Partie 3 — ENS rue d’Ulm/Jourdan
Les luttes étudiantes sont celles qui ont su, historiquement, inverser les rapports de force au sein d’un mouvement social. Cela explique peut-être pourquoi elles subissent souvent une répression tout aussi spectaculaire. Depuis octobre 2023, les étudiant·es sont massivement positionné·es en soutien avec la lutte du peuple Palestinien, mais le mouvement peine à trouver un écho, subissant une répression en interne par les directions d’établissement mais également policière et juridique, tout en étant largement silencié par les médias.
L’Agence Média Palestine propose, tout au long du printemps, un vaste dossier qui viendra décrire les luttes spécifiques aux différents campus universitaires et leurs fronts communs, leurs perspectives et leurs obstacles.
Pour ce troisième article, nous avons rencontré un·e étudiant·e de l’École Normale Supérieure à Paris, sur le campus Jourdan. Récit de la mise sous silence d’une mobilisation historique, au cœur d’une des écoles les plus prestigieuses de Paris.
Par l’Agence Média Palestine, le 2 mai 2025

En raison des graves pressions imposées par les directions d’établissements sur les militant·es, les étudiant·es ont souhaité nous parler sous le couvert de l’anonymat, nous avons donc modifié leurs prénoms.
L’École Normale Supérieure (ENS) de la rue d’Ulm à Paris et du campus Jourdan, est composée de filières très sélectives dont les promotions sont réduites, comparées aux autres facultés de la capitale. C’est peut-être ce contexte qui permet depuis plus de 18 mois l’intimidation et la répression systématique du mouvement étudiant de solidarité avec la Palestine, pourtant constant et déterminé.
« Ce dont on avait besoin au début, avant toute chose, c’était de parler », raconte Alex, étudiant·e de l’ENS en se souvenant des premiers jours suivant le 7 octobre 2023 et le début de l’offensive génocidaire d’Israël contre Gaza. « Ces premières semaines ont été la partie la plus atroce et la plus intense de ce qu’on a pu voir, mais ce qui était raconté dans les médias français, la manière dont c’était présenté était tellement différente de la réalité sur place, c’était très dur à vivre. Il y avait des centaines de morts par jour et personne n’en parlait —on n’avait pas le droit d’en parler. »
« Dès le 10 octobre, on était sous la menace de la circulaire Moretti, qui encourageait les directions des facultés à interdire et dénoncer toute démonstration de solidarité, avec une vraie volonté de séparer les espaces politiques des espace universitaires. Il y a pourtant eu un élan exceptionnel dans notre campus : des étudiants de tous les bords, même radicalement opposés, ont exprimé le besoin se parler, et de créer des espaces de discussion. Notre premier réflexe a été de faire confiance en notre institution, que l’on considérait comme le lieu de discussion et de production de savoir qu’elle devrait être. »
Un espace de parole autorisé, mais pas écouté
Deux étudiant·es d’origine israélienne, parti·es de tel Aviv quelques années plus tôt pour leurs études mais également pour des raisons politiques, proposent rapidemment un espace de discussion et obtiennent de la direction de réserver une salle à ce titre et de relayer auprès de toute la communauté étudiante un mail invitant à ce rendez-vous. La première réunion reçoit une quarantaine de personnes, d’orientations politiques très différentes : s’ils et elles ne sont pas forcément d’accord sur tout, chacun·e s’exprime et est écouté·e, et le soulagement d’avoir trouvé cet espace de parole prime. Les étudiant·es présent·es rapportent un moment fort et émouvant.
« L’administration a soutenu au début cette initiative, probablement parce qu’elle émanait d’étudiant·es israélien·nes, ce que la direction aurait pu considérer comme un gage de confiance, et aussi parce qu’elle n’affichait pas de ligne politique, et rassemblait au contraire des visions parfois opposées », explique Alex. Au cours de la seconde réunion, en décembre, l’une des personnes organisatrices propose de visionner une vidéo publiée par Raz Segal, professeur agrégé d’études sur l’Holocauste et les génocides à l’université de Stockton, qui dénonçait dès le 13 octobre les crimes d’Israël à Gaza qu’il a qualifié aussitôt de « génocide ».
Un débat suit le visionnage de la vidéo de Segal : certain·es étudiant·es se disent heurté·es et affirment, comme le font la majorité des médias et personnalités française à ce moment-là, que l’utilisation du terme génocide pour parler de Gaza serait antisémite. « Mais l’ambiance était bienveillante et on s’est fait confiance, c’est ce qui nous a permis de poursuivre la conversation et de parler sans peur. Le fait que ce soit une personne israélienne qui ait proposé la vidéo, aussi, était fort : elle nous a raconté qu’elle connaissait directement des personnes qui avaient été affectées par le 7 octobre, et que malgré cela elle voulait regarder la vérité en face. À l’issue de cette séance-là, malgré toutes les réticences qu’il y avait pu avoir au début, on était quasiment tous et toutes d’accord pour dire que la définition légale d’un génocide était précise et différente de ce qui s’applique uniquement à l’holocauste. On a aussi trouvé un consensus pour dire que les déclarations de ministres israéliens marquaient des intentions génocidaires et que les massacres effectifs pouvaient potentiellement tomber sous le coup de la définition légale du génocide. »
« Ce qui est affligeant, c’est que l’administration de l’école a encouragé cet espace de discussion mais n’a jamais voulu prendre acte de ses conclusions. L’école sépare complètement la production de savoir qu’elle permet d’une part, et ses propres actes de l’autre. Pendant des mois, notre seule revendication a été que l’école réclame officiellement un cessez-le-feu à Gaza, comme elle l’avait fait pour l’Ukraine. Mais notre demande est restée inaudible. Pour moi, ça a complètement fait s’effondrer ma croyance en l’université. »
Une lutte attaquée et invisibilisée
Parallèlement, plusieurs assemblées générales sont organisées dès la fin du mois d’octobre 2023, au sein desquelles seront discutés beaucoup de sujets politiques, et décidées une série d’actions. La plus importante a été la lecture quotidienne pendant plus d’un mois des noms des Palestinien·nes assassiné·es à Gaza. « Pour briser le silence, un groupe se plaçait au milieu de la cour chaque jour, du lundi au vendredi vers midi, et lisait le noms des personnes tuées, ainsi que leur âge, pendant que d’autres personnes recopiaient ces noms sur une très grande banderole. C’était un acte de résilience fort, qui a touché beaucoup d’étudiant·es et les a alerté·es sur ce qu’il se passait. »
Ces moments d’émotion et de recueillement ont malheureusement vu des réactions très agressives, autant de la part d’étudiant·es que de professeur·es. Des élèves impliqué·es dans ces actions rapportent que des enseignant·es ont craché au sol et lancé des doigts d’honneur dans leur direction, ont jeté au sol leurs tracts et filmé leurs visages pendant qu’ils et elles lisaient. Il a également été rapporté des insultes à caractère raciste, de la part d’étudiant·es opposant·es, lancé·es envers le militant·es. Pour toute réaction, l’administration proposera que ces rassemblements se fassent dans une salle fermée, ce que les étudiant·es mobilisé·es refuseront.
Parallèlement à ces actions, un séminaire est proposé par des étudiant·es. « De ce que m’ont rapporté des organisateur·ices, l’administration a mis beaucoup de bâtons dans les roues à ce projet », explique Alex, « invoquant sans cesse des protocoles inédits et une commission spéciale qui a censuré des termes dans les textes de présentation. Les organisateur·ices du séminaire nous ont raconté que le mot apartheid a été interdit. Une enseignante avait aussi plaidé pour que le mot colonisation soit retiré, mais ça a finalement été laissé. »
Ce climat décourage les élèves de former un collectif propre, préférant agir dans une forme d’anonymat structurel pour éviter la répression. Des étudiant·es nous ont rapporté cependant que cette autonomie n’est pas respectée, et pire encore que la direction assimile systématiquement les élèves racisé·es à la tête du mouvement, quand bien même aucun·e d’entre elles et eux ne le revendique.
De discussions à sens unique à une répression violente
Fin avril, les étudiant·es transmettent un rapport de treize pages, réalisé par eux-même en recherchant chaque université partenaire de l’école en Israël. Le rapport énumère de nombreuses déclarations pro-génocide, des programmes liés à l’armée et au développement de l’armement, des site implantés sur des colonies illégales. Les étudiant·es demandent à ce qu’une enquête soit ouverte, et à ce qu’un vaste débat soit permis au sein de l’école pour déterminer les critères éthiques de ses partenariats.
En mai, les étudiant·es demeurent sans réponse de la direction, et décident de faire un campement. Pendant six jours, des négociations ont lieu avec l’administration, le directeur et même une négociatrice spécialiste du droit international, qui affirmeront que les revendications des étudiant·es sont tout simplement inapplicables.
« Pendant des mois, l’administration avait prétendu que notre revendication —qu’elle se positionne en faveur d’un cessez-le-feu— était une position extrême. Ce dialogue de sourd a continué jusqu’en mai, quand on a commencé à porter d’autres revendications, comme celle de prendre acte de la décision de la Cour de Justice Internationale attestant d’un risque plausible de génocide, mais aussi d’ouvrir un espace de débat et une enquête indépendante sur les partenariats de l’Université. »
« Tout à coup la direction a fait volte-face sur le cessez-le-feu, pour mieux refuser tout le reste : ils nous ont dit d’accepter cette victoire symbolique et qu’on n’aurait rien d’autre. Ils envoyaient des mails à toute la communauté étudiante en instrumentalisant le débat, prétendant qu’on leur demandait de qualifier ce qu’il se passait à Gaza de génocide, alors qu’on leur proposait de ne le qualifier qu’entre guillemets, au conditionnel et en citant la CIJ. Ils répondaient toujours à côté et renvoyaient la faute au-dessus d’eux, expliquant hors-micro que le directeur est nommé par le gouvernement et que sa position est révocable. »
Le campement sera néanmoins l’occasion de forts moments de solidarité entre les étudiant·es, qui se relaient et témoignent de leur détermination. La direction tentera par tous les moyens d’invisibiliser cette mobilisation, allant jusqu’à déplacer sur un autre site la cérémonie de remise des diplômes prévue cette semaine-là. Deux étudiant·es diplomant·es y feront cependant un discours très émouvant, se positionnant en solidarité avec la mobilisation et condamnant la direction pour son inaction.
Le sixième jour a vu l’expulsion violente du campement, avec l’intervention de CRS et de la BRAV-M, qui ont détruit les tentes, bousculé les élèves et pris en photo les cartes d’identités. Une pétition condamnant cette intervention rassemble plus de 400 signatures parmi les étudiant·es, un chiffre important pour une structure si petite.
Des intérêts à défendre
À la rentrée 2024, toujours sans réponse ni avancement sur leurs revendications, les étudiant·es continuent d’enquêter sur les partenaires de leur université. « On s’est rendu compte que le Conseil d’Administration comprenait une grande proportion de personnes impliquées dans des grandes entreprises figurant sur les listes de la campagne BDS, comme cibles de boycott en raison de leur lien politique ou matériel à Israël. Des entreprises d’armement, Carrefour, BNP, notamment. »
Cela pose évidemment des questions quand aux intérêts qui sont défendus par ces conseils. « Que font ces gens-là dans l’organe décisionnaire de l’université ? », demandent en vain les étudiant·es. Ces révélations restent sans réponse tout au long de l’année, malgré une dénonciation sans relâche, notamment à travers un nouveau blocage de l’université en novembre, violemment évacué, et un rassemblement solidaire à l’issue de celui-ci.
Une autre affaire venue ponctuer cette année scolaire est la suspension en février du séminaire sur la Palestine. L’Union des Étudiants Juifs de France (UEJF) revendique fièrement sur son compte Instagram avoir fait la demande de cette interdiction, quand la direction prétend elle un motif administratif sans rapport.
« On peut voir sur le compte Instagram de l’UEJF une photo d’une réunion qui a eu lieu juste avant cette interdiction, avec l’un des présidents de l’association, le directeur de l’École et le ministre de l’enseignement supérieur. Plus haut dans les posts on trouve une photo de ce même président de l’UEJF, cette fois en compagnie du président israélien, datée d’août 2024 », déclarent les étudiant·es.
« Nous avons fait des recherches sur cette association. Sur leur site internet et leurs réseaux, on trouve des cartes coloniales qui incluent la Cisjordanie, le Golan et Gaza au territoire d’Israël. Dans une sorte de carnet de voyage publié sur leurs réseaux sociaux, ils racontent comment ils ont visité Kiryat Arba, une colonie illégale israélienne où près d’une trentaine de Palestinien·nes ont été massacré·es en 1994. Leurs positions sont clairement en faveur de la colonisation, et ils sont connus pour des tentatives de censure d’événements en faveur de la Palestine. Mais ça apparemment, ça ne choque pas le directeur, et cette organisation est autorisée à avoir une branche officielle au sein de notre école. »



