Les politiques veulent normaliser ce qui se passe à Gaza. Notre indignation morale ne le permettra pas.

Plus le carnage devient choquant, plus celles et ceux qui s’expriment sont sanctionné.es. Cela montre à quel point cela est un enjeu.

Par Nesrine Malik, le 7 avril 2025

Le charnier dans le Sud de Gaza où ont été retrouvés les corps des employés du Croissant Rouge et des secouristes de la Défense Civile, le 30 Mars. Photographe: OCHA/Croissant Rouge



Des images choquantes. Des vidéos insupportables. Des posts floutés que seul un bouton de consentement permettra de visionner. Depuis un an et demi maintenant, des avertissements « image sensible » sont suspendus à ce que le monde voit de Gaza. Parfois, ces scènes interrompent mon quotidien, revenant à moi tout à coup, comme un cauchemar oublié, dont on se souvient comme s’il était réel. Mais sans le soulagement que tout cela n’était qu’un rêve. La semaine dernière, j’ai regardé des images qui montraient ce qui semblait être le cadavre brisé et sans tête d’un bébé. J’ai vu des parties de corps déchiquetés rassemblés dans des sacs en plastique. J’ai entendu les cris des mourant.es et le silence des mort.es, certain.es par familles entières alors que les caméras les filment entassé.es les un.es sur les autres. L’assaut israélien contre Gaza défie l’immunisation. Au fil du temps, alors même que le seuil de ce qui est considéré comme intolérable augmente, les différents styles et formes de meurtres continuent de surpasser tous les niveaux d’engourdissement.

Pendant ce temps, les politiques font l’une de ces deux choses : soit elles amoindrissent cette calamité historique en recourant au langage fade des encouragements à revenir à la table des négociations, comme si tout ceci n’était qu’une querelle regrettable qui pourrait être résolue si seulement les têtes se refroidissaient un peu ; soit elles inversent la catastrophe. Appeler à la fin du massacre, plutôt que d’être le plus naturel des instincts humains, est maintenant un élan qui, dans certains pays, provoque l’arrestation ou l’expulsion. Ce récit rend la population de Gaza, pourtant constamment présente sur nos écrans et nos calendriers par son massacre quotidien, si lointaine et si isolée. Gaza a été déportée vers une autre dimension dans laquelle aucune règle ne s’applique. Géographiquement, elle a été enfermée puis arrachée à la Terre. Les journalistes et les femmes et hommes politiques étranger.es ne sont pas autorisé.es à y entrer. Les journalistes locaux.les sont tué.es. L’aide internationale est bloquée. Des travailleurs humanitaires locaux sont assassinés. Les tribunaux internationaux et les organisations de défense des droits humains parlent d’une seule voix du caractère criminel de ce qui se passe. Ils et elles sont sommairement ignoré.es ou attaqué.es par les commanditaires israéliens.

Et pourtant, malgré les efforts visant à empêcher d’entrer les étranger.es et à faire taire celles et ceux qui sont à l’intérieur, les preuves de l’illégalité et de la disproportion de la campagne israélienne à Gaza continuent de s’accentuer. Le mois dernier, les Forces de défense israéliennes ont tué des employés du Croissant-Rouge et les ont enterrés avec leurs véhicules. Des images récupérées à partir d’un téléphone portable montrent que l’affirmation d’Israël, selon laquelle les activités de l’équipe étaient suspectes, était fausse. L’employé qui a filmé la vidéo a été retrouvé avec une balle dans la tête. Avant de mourir, il a demandé pardon à sa mère pour sa mort, car il avait choisi un métier dangereux. Combien de ces crimes ont-il eu lieu, commis et enterrés dans les ténèbres de Gaza, sans images pour contredire les affirmations d’Israël ?

Il peut sembler qu’Israël réussit à prendre les places de juge, de juré et de bourreau et qu’il réussisse, avec le soutien des États-Unis et de l’Occident, à exclure les Palestinien.nes du reste de l’humanité. Mais c’est une tâche qui nécessite maintenant de réprimer. La guerre s’intensifie et dépasse toute justification, de sorte qu’elle ne peut plus être normalisée que par la force. Cette force pourrait être efficace à court terme, mais elle est dommageable sur le long terme. Elle exige des ressources, des affrontements et de l’instabilité. En ciblant les étudiant.es qui se mobilisent contre ce qui se passe à Gaza, le gouvernement américain est entré en guerre avec ses propres universités et a déclenché un conflit en leur sein. En déportant des étudiant.es et des universitaires, l’administration Trump s’est lancée dans une bataille avec son propre système juridique. Les manœuvres de l’Allemagne pour expulser des personnes impliquées dans les manifestations pro-Gaza accentuent encore davantage cet autoritarisme inquiétant. Il est devenu nécessaire de mettre en marche tout l’appareil de l’État car l’ampleur de la mobilisation face à la crise à Gaza ne peut plus être brisée par la seule répression.

Cette mobilisation et le conflit associé ne servent qu’à mettre davantage en évidence ce dans quoi Israël a entraîné le reste du monde. Cela ne fait que mettre en lumière des personnalités parmi les manifestant.es, tel que Mahmoud Khalil, diplômé de l’Université Columbia et titulaire de la carte verte qui, par l’intermédiaire de son avocat, a fait des déclarations accablantes sur ce que sa détention révèle de la guerre et du système d’immigration et de justice américain. Cela renforce les liens avec les Palestinien.nes que leurs adversaires voudraient rompre. Et en soulevant les enjeux de la protestation, il montre à quel point ces enjeux sont bien ceux de chacun.e – le droit à la liberté d’expression et à un procès équitable, à la protection contre les abus de l’État et l’accès aux bases mêmes de l’humanité. Ce que l’on vous demande, si vous ne voulez pas subir de répression, c’est que vous vous arrachiez les yeux. Au lieu de sortir Gaza de leur politique intérieure, les alliés d’Israël ont ramené la guerre à la maison.

Combinez cela avec la mort et la famine qui continuent de s’intensifier à Gaza, et vous avez la recette non pas de l’intimidation, mais plutôt de l’appétit grandissant pour la pression morale et le témoignage. Avec l’abdication politique, le type de condamnation et d’alerte qui devrait venir des dirigeant.es n’a pas eu lieu, mais a il bien été transmis. Rien que la semaine dernière, le journal vidéo et une interview d’un chirurgien traumatologue sur BBC Newsnight ont révélé encore plus de meurtres d’innocent.es, encore plus d’enfants se réveillant paralysé.es, ou avec le ventre couvert d’éclats d’obus, appelant leur mère. À Londres, une manifestation a arrêté le trafic. À Washington DC, lors d’une autre manifestation, une banderole portant les noms des mort.es a été déployée. À l’Université Columbia à New York, les étudiant.es juif.ves se sont enchaîné.es aux portes pour protester contre la détention de leurs camarades par l’agence de police douanière et de contrôle des frontières des États-Unis. Le récit des meurtres des employés du Croissant-Rouge est passé du cadavre, au fonctionnaire de l’ONU, jusqu’aux médias. La responsabilité d’un gouvernement fantôme, composé de personnes n’ayant plus aucune confiance ou espoir en les infrastructures politiques, se construit de guingois. L’opposé du découragement, contrairement à quoi l’on pourrait raisonnablement s’attendre après un an et demi, s’est installé.
On pourrait avoir l’impression que la vie continue, tout comme la guerre à Gaza. On pourrait avoir l’impression qu’un échec est en train de se produire, avec Israël et ses alliés qui poussent le public et l’ensemble de l’ordre mondial à la guerre. Et la présidence de Donald Trump inonde la région de multiples chocs, de l’économie au politique. Mais c’est un statu quo rétif et turbulent, parce que ce qui arrive à beaucoup est tout simplement insupportable. Et si les manifestations, les témoignages et les confrontations peuvent sauver ne serait-ce qu’une seule vie ou faire avancer la fin de la guerre d’une minute, la mobilisation continuera.

Chaque cadavre, chaque ville réduite en champ de ruines, chaque enfant couvert de sang ne se trouve pas au loin, sur une terre désespérée, mais bien au fin fond du genre humain. Parce qu’il est impossible pour un monde de montrer le ravage quotidien d’un peuple et d’être intimidé ou épuisé par accoutumance. Certains pourront choisir de l’ignorer, ou de le justifier, ou même de le soutenir, mais ils ne pourront jamais le normaliser.


Nesrine Malik est une chroniqueuse du Guardian



Traduction : LG pour l’Agence Média Palestine
Source : The guardian

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