Six mois après l’offensive militaire israélienne contre les camps de réfugiés de Jénine et Tulkarem, dans le nord de la Cisjordanie, plus de 42 000 réfugiés palestiniens sont toujours déplacés de force et n’ont pas accès à une alimentation, à l’eau ou à un abri stables.
Par Zena al-Tahhan, le 28 juillet 2025

Abdelsalam Odeh et sa femme vivent dans un bus depuis trois mois. Le couple n’avait nulle part où aller et aucun moyen de payer un loyer après avoir été expulsé, sous la menace d’une arme, de leur maison de toujours dans le camp de réfugiés de Tulkarem par l’armée israélienne au début de l’année.
Mais le désespoir a parfois raison de l’ingéniosité, et pour Odeh, âgé de 71 ans, cela s’est traduit par la reconversion d’un vieux véhicule, pièce par pièce, pour en faire un foyer.
Il a transformé l’intérieur du petit bus en chambre à coucher et y a ajouté une petite extension servant de cuisine à l’aide de tôles ondulées.
« Il est de notre devoir d’être patients et de persévérer. Notre expulsion ne sera pas éternelle, peu importe combien de temps elle durera », affirme M. Odeh à Mondoweiss depuis le bus.
« L’occupant veut nous expulser tous. Il veut s’emparer de chaque parcelle de la Palestine et de ses terres – pas seulement les territoires occupés depuis 1948 et 1967 – il veut que tout cela devienne un « État juif ». Mais avec l’aide de Dieu, cela n’arrivera pas », poursuit-il.
Au milieu des déplacements et de la pauvreté, le couple s’est créé un petit coin de vie. Ils ont fabriqué des murs en tissu à partir de bâches usées et ont transformé de vieilles roues de voiture en pots de fleurs qui s’épanouissent désormais dans une explosion de couleurs.

Mais cela n’a pas été sans difficultés. La structure reste exposée d’un côté, offrant peu d’intimité ou de protection. Même à l’intérieur de leur maison, sa femme doit rester voilée. La chaleur étouffante de l’été et le froid glacial de l’hiver s’engouffrent sans retenue. Presque tous leurs meubles, y compris le bus lui-même, leur ont été donnés par des mains secourables.
« Nous cuisinons au feu de bois et menons une vie rudimentaire. Il y a des jours où nous n’avons rien à manger. Je n’ai aucune source de revenus », explique Odeh. « Nous avons dû vendre la bague de mariage de ma femme. »
Une crise humanitaire qui passe inaperçue
La réalité d’Odeh reflète une crise humanitaire qui se déroule dans le nord de la Cisjordanie occupée et qui ne fait que s’aggraver.
Il fait partie des 42 000 Palestiniens au moins qui ont été chassés par les forces d’occupation de trois camps de réfugiés situés dans les villes de Tulkarem et de Jénine au cours du premier mois de l’offensive militaire israélienne, qui a débuté fin janvier.
Beaucoup sont toujours bloqués dans des mosquées, des écoles et d’autres abris, tandis que l’histoire se répète avec une cruauté implacable. Les Palestiniens de ces camps, survivants de la Nakba de 1948 et leurs descendants, ont été jetés à la rue du jour au lendemain. Déplacés pour la deuxième fois, la plupart ont été chassés de leurs maisons sans rien d’autre que les vêtements qu’ils portaient et le poids d’une expulsion générationnelle.
« La situation à Tulkarem est désastreuse. Bien que les organisations locales et internationales, ainsi que l’Autorité palestinienne, apportent leur aide, la situation dépasse nos capacités. La ville de Tulkarem ne peut pas accueillir un nombre aussi important de personnes déplacées », a déclaré Manal al-Hafi, directrice de la Société du Croissant-Rouge palestinien à Tulkarem, à Mondoweiss.
« Chaque jour, des gens viennent demander de l’aide, que ce soit de l’argent, de l’aide humanitaire ou de la nourriture. Des familles ont été séparées, les mères et les enfants se retrouvant dans un endroit et les pères dans un autre », a-t-elle ajouté.
Selon un rapport publié au début du mois par Médecins Sans Frontières, basé sur près de 300 entretiens avec des résidents déplacés des camps de réfugiés de Jénine et de Tulkarem, plus de 47 % des personnes interrogées n’avaient pas accès à une alimentation et à de l’eau régulières, voire pas du tout. Le groupe a appelé à une augmentation immédiate et urgente de l’aide humanitaire, soulignant que la majorité des personnes déplacées dépendent des communautés locales, déjà débordées, pour leur venir en aide.
« Honteux de se plaindre »
Alors que les villes de Cisjordanie occupée sont censées être sous administration palestinienne en vertu des accords d’Oslo, Israël a repris le contrôle militaire direct de Jénine et Tulkarem depuis six mois. Selon les observateurs, il s’agit d’une première étape vers l’annexion officielle de la Cisjordanie occupée, qui s’inscrit dans le cadre d’autres mesures prises par Israël, telles que la confiscation d’une superficie record de terres palestiniennes depuis la guerre à Gaza et l’expulsion de dizaines de villages bédouins palestiniens situés dans des zones reculées en dehors des villes. Parallèlement à ces actes d’annexion flagrants, le ministre Bezalel Smotrich a promu un « plan décisif » visant à étendre les colonies illégales, à empêcher la création d’un État palestinien et à consolider le contrôle israélien.
L’offensive israélienne à Jénine et Tulkarem s’inscrit dans cette stratégie globale visant à expulser les habitants des terres palestiniennes en vue d’une annexion potentielle. La campagne israélienne dans ces deux villes du nord de la Cisjordanie s’est avérée être la plus grande expulsion massive de Palestiniens en Cisjordanie depuis l’occupation de 1967, et la plus longue opération israélienne dans le territoire depuis la deuxième Intifada en 2000.
Des centaines de maisons ont été démolies, avec les meubles et les effets personnels des habitants encore à l’intérieur. Elles ont été transformées en routes de 25 mètres de large sous prétexte de permettre aux forces israéliennes de « se déplacer librement » et d’avoir une « flexibilité opérationnelle ». La destruction a déplacé des milliers de familles, qui n’auront plus rien à retrouver une fois l’assaut terminé.
« 70 % des maisons à l’intérieur des camps sont inhabitables. Celles qui n’ont pas été détruites ont été incendiées, et celles qui n’ont pas brûlé ont vu leurs fondations endommagées », a déclaré al-Hafi, du Croissant-Rouge. « C’est un exemple à petite échelle de ce qui se passe à Gaza », ajoute-t-elle.
Nasrallah Nasrallah, père de quatre enfants, raponte à Mondoweiss que sa maison avait été démolie à la mi-juillet. Il doit encore cinq ans de remboursement hypothécaire à la banque pour une maison qui n’existe plus.
« J’arrive à peine à joindre les deux bouts. Comment vais-je rembourser ma maison détruite, payer mon loyer et nourrir mes enfants ? », s’exclame cet homme de 36 ans. « Ma maison est désormais une route. »
Il montre les destructions massives dans le camp situé sur la colline d’en face, une étendue de terre rasée qui traverse un quartier de maisons serrées les unes contre les autres. « C’est pour que les véhicules de l’occupation – ou de l’Autorité palestinienne quand elle prendra le relais – puissent traverser notre camp sans encombre. »
« Ce n’est pas une route. C’est plus grand que l’aéroport Ben Gourion. Un avion pourrait atterrir ici », poursuit-il.
Malgré les devastations qu’il a subies, Nasrallah, comme beaucoup de Palestiniens, n’ose qu’à peine s’exprimer dans l’ombre du terrible génocide perpétré par Israël à Gaza, à seulement deux heures de là.
« Je veux parler de ma douleur, mais j’hésite. J’ai peur d’offenser le martyr qui repose dans sa tombe, ou la mère qui a enterré son enfant. Je crains que si un prisonnier voit cette interview, mes paroles puissent lui sembler trop insignifiantes pour être supportables », a déclaré Nasrallah.
« Nos maisons ont disparu, mais nos enfants sont avec nous. Nous avons de quoi les nourrir. »
Zena al-Tahhan est une journaliste indépendante et écrivaine basée à Jérusalem occupée.
Traduction : JB pour l’Agence Média Palestine
Source : Mondoweiss



