Des données satellitaires montrent la destruction de Rafah en prévision du plan visant à transférer toute la population de Gaza vers une « ville humanitaire » dans le sud.
Par l’agence de vérification Sanad et Federica Marsi, le 13 juillet 2025

Les opérations de démolition menées par Israël dans le sud de la province de Rafah, dans la bande de Gaza, se sont fortement intensifiées, selon une enquête menée par l’unité d’investigation Sanad d’Al Jazeera.
Le ministère israélien de la Défense a annoncé un plan visant à déplacer 600 000 personnes vers ce que les observateurs qualifient de « camps de concentration » dans le sud de Gaza, avec l’intention d’étendre cette mesure à l’ensemble de la population de la bande de Gaza.
L’analyse des images satellites réalisée par Sanad jusqu’au 4 juillet 2025 montre que le nombre de bâtiments démolis à Rafah est passé à environ 28 600, contre 15 800 le 4 avril 2025, selon les données du Centre des Nations unies pour les applications des satellites (UNOSAT).
Cela signifie qu’environ 12 800 bâtiments ont été détruits entre début avril et début juillet seulement, ce qui représente une accélération marquée des démolitions qui a coïncidé avec la nouvelle offensive israélienne lancée fin mars 2025 à Rafah.
« Ville humanitaire »
Le ministre israélien de la Défense, Israel Katz, a déclaré lundi aux journalistes qu’un premier groupe de 600 000 Palestinien-nes vivant dans la zone côtière d’al-Mawasi serait transféré à Rafah, où sera construite ce qu’il a appelé une nouvelle « ville humanitaire » pour les Palestinien-nes, dans les 60 jours suivant tout accord de cessez-le-feu.
Selon M. Katz, l’ensemble de la population civile de Gaza, soit plus de 2 millions de personnes, sera finalement transférée dans cette ville du sud.
Une proposition vue par Reuters et portant le nom de la Gaza Humanitarian Foundation (GHF), soutenue par les États-Unis, détaillait les plans d’une « zone de transit humanitaire » dans laquelle les habitants de Gaza pourraient « résider temporairement, se déradicaliser, se réintégrer et se préparer à se déplacer s’ils le souhaitent ».
Le ministre a déclaré qu’Israël espérait encourager les Palestinien-nes à « émigrer volontairement » de la bande de Gaza vers d’autres pays, ajoutant que ce plan « devait être mis en œuvre ».
Il a également souligné que ce plan ne serait pas géré par l’armée israélienne, mais par des organismes internationaux, sans préciser quelles organisations seraient chargées de sa mise en œuvre.
Philippe Lazzarini, le chef de l’agence des Nations unies pour les réfugiés palestiniens (UNRWA) – qui a été interdite par Israël – a mis en garde contre ce dernier plan d’expulsion massive.
« Cela créerait de facto des camps de concentration massifs à la frontière avec l’Égypte pour les Palestiniens, déplacés à plusieurs reprises au fil des générations », a-t-il déclaré, ajoutant que cela « priverait les Palestiniens de toute perspective d’un avenir meilleur dans leur patrie ».
Le commentateur politique israélien Ori Goldberg a déclaré à Al Jazeera que ce plan était « à tous égards un camp de concentration » pour les Palestiniens du sud de Gaza, ce qui signifie qu’Israël commet « un crime manifeste contre l’humanité au regard du droit international humanitaire ».

« Il faut prendre cela très au sérieux », a-t-il déclaré, tout en s’interrogeant sur la faisabilité d’une telle mesure qui consisterait à « concentrer la population palestinienne dans une ville fermée où elle serait autorisée à entrer mais pas à sortir ».
L’ampleur des destructions et quelques exceptions
À l’heure actuelle, Rafah, qui comptait autrefois environ 275 000 habitants, est en grande partie en ruines. L’ampleur des destructions causées par Israël depuis avril dernier est particulièrement évidente lorsqu’on examine certains quartiers de Rafah.
Quartier Al-Zohour


Quartier de Tal az-Zohour, avant (4 mars) et après (7 avril) | Source : Planet Labs
Quartier Al-Jnaina


Quartier d’Al-Jnaina, avant (4 mars) et après (7 avril) | Source : Planet Labs
Quartier Tal as-Sultan


Quartier Tal as-Sultan, avant (4 mars) et après (7 avril) | Source : Planet Labs
Depuis qu’Israël a violé le dernier accord de cessez-le-feu conclu avec le Hamas le 19 mars, ses forces ont directement pris pour cible plusieurs institutions.
Sanad a recensé six établissements d’enseignement qui ont été détruits, dont certains situés dans le quartier de Tal as-Sultan, à l’ouest de la ville de Rafah.
Toutefois, les données satellitaires montrent que plusieurs installations essentielles ont été épargnées ; 40 établissements d’enseignement – 39 écoles et une université – sont intacts. Huit centres médicaux sont également toujours debout.
Sanad a conclu que ce schéma notable de destruction sélective suggère fortement que la préservation de ces installations à Rafah n’est probablement pas une coïncidence.
Cela indique plutôt qu’Israël a l’intention d’utiliser ces sites dans la prochaine phase de son plan visant à déplacer toute la population de Gaza vers Rafah.
Les bâtiments éducatifs et médicaux épargnés servent déjà d’abris humanitaires essentiels à des dizaines de milliers de Palestinien-nes déplacé-es.
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La première vague de déplacements de la guerre, du nord vers le sud de Gaza, a entraîné un afflux massif de personnes dans les 154 installations de l’ONU réparties dans les cinq gouvernorats de la bande de Gaza, notamment des écoles, des entrepôts et des centres de santé.
Selon le rapport de situation de l’UNRWA de janvier 2024, ces installations hébergeaient alors environ 1,4 million de personnes déplacées, soit une moyenne de 9 000 personnes par installation, tandis que 500 000 personnes supplémentaires bénéficiaient d’une aide d’autres services.
Le rapport note également que dans certains abris, ce nombre dépasse les 12 000 personnes, soit quatre fois leur capacité prévue.
Selon le dernier rapport de l’UNRWA publié le 5 juillet dernier, 1,9 million de personnes sont toujours déplacées à Gaza.
L’analyse d’images satellites de la région de Rafah entre mai 2024 et mai 2025 révèle que les forces israéliennes ont mené une opération en deux phases à Rafah, y compris dans des zones qui avaient été désignées pour la distribution de l’aide humanitaire.
La première phase a débuté par le lancement d’une offensive militaire en mai 2024, au cours de laquelle la plupart des bâtiments situés dans les zones ciblées dans la majeure partie de l’est de Rafah et dans certaines parties de l’ouest de Rafah ont été démolis.
La deuxième phase, qui a débuté en avril de cette année, consiste en la poursuite de la démolition des bâtiments résidentiels restants. Cette phase comprend également le nivellement du terrain et la construction de routes d’accès pour faciliter le fonctionnement de ces centres d’aide.
L’analyste britannique-israélien Daniel Levy a déclaré à Al Jazeera qu’Israël a l’intention d’utiliser Rafah « comme une base arrière pour procéder au nettoyage ethnique et à l’expulsion physique du plus grand nombre possible de Palestinien-nes de la région ».
La distribution de l’aide, qui est désormais sous le monopole de la controversée Gaza Humanitarian Foundation (GHF), gérée par des entrepreneurs privés américains gardés par les troupes israéliennes, est également « une partie préméditée d’un plan d’ingénierie sociodémographique visant à déplacer les Palestiniens – à les reloger, les déplacer et les enfermer », a déclaré M. Levy.
Pourparlers de cessez-le-feu
L’annonce de Katz est intervenue un jour après l’arrivée de Netanyahu aux États-Unis pour rencontrer le président américain Donald Trump, alors que ce dernier fait pression pour parvenir à un accord visant à mettre fin à la guerre à Gaza et à ramener les otages encore détenus par le Hamas.
Netanyahu a souligné son opposition à tout accord qui laisserait finalement le Hamas au pouvoir à Gaza. « Vingt otages sont encore en vie et 30 ont été tués. Je suis déterminé, nous sommes déterminés à les ramener tous », a-t-il déclaré aux journalistes avant de monter dans son avion. Il a toutefois ajouté : « Nous sommes déterminés à faire en sorte que Gaza ne constitue plus une menace pour Israël. »
« Cela signifie une chose : éliminer les capacités militaires et gouvernementales du Hamas. Le Hamas ne sera plus là », a-t-il déclaré.
Une équipe de négociation israélienne était à Doha cette semaine pour des pourparlers indirects avec le Hamas. M. Trump a déclaré mardi qu’Israël avait accepté la dernière proposition de cessez-le-feu, qui prévoit la libération, en cinq étapes distinctes, de 10 otages vivants et 18 otages décédés, en échange d’un cessez-le-feu de 60 jours, d’un afflux d’aide humanitaire dans la bande de Gaza et de la libération de nombreux détenus palestiniens actuellement incarcérés dans les prisons israéliennes.
Le Hamas a donné ce qu’il a qualifié de « réponse positive » à la proposition, soulignant ses réserves quant au caractère temporaire de la trêve proposée et formulant certaines exigences.
Le bureau de Netanyahu a qualifié d’« inacceptables » les conditions posées par le Hamas concernant les mécanismes d’aide et le retrait militaire d’Israël.
Nettoyage ethnique : « l’objectif final »
Le contrôle par Israël du corridor de Morag, juste au nord de Rafah, reste un point de discorde, car il permettrait à Israël de contrôler et d’isoler Rafah, facilitant ainsi la mise en œuvre du plan d’expulsion massive.
Dans ses déclarations de lundi, M. Katz a déclaré qu’Israël profiterait d’un éventuel cessez-le-feu de 60 jours pour établir une nouvelle « zone humanitaire » au sud du corridor et que l’armée contrôlerait près de 70 % du territoire de Gaza.
Gideon Levy, chroniqueur israélien pour Haaretz, a déclaré à Al Jazeera que les négociations ne déboucheraient probablement pas sur plus qu’un cessez-le-feu temporaire, avec la libération des otages israéliens et des prisonniers palestiniens, car « Netanyahu ne veut pas mettre fin à la guerre ».
Si Trump pourrait faire pression sur son allié pour qu’il accepte un accord permanent, le président américain ne semble pas disposé à user de son influence, selon les observateurs.
« L’objectif final est un nettoyage ethnique », a déclaré M. Levy. « Sera-t-il mis en œuvre ? J’ai des doutes.
Mais ils préparent déjà le terrain, et si le monde reste passif et que les États-Unis donnent leur feu vert, cela pourrait fonctionner. »
Traduction : JB pour l’Agence Média Palestine
Source : Al Jazeera



