La Chine et le génocide de Gaza : une distance stratégique

L’agence Média Palestine propose une traduction de cette analyse de Razan Shawamreh, qui décentre notre lecture des enjeux internationaux des Palestiniens en étudiant la position ambiguë de la Chine vis-à-vis du génocide perpétré par Israël à Gaza.

Par Razan Shawamreh, le 16 septembre 2025


Près de deux ans après le début de la guerre génocidaire menée par Israël contre Gaza, l’ambassadeur de Chine en Israël, Xiao Junzheng, a condamné les attaques du 7 octobre comme une « tragédie [qui] a choqué le monde entier », tout en racontant sa participation à la cérémonie officielle israélienne de commémoration de l’Holocauste. Il a intégré cette opération dans un récit commémoratif des souffrances historiques du peuple juif plutôt que de la replacer dans le contexte de l’occupation et de l’apartheid. Ce faisant, Xiao a renforcé les récits israéliens qui présentent le 7 octobre comme étant ancré dans l’antisémitisme, renforçant ainsi l’impunité israélienne et permettant le génocide. En novembre 2024, Xiao a signalé que les intérêts stratégiques de Pékin avec le régime israélien restaient intacts malgré le génocide, soulignant la dissonance entre le discours de la Chine à l’ONU et ses actions.

Cette communication politique montre comment la « neutralité partiale » de la Chine, qui privilégie le régime israélien, la conduit à prendre stratégiquement ses distances par rapport au génocide à Gaza. Cette position n’est pas simplement le résultat de la domination américaine sur les affaires liées à Israël, mais une décision mûrement réfléchie visant à protéger les intérêts à long terme de la Chine. En appelant à l’unité palestinienne sans exercer de pression sur le gouvernement israélien, Pékin protège ses relations avec l’État sioniste sous le couvert de la retenue. En outre, elle rejette la responsabilité de mettre fin au génocide sur le Conseil de sécurité des Nations unies (CSNU), présentant le cessez-le-feu, l’accès humanitaire et la libération des prisonniers comme des obligations incombant à d’autres afin de se décharger de toute responsabilité directe.

Position de la Chine sur le génocide

Bien qu’elle se présente comme un représentant de premier plan du Sud global, la Chine s’est abstenue de jouer un rôle de premier plan dans la lutte contre les crimes de guerre israéliens à Gaza. Contrairement au Groupe de La Haye, une coalition d’États du Sud global qui utilise le droit international pour contester l’impunité d’Israël, Pékin a évité de prendre des mesures telles que le rappel de son ambassadeur, la dégradation des relations, l’imposition de sanctions ou la suspension d’accords.

La politique de la Chine est particulièrement évidente dans son refus de reconnaître la crise de Gaza comme un génocide, soulignant ainsi la priorité qu’elle accorde à ses intérêts nationaux et géopolitiques plutôt qu’à des mesures significatives visant à mettre fin aux violences massives contre les Palestiniens. Bien qu’elle dispose d’une position internationale et d’un poids politique lui permettant d’adopter une stance ferme, Pékin se contente de gestes symboliques, tels que l’affirmation devant la Cour internationale de justice (CIJ) que les Palestiniens ont un droit inaliénable à la résistance armée. La Chine n’a pas accompagné ces déclarations rhétoriques d’actions juridiques ou politiques concrètes.

Par ailleurs, les preuves d’une implication matérielle dans le génocide révèlent les contradictions de la position chinoise et suggèrent une complicité. Des rapports confirment que les forces israéliennes ont modifié et utilisé des drones DJI de fabrication chinoise pour surveiller et bombarder Gaza. DJI, un fabricant chinois privé de drones, aurait reçu des fonds d’investisseurs affiliés à l’État. Bien que l’entreprise affirme fonctionner de manière indépendante, ces liens ont soulevé des questions sur la neutralité de Pékin et la cohérence de sa politique étrangère dans un contexte de violence massive.

Cinq facteurs déterminants de la stratégie politique de la Chine

Derrière la façade de neutralité rhétorique se cachent cinq facteurs interdépendants qui expliquent pourquoi Pékin a choisi de prendre ses distances plutôt que de s’opposer au régime israélien. Premièrement, Pékin ne considère pas Gaza comme un champ de bataille géopolitique crucial. En effet, pour Pékin, la guerre à Gaza ne s’inscrit pas dans le jeu d’échecs mondial de la rivalité entre les grandes puissances. Si la Chine a régulièrement invoqué la « rhétorique de la guerre froide » pour dénoncer l’interventionnisme occidental à propos de l’Ukraine, de la Libye ou de la Syrie, elle a évité d’appliquer le même cadre à la Palestine. Cette omission est particulièrement notable compte tenu du soutien sans équivoque des États-Unis et de leurs alliés à la campagne militaire d’Israël, un cas d’école d’alignement de type guerre froide.

Deuxièmement, bien que la Palestine ait officiellement rejoint l’initiative « Belt and Road » (BRI), elle se trouve en dehors des principaux corridors géographiques et pôles économiques qui alimentent le projet. Sous occupation et blocus israéliens, la Palestine manque d’infrastructures et de contrôle souverain pour bénéficier des projets BRI, et son inclusion est donc largement symbolique, servant davantage l’image diplomatique de la Chine que le développement palestinien.

Troisièmement, contrairement aux États-Unis, qui ont approuvé des niveaux records d’aide militaire à Israël depuis le 7 octobre 2023, la Chine a évité de s’impliquer directement, donnant la priorité à ses ambitions stratégiques à long terme. Pékin s’est concentré sur la projection de sa puissance à travers la BRI et l’augmentation de son budget de défense, qui a augmenté de 7,2 % en 2024 pour atteindre environ 229 milliards de dollars, soit environ 13 % des dépenses militaires mondiales.

Quatrièmement, la Chine tire profit de l’évolution du paysage régional, dans lequel de nombreux gouvernements arabes ont dépriorisé la cause palestinienne en concluant des accords de normalisation avec Israël. Ce réalignement offre à Pékin une couverture diplomatique : son engagement limité en Palestine est peu susceptible de tendre les relations avec les États du Golfe ou le monde arabe en général. Alors que les régimes arabes renforcent leurs liens avec le régime israélien, la Chine ne voit guère d’intérêt à risquer des frictions politiques en adoptant une position plus affirmée.

Enfin, l’image mondiale de la Chine bénéficie du génocide sans qu’elle ait à prendre de mesures significatives. Alors que les atrocités persistent, la crédibilité morale de l’Occident s’érode, ce qui permet à Pékin de se présenter comme un acteur plus attaché aux principes. À la suite du veto américain sur une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies en faveur d’un cessez-le-feu en décembre 2023, l’ambassadeur chinois Zhang Jun a adressé un blâme implicite, exhortant les États à privilégier la responsabilité morale plutôt que leurs intérêts géopolitiques et à rejeter les doubles standards. De telles déclarations permettent à la Chine d’accumuler un capital symbolique et d’étendre son soft power sans encourir de risque politique ni de responsabilité concrète.

Recommandations

Confrontée aux atrocités de masse commises à Gaza, Pékin n’a fait preuve ni de leadership ni de diplomatie transformatrice. Plutôt que de remplir ses obligations morales et juridiques, la Chine a opté pour une distance stratégique, une position renforcée par l’incapacité de l’Occident à mettre fin au génocide. Lorsque les États-Unis et leurs alliés ont refusé de respecter leurs engagements en vertu du droit international, ils ont allégé la pression sur Pékin. Le soutien inconditionnel de Washington à Israël a permis à la violence de se poursuivre, donnant à la Chine la possibilité de se poser en puissance de principe sans prendre de mesures significatives.

Les Palestiniens, tant au niveau officiel que populaire, doivent de toute urgence reconsidérer leur engagement avec la Chine. L’hypothèse selon laquelle Pékin peut servir de contrepoids à l’Occident est trop optimiste et rappelle les erreurs de calcul antérieures, lorsque les dirigeants palestiniens ont placé trop d’espoirs dans la médiation américaine. Ce que le moment actuel exige, ce n’est pas de la romantisation, mais de la responsabilité.

  1. Dénoncer et contester la complicité économique de la Chine : la société civile palestinienne doit faire pression pour que la communauté internationale exige la fin de toutes les activités et investissements des entreprises liés aux colonies israéliennes illégales, y compris ceux impliquant la Chine. En continuant à collaborer avec les infrastructures des colons, Pékin sape son engagement déclaré envers le droit international et compromet sa crédibilité en tant que rival occidental du Sud global.
  2. Faire pression sur la Chine pour qu’elle révise son langage diplomatique : les références de Pékin à Israël en tant qu’« État juif » font écho aux discours sionistes qui effacent les droits et les revendications historiques des Palestiniens. Les responsables palestiniens et les acteurs de la société civile doivent faire pression sur la Chine pour qu’elle adopte un langage juridique international qui reflète la réalité du colonialisme et de l’apartheid israéliens, et non pas les discours sionistes qui occultent la violence structurelle. Dans le même temps, la communauté internationale devrait faire pression sur la Chine pour qu’elle reconnaisse et adopte la terminologie du génocide utilisée dans les procédures judiciaires devant la CIJ et la Cour pénale internationale, à la fois pour décrire les réalités actuelles et pour appeler à la responsabilité et à la justice.
  3. Développer un programme de recherche critique sur la Chine : les universitaires palestiniens doivent résister à la tendance qui consiste à reproduire la supériorité morale autoproclamée de la Chine et développer à la place des programmes de recherche qui interrogent la politique étrangère de Pékin, ses intérêts stratégiques et sa complicité dans le génocide et l’occupation de la Palestine par Israël. Cette intervention est particulièrement urgente, étant donné que la Chine continue de s’imposer comme une puissance mondiale.
  4. Engager un dialogue stratégique avec les universitaires chinois : les institutions universitaires palestiniennes devraient s’engager activement auprès des universitaires chinois, y compris ceux affiliés au Parti communiste. Ces échanges doivent aller au-delà de la diplomatie symbolique ou performative et apporter des perspectives palestiniennes critiques dans les cercles politiques chinois.



Razan Shawamreh, PhD, est une spécialiste des relations internationales spécialisée dans les études chinoises, avec un intérêt particulier pour la politique étrangère de la Chine au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. Elle enseigne actuellement dans le cadre du programme de master en études mondiales et relations internationales à l’université Al-Quds-Bard College.

Traduction : JB pour l’Agence Média Palestine
Source : Al-Shabaka

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