pour faire cuire ce qu’elle pouvait trouver, confrontée en même temps à la menace constante des bombardements. Quelques jours passent —  et ce qui était autrefois un camp de tentes animé semble désormais désert. Les forces israéliennes avaient, en effet,  pris le contrôle des zones centrales de Rafah, assurant leur domination sur une partie importante de la ville.

« Lorsque nous avons fui le nord de Gaza vers Rafah, nous pensions que c’était bon. Finie la peur, finie la mort. Mais depuis, nous vivons le contraire», a déclaré Mahdi. « Chaque déplacement est aussi angoissant, aussi terrifiant que le premier – que du désespoir et de la terreur absolue. »

Le 21 mai, les Mahdis ont pris la difficile décision d’évacuer leur abri de Rafah et de se diriger vers Deir al-Balah dans le centre de Gaza. La famille a marché deux kilomètres avant de grimper dans un bus avec d’autres personnes évacuées.  Mais lorsqu’ils ont appris que le trajet en bus coûterait environ 70 dollars, ils ont poursuivi à pied, bravant la présence d’avions de combat au-dessus de leurs têtes. Une heure plus tard, une charrette tirée par un âne est passée et tout le monde est monté à bord. 

Mahra Mahdi n’a cependant trouvé aucune consolation en s’échappant vivante de Rafah : où qu’ils aillent, où qu’elles aillent, la famille, comme la population gazaouie dans son ensemble, restera toujours vulnérable aux attaques israéliennes.

« Tout ce que nous voulons, c’est être en sécurité », a-t-elle déploré. « Nous voulons que le monde reconnaisse notre humanité et notre droit à vivre dans la liberté et la justice. Nous ne savons pas quand ce cycle de peur et de mort prendra fin. Tout ce que nous savons, c’est que nous sommes terrifiés et épuisés, et que nous avons hâte de rentrer chez nous et de reprendre notre vie normale.

Mohammed R. Mhawish est un journaliste et écrivain palestinien basé à Gaza. Il a contribué au livre “A Land With a People — Palestinians and Jews Confront Zionism» (publié par Monthly Review Press en 2021).

Asmaa Yassin est une professeure d’anglais palestinienne, écrivaine et journaliste indépendante de la ville de Gaza. Elle est titulaire d’un baccalauréat en littérature anglaise et d’un diplôme en méthodologies d’enseignement.

Source : 972+

Traduction: BM pour Agence média Palestine

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