Au cœur de la campagne visant à mettre fin à la collaboration de Microsoft avec l’armée israélienne 

À la rencontre des deux employées de Microsoft qui ont contribué à mettre en lumière le rôle de Microsoft dans la guerre d’Israël contre Gaza. 

Par Azad Essa , le 10 Avril 2025 

Des personnes manifestent contre le projet Azure devant le campus de Microsoft à Redmond, dans l’État de Washington, le 4 avril 2025 (photo fournie)

 

Nous sommes au début de l’année 2025 et Ibtihal Aboussad n’arrive pas à croire ce qu’elle vient de lire. 
 
L’entreprise dans laquelle elle avait passé les trois dernières années à travailler comme ingénieure logiciel dans le département d’intelligence artificielle fournissait activement à l’armée israélienne l’infrastructure d’IA nécessaire pour mener à bien ce que plusieurs groupes et experts de premier plan dans le domaine des droits humains ont décrit comme un « génocide » dans la bande de Gaza. 
 
Dans le flux d’articles qu’elle a analysés, Mme Abbousad a découvert que, dans le cadre d’une initiative appelée Projet Azure, Microsoft fournissait une gamme de services informatiques pour soutenir les opérations militaires d’Israël, y compris des opérations d’IA qui ont aidé l’armée israélienne à mener des opérations à Gaza. 
 
Ces produits, dont un ensemble de technologies de communication, étaient utilisés par les célèbres unités 8200 et 81 de l’armée israélienne, ainsi que par une unité de l’armée de l’air, connue sous le nom d’Ofek, pour établir des « listes de personnes à abattre ». 

Elle a été horrifiée. Non seulement elle était employée chez Microsoft, mais elle faisait partie de la division IA elle-même. 
 
Microsoft est connu dans le monde entier pour ses logiciels populaires comme Office ou son système d’exploitation Windows, pour être la société mère de la console X-box ou pour ses jeux à succès comme Candy Crush. Mme Aboussad a déclaré à Middle East Eye que, comme beaucoup d’autres, elle ne savait pas que l’entreprise fournissait également des services de stockage en ligne, d’informatique, d’intelligence artificielle, d’apprentissage automatique et de reconnaissance faciale, parmi d’autres services destinés à l’armée israélienne. 
 
Elle a été encore plus choquée de constater que les liens entre Microsoft et l’armée israélienne s’approfondissaient au fur et à mesure que la guerre contre Gaza prenait de l’ampleur. 
 
L’utilisation par l’armée israélienne des installations de stockage en ligne (clouds) de l’entreprise au cours des six premiers mois suivant le 7 octobre 2023 a augmenté de 60 % par rapport aux quatre mois précédents. Des documents divulgués montrent que l’utilisation par l’armée israélienne des produits d’intelligence artificielle de Microsoft a également augmenté au cours de la même période. 
 
Aboussad, 25 ans, qui travaillait dans la division IA où elle participait à la conversion de la parole en texte, explique qu’elle n’avait pas réalisé qu’elle avait « signé pour travailler sur un code qui alimente directement des crimes de guerre ».  Cette prise de conscience l’a poussée à agir. 

Elle a rejoint la campagne No Azure for Apartheid, créée fin 2023 par un groupe d’employés de Microsoft qui souhaitent que l’entreprise mette fin à ses contrats avec Israël et respecte ses propres engagements
 
M. Aboussad a déclaré qu’au cours des derniers mois, ils ont essayé avec d’autres employés, dont sa collègue Vaniya Aggraval, d’obtenir par les voies appropriées des réponses à leurs préoccupations. 
 
Elles et ils ont écrit à la direction, essayé de rencontrer le PDG et même envoyé des questions sur les forums « Ask me anything », mais ils ont été rabroués et ignorés. 
 
À mesure que la complicité de l’entreprise dans la bande de Gaza devenait publique, les employés ont remarqué que Microsoft était de plus en plus enclin à supprimer et à censurer les efforts internes pour attirer l’attention sur ce problème.  
 
Lorsqu’Israël a coupé l’aide et les approvisionnements et a recommencé à bombarder Gaza à la mi-mars, tuant jusqu’à 100 enfants par jour, Aboussad et Agrawal ont décidé qu’elles en avaient assez. 

« Honte à toi Mustafa » 
 
Le 4 avril, Abbousad et Agrawal ont perturbé le déroulement de l’évènement organisé à l’occasion du 50e anniversaire de Microsoft au siège de l’entreprise à Redmond, dans l’État de Washington, lors d’actions filmées et vues par des millions de personnes dans le monde entier. 
 
Lors du premier incident, Abbousad a affronté Mustafa Suleyman, le PDG de Microsoft chargé de l’IA, alors qu’il s’adressait à l’auditoire.   
 
« Mustafa, honte à toi ! » dit Abbousad. « Vous prétendez vous soucier d’utiliser l’IA pour faire le bien, mais Microsoft vend des armes d’IA à l’armée israélienne. Cinquante mille personnes sont mortes et Microsoft alimente ce génocide dans notre région », s’est écriée Abbousad, une ressortissante marocaine basée au Canada, alors que les services de sécurité s’approchaient d’elle. 
 
On voit Suleyman, visiblement à bout de nerfs, répondre à Abbousad : « Merci pour votre protestation. Je vous entends ». 
 
Lors de l’incident suivant, Agrawal s’approche de la plateforme où les anciens PDG Bill Gates et Steve Ballmer ainsi que l’actuel PDG Satya Nadella sont assis et discutent ensemble. 
 
Agrawal déclare que « 50 000 Palestiniens de Gaza ont été assassinés grâce à la technologie de Microsoft. Comment osez-vous ? Honte à vous tous qui célébrez leur sang ». 
 
Le trio s’est tu et a attendu, penaud, qu’Agrawal soit escortée vers la sortie avant de reprendre la conversation. 

Immédiatement après leurs perturbations, Agarwal et Abbousad ont toutes deux envoyé un courriel de masse à leurs collègues de Microsoft pour expliquer leurs actions. 
 
Selon le duo, ces courriels étaient destinés à celles et ceux qui n’étaient pas encore au courant des liens entre Microsoft et le complexe militaro-industriel israélien.  
 
Quelques heures plus tard, Microsoft aurait fermé le fil d’e-mails et verrouillé leur compte. 
 
Lundi, Abbousad et Agrawal ont été licenciées. 
 
Microsoft a écrit qu’elle avait mis fin à leur emploi pour « motif valable, mauvaise conduite délibérée, désobéissance ou négligence délibérée du devoir ». 
 
« C’est ironique », déclare M. Abbousad. 
 
Lors de cet événement au cours duquel nous avons perturbé la direction, ils distribuaient des tasses qui disaient littéralement : « Exprimez-vous chez Microsoft ». 
 
C’est donc comme si on nous disait : « ‘Oh, dites ce que vous pensez’, mais lorsque nous dénonçons l’usage qui est fait de notre travail, ce n’est jamais que des représailles. » 
 
Microsoft n’a pas répondu à la demande de commentaire de MEE. 
 

« Je voulais dénoncer les PDG » 
 
Agarwal, l’ingénieure en logiciel de 30 ans qui a participé à la protestation, a déclaré à MEE qu’elle avait rejoint Microsoft juste au moment où la guerre d’Israël contre Gaza a commencé. 
 
Elle a expliqué qu’elle avait assisté aux « souffrances indicibles » des Palestiniens et Palestiniennes et que l’entreprise avait adopté des tactiques de représailles contre tous ceux, y compris les employés, qui osaient remettre en question le rôle de l’entreprise dans les événements horribles qui se déroulaient dans la bande de Gaza. 
 
Ceux qui posaient des questions sur les forums de discussion internes ont même été approchés par les RH et devaient s’expliquer. 
 
« Au fil du temps, j’ai trouvé de plus en plus difficile de continuer à donner mon temps, mon énergie et mon attention à une entreprise qui était si clairement du mauvais côté de l’Histoire », a déclaré Mme Agarwal à MEE. 
 
Elle a ajouté que, même en ne travaillant pas directement dans le domaine de l’IA ou dans le cadre du projet Azure, elle se sentait tout de même complice. 
 
« J’ai toujours l’impression que mon travail est un soutien tacite à ce que fait cette entreprise, et que tout le travail et les efforts que je fais pour cette elle ne font qu’alimenter le système. 
 
Selon elle, quitter Microsoft était un choix évident. 
 
« J’ai eu envie de faire ce que je pouvais pendant mes derniers jours pour faire passer ce message et pour montrer à Microsoft ce qu’elle est et aux PDG ce qu’ils font », a-t-elle ajouté. 

Le raisonnement de Mme Abbousad n’est pas différent. 
 
Elle affirme qu’elle se doutait qu’elle perdrait son emploi, mais que rester chez Microsoft dans un département d’intelligence artificielle dirigé par une personne à moitié syrienne, qui, selon elle, aurait une certaine familiarité avec la cause palestinienne, était tout simplement insoutenable. 
 
« J’avais spécifiquement prévu de m’adresser à lui parce que c’est mon code qu’il permet d’utiliser pour commettre des crimes », a déclaré Mme Abbousad, ajoutant qu’elle voulait que le chef du département sache qu’il était tenu pour responsable. 
 
Elle a ajouté qu’il lui semblait impossible de détourner le regard – en particulier lorsque des violations des droits humains étaient commises dans le cadre de son travail – dans un environnement où elle serait obligée de se demander si son travail était utilisé par les Israéliens pour tuer des Palestiniens. 
 
« C’est quelque chose que je ne pouvais pas accepter en silence. Je devais, à tout le moins, dire quelque chose et sensibiliser l’opinion publique. En me rendant à l’événement avec l’intention de le perturber, je me suis dit que même si seules dix personnes apprenaient la complicité de Microsoft et que cette dernière prenait des mesures de rétorsion à mon encontre, cela en valait la peine ». 
 
« Je pense que lorsqu’il s’agit de droits humains et de personnes qui perdent la vie, nous n’avons pas vraiment l’option de privilégier le confort ou le luxe au dépens de vies humaines », a-t-elle ajouté. 
 

De loin en loin 
 
Au cours des cinq dernières années, le rôle des grandes entreprises technologiques dans le complexe militaro-industriel israélien en pleine expansion a suscité de plus en plus d’inquiétudes.  
 
Google et Amazon ont toutes deux été scrutées de près par des employés et des militants anti-guerre en raison de leurs liens avec l’armée israélienne, en particulier le projet Nimbus, un accord de 1,2 milliard de dollars qui verrait les deux géants de la technologie fournir à Israël et à son armée un bouquet de services, y compris des services d’informatique comme des clouds et des services d’intelligence artificielle.  
 
L’utilisation de l’IA a fait l’objet d’un examen minutieux au cours des 18 derniers mois, à la suite d’informations selon lesquelles Israël aurait de plus en plus recours à l’IA pour surveiller, contrôler et restreindre la vie des Palestiniennes et Palestiniens, tant en Cisjordanie occupée que pour dresser des listes de personnes à abattre dans la bande de Gaza. 
 
Les journalistes et les chercheurs qui suivent l’évolution de la situation affirment que ces services fournis par les géants de la technologie ont transformé les Palestiniens en « points de données pour un État qui les considère comme méritant d’être déshumanisés ou tués ».  
 
« Les grandes entreprises technologiques sont heureuses d’apporter leur aide, à la fois par désir de gagner de l’argent et par affinité idéologique avec la cause d’Israël », a écrit Antony Loewenstein
 
En début de semaine, le mouvement BDS (Boycott, Désinvestissement et Sanctions), dirigé par les Palestiniens, a ajouté les produits de jeux Microsoft, comme la Xbox, et les jeux Minecraft, Call of Duty et Candy Crush à la liste des « cibles prioritaires ». 
 

Les efforts pour demander des comptes à Microsoft ont commencé peu après les événements du 7 octobre 2023 et la guerre contre Gaza qui a suivi, lorsque Hossam Nasr, alors employé de l’entreprise, a cofondé la campagne No Azure for Apartheid
 
Nasr a déclaré à MEE que les actions courageuses d’Aboussad et d’Agarwal sont intervenues après des mois de campagne et d’efforts pour persuader l’entreprise de changer de cap.  
 
En février, la campagne a confronté Nadella lors d’une réunion publique avec des tee-shirts portant l’inscription suivante : « Notre code tue-t-il des enfants, Satya ? ». Les employés ont été escortés jusqu’à la sortie. 
 

En mars, lors d’un événement marquant le 50e anniversaire de Microsoft, des employés ont perturbé l’événement, soulevant des inquiétudes quant au rôle de l’entreprise dans la guerre d’Israël contre l’enclave. 
 
M. Nasr a été licencié en octobre 2024, avec Abdo Mohamed, pour avoir organisé une veillée, à l’heure du déjeuner, pour « les centaines de milliers de victimes palestiniennes du génocide israélien à Gaza, rendu possible par la technologie Azure de Microsoft ». Il a déclaré que les événements de ces derniers jours signifiaient au moins que Microsoft ne pouvait plus se cacher derrière « son image de marque fantaisiste ». 
 
selon lui, il est intéressant de noter qu’en plus des deux employées qui ont perturbé l’événement, plus de deux douzaines de travailleurs de Microsoft et de membres de la communauté se sont rassemblés à l’extérieur de l’événement, dans des scènes qui auraient été si bruyantes qu’elles auraient été « entendues lors de la diffusion en direct de l’événement par Microsoft ». 
 
« Ils ne peuvent plus se cacher derrière la reconnaissance de leur marque et prétendre qu’ils ne participent pas à un génocide et qu’ils n’arment pas une armée génocidaire », a déclaré M. Nasr. 
 
Pour M. Nasr, le fait que les employés soient de plus en plus nombreux à agir, sachant pertinemment qu’ils pourraient être licenciés pour dissidence, illustre un rejet de la position de l’entreprise. 
 
La réaction lâche de l’entreprise, qui a licencié Abbousad et Agarwal pour la perturbation de vendredi et qui a continué à prétendre sur ses plateformes publiques qu’il n’y avait pas de vague de dissension en interne, a encore illustré le fait qu’elle avait peur de faire face au mouvement des travailleurs et aux exigences croissantes en matière de responsabilité. 
 
Abbousad, qui est maintenant de retour au Canada où elle vit, se souvient que dans les jours et les semaines précédant l’action, elle avait repensé à la manière dont Microsoft lui avait présenté l’opportunité de rejoindre l’équipe d’intelligence artificielle, en tant qu’employée potentielle. 
 
Elle a expliqué que Microsoft présentait le travail dans le domaine de l’IA comme un moyen de créer des applications destinées à aider les personnes handicapées ou ayant des problèmes d’accessibilité. En d’autres termes, il s’agissait de créer des technologies utiles au monde entier. La dernière chose à laquelle elle s’attendait, c’était de créer des applications qui faciliteraient la mort et la destruction. 
 
« Je pense qu’ils se sont forgé une image vraiment trompeuse, celle d’un lieu où se produit toute l’innovation à impact social. » 
 
« Ils ne vantent jamais l’autre facette, qui est en fait celle qu’ils privilégient dans leurs décisions commerciales », a-t-elle ajouté. 



Traduction : SD pour l’Agence Média Palestine
Source : Middle East Eye

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