L’armée israélienne crée une « nouvelle réalité sécuritaire » dans le nord de la Cisjordanie pour accélérer la colonisation


Par Shatha Hanaysha, le 16 decembre 2025

Les forces israéliennes détruisent un bâtiment après l’avoir assiégé et avoir tué cinq hommes à l’intérieur lors d’un raid à Tammun, le 15 mai 2025. (Photo : Mohammed Nasser/APA Images)

Le 3 décembre, les forces israéliennes ont fait une descente dans une maison de la ville de Qabatiya, au sud de Jénine. Elles ont arraché une carte de la Palestine accrochée au mur et en ont confisqué une autre. Les propriétaires, une femme et sa fille de 11 ans, ont été détenues pendant plusieurs heures et soumises à des interrogatoires sur place, tandis que les soldats israéliens saccageaient le reste de la maison, avant de finir par se retirer.

Noura Muhammad, la propriétaire de la maison, a déclaré à Mondoweiss que les soldats israéliens ont fracassé la porte d’entrée à leur arrivée et lui ont aussitôt demandé s’il y avait « de l’or ou de l’argent » dans la maison.

Elle a ajouté qu’après l’avoir détenue, elle et sa fille ainsi que leurs voisins, les soldats ont interrogé l’enfant en lui demandant ce qu’elle voulait faire quand elle serait grande. 

« Ils essayaient de s’immiscer dans l’esprit de ma fille pour mieux anticiper l’avenir », a-t-elle témoigné à Mondoweiss, en précisant qu’il s’agit d’une question courante que les soldats israéliens posent aux enfants pour savoir s’ils souhaitent devenir des combattants de la résistance. « Ils posent cette question parce qu’ils ont peur de cette éventualité », a-t-elle poursuivi.

Dans une autre maison, un jeune Palestinien ressortissant de l’Union européenne qui s’est entretenu avec Mondoweiss sous couvert d’anonymat a rapporté que des soldats israéliens l’avaient détenu et interrogé pendant des heures, tout en lui répétant : « Pourquoi es-tu ici ? Quitte la terre d’Israël. »

Il ne s’agit pas d’incidents isolés. Ces dernières semaines, l’armée israélienne a lancé une nouvelle campagne militaire dans le nord de la Cisjordanie, d’abord à Tubas et les villages avoisinants, puis dans des régions telles que Jénine, où des soldats israéliens ont exécuté deux jeunes hommes fin novembre. Depuis, les forces israéliennes ont mené à maintes reprises des raids dans les villes et les villages, imposé des couvre-feux, envahi des maisons avant de les transformer en avant-postes militaires, déplacé de force des habitant·e·s et détenu, interrogé et arrêté des centaines de jeunes hommes.

Que cache cette nouvelle campagne militaire, et pourquoi intervient-elle seulement maintenant ? Alors que la position officielle israélienne est qu’il s’agit de « lutter contre le terrorisme », les habitant·e·s de Jénine et d’autres régions du nord affirment qu’il s’agit en réalité d’une tentative visant à asseoir une nouvelle réalité sur le terrain, celle d’une domination israélienne totale. L’objectif : créer les « conditions de sécurité » nécessaires pour permettre la réinstallation sans entrave dans les zones de Jénine qu’Israël avait évacuées en 2005.

L’escalade militaire comme mesure de confiscation des terres

Israël tente de créer un nouveau statu quo en Cisjordanie pour atteindre son objectif de remodeler la géographie du nord. À cette fin, il s’empare des terres palestiniennes et les réaffecte à la construction de colonies et d’infrastructures pour les colons. D’après les habitant·es, les activités militaires en cours dans ces zones relèvent de cette entreprise.

L’armée israélienne, quant à elle, a affirmé que les groupes de résistance qu’elle a réprimés ces deux dernières années, dans des régions telles que Tulkarem et Jénine, ont commencé à se regrouper et à se réarmer. Mais selon les journalistes locaux qui se sont entretenus avec Mondoweiss, ces affirmations israéliennes selon lesquelles des cellules armées seraient en train d’être « réactivées » ne semblent pas refléter la réalité du terrain.

Le 5 décembre, l’armée israélienne a publié un communiqué indiquant que ses opérations dans le nord visaient à « dissuader le terrorisme », tandis que le chef d’état-major de l’armée israélienne, Eyal Zamir, a qualifié les opérations militaires menées lors d’une visite en Cisjordanie d’« activités offensives préventives ».

Ces déclarations n’ont rien de nouveau. Une rhétorique similaire est apparue de plus en plus fréquemment dans les médias israéliens ces derniers mois, préparant le terrain pour de telles opérations de grande envergure sous la bannière de la « lutte contre le terrorisme ».

Toutefois, l’escalade militaire dans le nord de la Cisjordanie n’est pas une série d’opérations isolées, mais le coup d’envoi d’une entreprise de plus grande envergure visant à rétablir les activités de peuplement dans la région de Jénine, explique Khaled Bdair, correspondant d’Alghad TV dans le nord de la Cisjordanie. Il soutient que le but de la manœuvre est d’imposer un contrôle militaire total sur la région afin d’en « altérer la géographie », notamment en s’emparant de vastes étendues de terres.

Le 10 décembre, les autorités israéliennes ont approuvé la construction de 764 nouveaux logements dans les colonies de Cisjordanie, portant à 51 370 le nombre total de logements autorisés par le gouvernement depuis la fin de l’année 2022. Selon l’organisation Peace Now, qui surveille l’implantation de colonies israéliennes, plus de 700 000 colons résident actuellement dans ce territoire, dont environ 250 000 à Jérusalem-Est.

En outre, la commission de la Knesset et le Conseil des colonies du nord de la Cisjordanie ont défini les limites géographiques des zones à coloniser, qui comprenaient le district de Jénine. Les autorités israéliennes ont alors commencé à changer activement la réalité sur le terrain dans ces régions, intensifiant les opérations militaires et confisquant des terres presque quotidiennement.

Bdair affirme que pour que les colons puissent s’installer dans ces régions du nord de la Cisjordanie, « il faut créer une nouvelle réalité sécuritaire qui leur permette d’opérer sans entraves ». Cela explique l’intensification des raids et la présence militaire continue dans le nord, souligne-t-il.

« L’armée israélienne n’agit plus en réponse à un incident sécuritaire spécifique, mais adopte plutôt ce que ses responsables militaires appellent une politique de « tonte de la pelouse », explique Bdair. « Ils mènent des opérations continues et répétées visant à affaiblir les structures de résistance à Jénine et dans ses environs et à maintenir un niveau constant de dissuasion. »

Bdair met l’accent sur le fait que les forces israéliennes « relèvent le seuil de sécurité » afin d’atteindre deux objectifs parallèles : premièrement, répondre efficacement aux « exigences de sécurité » du plan de colonisation, et deuxièmement, maintenir un état de « haute vigilance sécuritaire ».

Ce changement dans les opérations militaires coïncide avec une évolution qualitative dans la nature de l’entraînement militaire, explique Bdair : les exercices de l’armée ne sont plus menés dans des bases d’entraînement du Néguev ou de la vallée du Jourdain – qui utilisent généralement des villages palestiniens factices et des structures construites pour simuler des opérations – mais sont désormais menés dans des lieux « réels » en Cisjordanie même.

Cela indique que l’armée considère le territoire comme une zone d’opérations permanente et cherche à consolider davantage son contrôle sur le nord, posant ainsi les jalons d’une colonisation accélérée.

Israël entreprend de rétablir les colonies évacuées

Selon Amir Daoud, directeur de la publication et de la documentation à la Commission de résistance au mur et aux colonies, la colonisation des terres s’effectue à la fois par des moyens militaires et semi-légaux. Il explique que la première étape du processus de colonisation commence par la saisie des terres à la suite de la publication d’un ordre militaire lié à la construction de routes. Il précise que ces ordres visent à établir une présence militaire israélienne sur le territoire avant de le céder à des groupes de colons, avec une infrastructure permanente que l’armée aurait construite à des fins prétendument militaires. 

Dans la deuxième étape du processus, poursuit Daoud, l’activité de colonisation revient progressivement, mais systématiquement, dans la zone sous contrôle de l’armée après l’adoption d’amendements aux lois israéliennes régissant la construction de colonies. Dans le cas de la région de Jénine, cela a été rendu possible par l’amendement (et l’abrogation finale) de la loi de désengagement de 2005, qui a conduit cette année-là au retrait unilatéral par Israël de toutes les colonies de Gaza et de quatre colonies du nord de la Cisjordanie.

Daoud ajoute que, bien que ces colonies aient été officiellement évacuées en 2005, les terres sur lesquelles elles avaient été construites sont restées interdites d’accès aux Palestiniens. Elles ont été traitées comme des zones militaires fermées pendant environ 17 ans, explique t-il.

En revanche, les colons ont été autorisés à reconstruire une colonie dans la région de Homesh, près de Jénine, au milieu de l’année 2023, sous couvert d’y construire une école religieuse. « Cela constituait une violation précoce de l’esprit de la loi sur le désengagement », a fait savoir Daoud à Mondoweiss.

Ces violations ont fait suite aux aménagements apportés à la loi par la Knesset en mars 2023 afin de permettre aux colons d’occuper ces zones. Un peu plus d’un an plus tard, en juillet 2024, le ministre israélien de la Défense, Yoav Gallant, a abrogé la loi sur le désengagement dans son intégralité.

Daoud note que cette trajectoire a connu une escalade significative en 2025. Le 29 mai, le cabinet de sécurité israélien a approuvé la construction de 22 nouvelles colonies, la plus importante décision de ce type depuis des décennies. Il est à noter que Sanur et Homesh figuraient sur la liste, ce qui témoigne d’une volonté supplémentaire du gouvernement de rétablir le processus de colonisation dans les anciennes colonies évacuées.

Le ministre israélien des Finances, Bezalel Smotrich, avait également annoncé l’attribution d’environ deux milliards de shekels pour des projets de peuplement quelques jours avant la décision du cabinet de sécurité. Selon Daoud, les fonds alloués par Smotrich concernaient directement Sanur, qui a toujours été un site militaire connu sous le nom de « Tarsala ». La construction à grande échelle de colonies à Homesh a déjà commencé sur le terrain.

Cela montre également pourquoi l’armée israélienne a récemment déployé deux bataillons militaires à la base militaire de Sanur, explique Daoud, afin d’assurer la protection directe des infrastructures prévues pour la colonie. Ces évolutions reflètent l’expansion simultanée de l’activité militaire et de la construction de colonies, poursuit-il, soulignant que l’armée israélienne a toujours utilisé la saisie de zones à des « fins militaires » pour annoncer ensuite que ces zones seraient utilisées pour la construction de colonies civiles. Au 7 octobre 2024, Israël avait émis 146 ordres de saisie de ce type – un nombre sans précédent pour Daoud. La plupart de ces terres sont destinées à la construction de routes reliant les anciennes colonies aux nouvelles.

La « coordination fonctionnelle » entre les colons et l’armée

Daoud estime que le schéma est désormais clair : les colons construisent illégalement une route, après quoi l’armée intervient en émettant un ordre militaire déclarant la zone militaire fermée, accordant ainsi à la route une « couverture légale ». Plus tard, celle-ci devient une colonie civile ou est utilisée pour développer les infrastructures de la colonie.

Cette approche est particulièrement évidente à Tubas, où les forces israéliennes ont émis 21 ordres de saisie au cours des derniers mois. Neuf de ces ordres les plus récents visent à construire des routes, des murs et des tranchées sur une distance d’environ 22 kilomètres, s’étendant d’Aqaba au nord à Ein Shibli au sud du gouvernorat et traversant la région de la vallée du Jourdain.

Pour que cette stratégie soit efficace, il doit y avoir un certain degré de coordination entre les colons et l’armée. Daoud décrit cela comme une « coordination fonctionnelle », qui s’opère comme suit : les colons imposent d’abord leur présence sur le terrain en construisant des avant-postes soi-disant « non autorisés », puis l’armée les transforme en une réalité figée en les convertissant en zone militaire fermée, pour ensuite les ouvrir à l’usage civil.

Daoud insiste également sur le fait que les opérations militaires en cours dans le nord ne peuvent être comprises que comme un élément de la stratégie visant à créer une « nouvelle menace sécuritaire ». Le « prétexte de la sécurité », explique-t-il, reste le principal moyen utilisé par Israël pour recourir à des instruments militaires et juridiques afin d’établir sur le terrain les conditions qui ouvrent ensuite la voie à la colonisation.

Le tableau qui se dessine est celui d’une imbrication entre les activités militaires et celles des colons, conclut Daoud. Tout cela s’inscrit dans un projet unique visant à « remodeler la géographie et la démographie » du nord de la Cisjordanie.

Traduction : JC pour l’Agence Média Palestine

Source : Mondoweiss

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