La protestation des familles des otages est essentielle. Son indifférence face au génocide de Gaza est une honte 

L’agence Média Palestine publie une traduction de ce texte d’Orly Noy, rédactrice chez Local Call, militante politique et traductrice de poésie et de prose persanes.

« Toute voix contre la guerre d’extermination à Gaza est importante, et il faut saluer tout moyen qui contribuera à sa fin. Mais si la protestation des familles des otages a pris sur elle, ouvertement, le rôle de boussole collective, elle ne peut pas être aveugle au génocide. » 

Par Orly Noy, le 18 août 2025   

Manifestation des familles des otages à Tel-Aviv, le 17 août 2025 (photo : Haim Goldberg / Flash90). 


À Gaza se déroule un génocide. La guerre d’extermination qu’Israël mène dans la bande doit cesser, et tout moyen susceptible d’accélérer sa fin doit être salué. Pour la vie de toutes celles et ceux qu’il est encore possible de sauver : les plus de deux millions de Palestiniens, et les otages qui survivent encore. 

C’est pourquoi la journée de protestation et de perturbation d’hier (dimanche), menée par les familles des otages et qui s’est achevée par une immense manifestation sur la place des Otages, fut un événement significatif. Même si la revendication de la fin de la guerre n’était pas le mot d’ordre central qui a fait sortir des centaines de milliers de personnes de chez elles, elle était présente — parfois ouvertement, parfois de manière implicite — dans l’esprit de cette journée. Comme dit, toute voix contre cette guerre d’anéantissement est importante. En ce sens, si des militants pour le climat manifestaient contre la guerre à cause des dommages écologiques qu’elle engendre, ce serait tout aussi bienvenu. 

Et pourtant, après deux ans de destruction et d’extermination systématiques, dont l’ampleur et la cruauté sans précédent suscitent l’effroi de toute personne de bonne foi à travers le monde, l’indifférence totale de la protestation envers l’autre versant de cette guerre, qui empêche le retour de leurs proches, est tout simplement sidérante. 

Quand Lishi Miran-Lavi, épouse de l’otage Omri Miran, a exhorté le public à sortir de chez lui « pour un seul objectif : sauver les otages et les soldats », j’ai ressenti une profonde frustration. Ce n’est même pas de l’indifférence : c’est un appel explicite à faire taire toute voix qui voudrait rappeler que les otages dépérissent au cœur même de la catastrophe qu’Israël inflige aux Gazaouis. Comme si les souffrances des otages et l’agonie des habitants de Gaza se déroulaient dans deux unités géographiques distinctes, voire dans deux univers parallèles. Comme si la famine sévère qui accable les otages n’était pas le fruit du blocus affamant deux millions de personnes, qui a déjà coûté tant de vies. 

Miran-Lavi n’est pas la seule, et ce n’était pas la première fois que les familles d’otages exprimaient une opposition farouche à l’intégration de slogans exprimant aussi une préoccupation pour la vie des Gazaouis. La critique envers cette attitude est souvent étouffée, au nom d’une sorte d’immunité conférée par la souffrance infinie qu’elles subissent — une souffrance bien réelle et psychiquement dévastatrice. Mais en ce moment même, à Gaza, se déroule un génocide. Nul n’a le droit de s’en exonérer ni de réclamer une dispense de l’obligation de le reconnaître et d’exiger sa fin. Oui, pour les otages, mais d’abord et avant tout parce que ce crime ignoble doit cesser. 

Des considérations pragmatiques 

On peut supposer qu’une partie des réticences tient à la crainte que la protestation ne soit taxée de « gauchiste » ou de « pro-arabe ». Dans l’Israël fasciste et génocidaire d’aujourd’hui, un universalisme moral est déjà considéré comme un crime. La vérité est que la droite stigmatise déjà cette protestation comme un soutien au Hamas. Mais même si la peur est celle de perdre un soutien populaire plus large, il faut rappeler : les familles d’otages ne sont pas un groupe d’intérêt particulier au sein de la société israélienne. Leur lutte, même si elle est d’une intimité extrême pour elles-mêmes, dépasse de loin le cadre sectoriel. 

En réalité, ce sont elles-mêmes qui définissent leur combat comme un combat pour l’avenir de la société israélienne, pour sa capacité même à se reconstruire. Et si c’est bien une lutte pour le visage futur de cette société, il est non seulement légitime mais nécessaire d’exiger qu’après cette destruction apocalyptique, elle ne se redessine pas à nouveau dans le déni de la catastrophe palestinienne et des crimes commis en notre nom — un déni qui nous a précisément conduits là où nous sommes aujourd’hui. Si la protestation pour les otages assume le rôle de boussole collective, elle ne peut se permettre d’être aveugle au génocide dans lequel se jouent aussi les destins de leurs proches. Une boussole n’est pas sélective. 

On peut aussi réfléchir à des considérations plus pragmatiques. Les images glaçantes des otages, réduits à peau et os, sont une preuve du manque aigu de nourriture dans la bande. La destruction totale du système de santé et l’interdiction d’entrée de médicaments affectent aussi leur état. Il serait donc logique, et même indispensable, que la protestation exige haut et fort la levée du blocus et des restrictions sur l’entrée de nourriture et d’aide médicale à Gaza — ne serait-ce que pour leurs proches. 

Et qui sait ? Peut-être qu’une revendication claire et forte de ce type, ou même un simple signe montrant que les familles des otages sont conscientes des souffrances indicibles endurées par plus de deux millions de Gazaouis sans aucun lien avec leurs proches, aurait une influence sur le sort des otages eux-mêmes. Si, comme certains ex-otages l’ont rapporté, leur traitement s’était durci suite à des déclarations de responsables israéliens sur la maltraitance des prisonniers palestiniens, peut-être qu’un geste d’humanité des familles envers les habitants de Gaza encouragerait aussi un traitement plus humain des otages. 

La question du refus de servir 

Et si l’on parle de pragmatisme — il est évident qu’en arrière-plan de la grande manifestation d’hier plane aussi l’intention d’élargir la guerre d’extermination par un projet de conquête de la ville de Gaza, avec toutes ses implications pour le sort des otages encore en vie. Nous savons aussi que la majorité absolue de la population israélienne s’oppose à la guerre et veut sa fin. Nous savons encore que ce gouvernement est dirigé par des hommes qui méprisent profondément la société, et que des centaines de milliers de manifestants dans les rues n’ont aucun effet sur eux. Pourquoi, alors, la protestation s’abstient-elle d’appeler clairement au refus de servir dans l’armée ? Si ce n’est pas pour les Gazaouis, alors pour leurs propres proches — pourquoi ne pas dire explicitement que quiconque enfile l’uniforme et entre à Gaza trahit les familles des otages et met en danger leurs fils, pères et conjoints ? En des temps d’apocalypse et de génocide, que signifie donc cette « attitude responsable » que les familles des otages s’obstinent à maintenir ? 

Après l’apocalypse 

Près de deux années se sont écoulées depuis ce jour maudit après lequel rien ne sera jamais comme avant. C’est une réalité que la protestation doit intégrer. Le bilan qu’elle exige des dirigeants s’impose aussi à nous, citoyens. Comment avons-nous permis à une telle réalité déformée de croître sous nos yeux, jusqu’à nous exploser au visage ? Du cœur même de cette destruction totale, pouvons-nous encore nous permettre d’ignorer l’autre peuple, celui sur les ruines duquel nous avons prétendu nous bâtir ? Si la protestation pour les otages est une lutte pour l’avenir de la société israélienne, quelle société se construira après la catastrophe, si elle se rebâtit encore une fois sur des fondements de morale sélective, d’indifférence et de déni ?



Orly Noy est rédactrice chez Local Call, militante politique et traductrice de poésie et de prose persanes. Elle est présidente du conseil d’administration de B’Tselem et militante du parti politique Balad. Ses écrits traitent des lignes qui se croisent et définissent son identité en tant que Mizrahi, femme de gauche, femme, migrante temporaire vivant au sein d’une communauté d’immigrants permanents, et du dialogue constant entre ces différentes identités. 

Traduction : IA
Source : Mekomit

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