Nommer les morts : l’impossible travail d’identification des corps à Gaza

Les autorités israéliennes ont restitué la semaine dernière les dépouilles et restes humains de 120 Palestinien-nes, sans renseigner leur identité, la date et encore moins la cause de leur décès.

Par l’Agence Média Palestine, le 9 février 2025



Depuis l’entrée en vigueur le 10 octobre dernier du “cessez-le-feu” actuellement en vigueur, Israël accusait le Hamas de retarder la restitution des corps des otages israéliens enfouis à Gaza. Ces restitutions, compliquées par les destructions massives imposées par Israël à l’enclave palestinienne et le manque d’outils pour mener à bien les recherches, ont néanmoins eu lieu.

Chaque otage israélien restitué a été identifié, nommé, et dignement inhumé. En retour, Israël a restitué des centaines de corps de Palestinien-nes, dont un grand nombre comportaient des traces de mauvais traitements tels qu’ils et elles n’ont pas pu être identifié-es.

La déshumanisation des Palestinien-nes les poursuit jusque dans la mort, de la difficulté de les identifier jusqu’au silence des médias occidentaux, qui nomment très rarement les défunt-es palestinien-nes.

“Cette déshumanisation s’étend au-delà de Gaza : en Cisjordanie occupée, des centaines de corps palestiniens sont retenus pendant des années comme une forme de punition collective contre les familles”, dénonce Husam Zomlot, ambassadeur palestinien au Royaume-Uni. “Des fosses communes près des hôpitaux aux disparu-es sous les décombres, même la mort est privée de dignité. Les équipements médico-légaux et d’analyse ADN doivent être autorisés immédiatement.”

Nous vous proposons de revenir ici sur le dur travail des Palestinien-nes pour retrouver, identifier et rendre hommage à leurs disparu-es.

La maltraitance jusque dans le deuil

Mercredi dernier, les autorités israéliennes ont restitué 54 corps de Palestinien-nes non identifié-es, ainsi que 66 boîtes contenant des restes humains, également non-identifiés. Aucune information n’a été fournie sur l’identité des dépouilles, ni sur le lieu, la date et encore moins la cause de leur décès.

Les dépouilles sont arrivées mercredi à l’hôpital al-Shifa de Gaza dans des sacs blancs anonymes, et le travail des équipes médico-légales afin de les identifier et d’apporter des réponses aux familles en deuil a aussitôt commencé.

“Ces sacs contiennent le poids des vies perdues”, explique Ibrahim Al Khalili sur Al Jazeera depuis l’hôpital Al Shifa. “Ils font actuellement l’objet d’examens, prolongeant ainsi le chagrin des familles qui ont désespérément besoin d’obtenir des réponses.”

Les efforts des équipes médico-légales pour les identifier et les restituer à leurs familles se poursuivent difficilement, car les corps sont dans des états parfois avancés de décomposition, et comportent pour certains de graves mutilations.

Dans une salle dédiée de l’hôpital, des sièges sont installés face à une télévision montrant une suite d’images prises par les équipes médico-légales afin de permettre aux proches de disparu-es d’identifier les corps de leurs proches. Les familles s’y rendent pour scruter ces successions d’images insoutenables, choquantes et indignes, dans l’espoir qu’un détail puisse leur permettre de reconnaître celui ou celle recherché-e. Une expérience particulièrement douloureuse, et souvent vaine.

Depuis le début du “cessez-le-feu”, 303 corps ont été restitués par Israël, mais seuls une centaine d’entre eux ont pu être identifiés.

Anonymes dans les décombres

Un travail similaire d’identification concerne les fouilles des décombres de Gaza, laissées par deux ans de bombardements massifs et génocidaires par Israël. Selon le média The Independant, au moins 1 129 corps ont été retrouvés mais restent non identifiés depuis octobre 2025.

Alors que 9 500 porté-es disparu-es sont supposé-es enfoui-es sous les décombres à Gaza, la Défense Civile palestinienne affirme ne pas disposer de suffisamment d’engins lourds pour récupérer les restes humains sous les bâtiments détruits.

“Si nous disposions de pelles mécaniques plus puissantes, les opérations de sauvetage prendraient moins de temps”, déclare Mahmoud Basal, porte-parole de la défense civile de Gaza. “Le problème, c’est qu’à ce rythme, il nous faudrait environ trois ans pour mener à bien les opérations de sauvetage.”

Les tempêtes qui ont frappé Gaza ces derniers mois ont encore compliqué ces opérations, alors que de nombreux édifices fragilisés par les bombardements se sont effondrés sous la pluie et le vent violent.

Ces fouilles sont essentielles à la reconstruction de Gaza, d’une part parce que les survivant-es ont besoin de retrouver leurs morts pour pouvoir faire leur deuil, d’autre part car les chantiers ne peuvent avoir lieu tant que des corps resteront coincés dans les gravats.

À ces conditions extrêmes de recherches s’ajoute l’absence d’équipement d’identification, et notamment de recherche d’ADN. Les corps sont donc photographiés, documentés, puis transférés à la médecine légale, afin que ces images et données soient présentées aux familles pour tenter une reconnaissance visuelle. Une méthode douloureuse et peu efficace.

« À cause du temps passé sous les décombres, de la décomposition avancée, de la chaleur et de l’exposition aux animaux sauvages lorsqu’ils sont dans des zones à découvert, les corps perdent effectivement leurs traits distinctifs, explique Mahmoud Ashour Abou Ahmad sur The Independant. “Cela rend l’identification extrêmement difficile, voire impossible. »

Fosses communes

À ce travail titanesque se joint celui de localiser les fosses communes anonymes dans lesquelles les forces israéliennes ont enfoui à la hâte des centaines de corps, souvent à proximité des corridors de déplacements forcés ou des centres de distribution “humanitaire” de la GHF.

Une enquête publiée par CNN a dévoilé au mois de décembre dernier un ensemble de documents, d’images satellites et de témoignages attestant d’une pratique systémique de maltraitance des corps, parfois enfouis au bulldozer dans des tombes anonymes et peu profondes, parfois laissés se décomposer à l’air libre.

Cette pratique détruit les preuves d’homicides illégaux, entrave le bon déroulement des enquêtes et prive les familles du droit de connaître le sort et le lieu d’inhumation de leurs proches, ce qui constitue une violation supplémentaire de la dignité humaine et du droit international.

L’ONG Euro-Med Monitor dénonce une politique systématique consistant à enterrer les corps des Palestiniens “dans des conditions qui empêchent l’identification, dissimulent les lieux d’inhumation et empêchent les familles de connaître le sort de leurs proches”, et appelle à une enquête internationale et indépendante.

“La documentation de terrain d’Euro-Med Monitor montre que les forces israéliennes ont à plusieurs reprises enterré des corps palestiniens sur des places publiques, des terrains vagues et des zones situées à proximité d’installations vitales, notamment des centres de distribution d’aide, des hôpitaux et des écoles, après avoir bouclé ces lieux militairement et en avoir bloqué l’accès aux équipes médicales, aux familles et aux habitants”, déclare un communiqué de l’ONG.

“L’armée israélienne doit immédiatement divulguer l’emplacement de toutes les fosses communes et tombes individuelles établies pendant ses opérations militaires à Gaza. Des mesures urgentes sont nécessaires pour protéger ces sites en tant que lieux potentiels de crimes internationaux, empêcher le transfert ou la destruction des corps et toute altération des preuves, permettre à des équipes médico-légales indépendantes d’entrer à Gaza et lever les restrictions sur l’entrée d’équipements de test ADN, ou mettre en place un mécanisme sécurisé pour transférer les échantillons vers des laboratoires spécialisés à l’étranger afin de permettre l’identification des victimes et la documentation appropriée des crimes.”

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