“Les semences endémiques sont l’identité même du peuple palestinien” : entretien avec Fanny Métrat, porte-parole de la confédération paysanne

À l’occasion de la journée de la terre, l’Agence Média Palestine s’est entretenue avec Fanny Métrat, porte-parole de la Confédération paysanne, membre d’une délégation partie en Cisjordanie en décembre 2024.

Par l’Agence Média Palestine, le 30 mars 2026

Image : les forces israéliennes et colons déplacent des agriculteurs de leurs terres, Beit Ula, 22 novembre 2025 (Photographe : Mosab Shawer pour Activestills)



Parce que la terre est au centre des enjeux de la colonisation, le syndicat agricole français Confédération paysanne soutient depuis des années la cause palestinienne. “Beaucoup nous disent que ça ne nous concerne pas”, nous confie Fanny Métrat. “Mais nous, nous savons que les communautés paysannes sont les premières cibles, en ce qu’elles incarnent le système agricole et alimentaire indispensable à la vie.”

Porte-parole de la Confédération paysanne, elle-même éleveuse de Brebis en Ardèche, Fanny Métrat s’est rendue en Cisjordanie en décembre 2024, pour une visite d’une dizaine de jours au sein d’une délégation européenne.

“Dès octobre 2023, nous en parlions, à la confédération paysanne et au sein de la Via Campesina dont nous accueillons le siège”, se rappelle-t-elle. “Comme tout le monde, on se sentait démuni·es face au redoublement de violence et à cet esprit de vengeance qu’Israël perpétrait à Gaza et aussi en Cisjordanie. Nous avons décidé d’y aller, pour apporter notre soutien mais aussi pour démontrer que c’était encore possible. Nous avons été la première délégation internationale à se rendre en Cisjordanie depuis le 7 octobre 2023, et beaucoup d’autres ont suivi. C’était important pour nous de marquer cela, et bien sûr de revenir avec des témoignages.”

“Nous aurions aimé une délégation réellement internationale, mais pour des raisons de sécurité, c’était plus sûr de n’envoyer que des Européen·nes”, explique Fanny Métrat. La délégation Via Campesina était donc composée de neufs paysan·nes venu·es de toute l’Europe, et a été reçue par une organisation paysanne palestinienne également membre de la Via Campesina, “qui nous ont emmené·es partout, pour nous permettre de réaliser à quel point la colonisation avait accéléré depuis octobre 2023.”

“Prison à ciel ouvert”

La visite qui marque le plus les souvenirs de Fanny Métrat est celle d’une communauté de bédouins dans la vallée du Jourdain. “Peut-être parce que je suis moi-même éleveuse de brebis”, confie-t-elle, “c’est ce qui m’a le plus marquée.” 

“Nous avons rencontré des familles d’éleveurs dans l’impossibilité d’emmener leurs troupeaux pâturer, cela faisait près d’un an et demi que leur troupeau était enfermé dans un enclos, pour empêcher que les bêtes soient volées voire tuées par des colons israéliens.”

“Les mères de ces familles nous ont raconté que les tentes dans lesquelles elles vivent sont caillassées chaque nuit et qu’elles n’osent plus sortir. Il y a vraiment un sentiment d’enfer, de prison à ciel ouvert, ils et elles vivent encerclé·es de colonies, et se réveillent chaque matin avec une nouvelle voie, un nouveau mirador installé dans la nuit par les colons.”

“Nous avons rendu visite à des communautés qui, du jour au lendemain, n’ont plus accès à leurs champs, à leurs cultures. À Qsra, les paysan·nes n’ont plus eu accès à leurs poulaillers un beau matin, et depuis, des milliers de poulets sont morts, laissés en décomposition pendant des mois, à quelques mètres des éleveur·euses impuissant·es.”

“On voit l’accaparement des terres en observant les paysages : les villages palestiniens sont dans les creux, au plus près des points d’eau. Les colonies israéliennes, elles, peuvent se permettre d’imaginer des villages en haut des collines car ils ont les moyens d’y amener de l’eau. C’est aussi comme cela qu’on peut reconnaître les maisons palestiniennes : ce sont celles qui ont sur leur toit des réservoirs, pour anticiper les coupures régulières imposées par les colons.”

“Les autorités israéliennes font tout pour couper toute possibilité de vivre. Par l’accaparement des terres et de l’eau, mais aussi par les checkpoints qui coupent arbitrairement la circulation, rendant interminables les trajets les plus simples, coupant l’approvisionnement, les livraisons, empêchant tout fonctionnement de société.”

“Nous avons passé 10 jours à être hébété·es”, résume Fanny Métrat, “face à un jeu de Risk injuste dans lequel il suffit aux colons israéliens de planter un drapeau pour empêcher les habitant·es palestinien·nes de s’y rendre. C’est au-delà de ce qu’on peut imaginer, c’est une forme de génocide lent.”

“Les semences endémiques sont l’identité même du peuple palestinien”

Le premier jour de leur visite, la délégation est reçue par le ministre de la culture palestinien, Rezeq Salimia qui explique que la Palestine a la capacité d’être autosuffisante pour une part importante de son alimentation (elle l’était auparavant), notamment dans la production de légumes, de poulets, d’huile d’olive ou de dattes, mais que l’occupation, le blocus et les agressions menacent en permanence le secteur.

“Quand on verrouille la souveraineté alimentaire, l’autonomie alimentaire, on a une force de frappe impressionnante”, explique Fanny Métrat. “On l’a vu à Gaza : les premières infrastructures détruites ont été les serres agricoles et la pêche, soit tout ce qui permet de nourrir la population. En Cisjordanie, Israël a un enjeu stratégique à détenir la terre et les lieux stratégiques comme la vallée du Jourdain, pour couper complètement la possibilité de survie du peuple palestinien.” 

“Dès qu’il y a guerre ou colonisation, les communautés paysannes sont touchées de plein fouet, et pour nous c’est une évidence qu’on doit être à leur côté, pour défendre l’autodétermination des peuples et des communautés paysannes. Le peuple doit pouvoir décider de sa politique agricole et alimentaire, et des moyens de se nourrir.”

“Il y a également un enjeu d’héritage et d’identité-même du peuple palestinien qui est ciblé dans ces attaques contre la communauté paysanne. On le voit très bien notamment avec la banque de semences palestiniennes, qui ont été réunies depuis des années par une organisation palestinienne membre de la Via Campesina.”

“Cette banque est une cible pour l’armée israélienne et a été attaquée à plusieurs reprises, et c’est un enjeu très fort. Les semences endémiques ne peuvent pas être remplacées, il ne suffira pas d’en apporter d’autres : elles sont une forme de résistance, l’identité-même du peuple palestinien, elles en portent l’histoire.”

“L’organisation paysanne palestinienne a, depuis des années, fait ce travail énorme de conservation, et fait en sorte que les paysan·nes s’engagent dans la production et conservation de semences. Le lieu de conservation en Palestine étant constamment attaqué, l’organisation a réussi à faire amener une partie des semences au Svalbard, un des plus grands espaces de conservation des semences, un des lieux les plus protégés du monde, où les semences sont conservées comme un trésor inviolable.”

“Ce travail de solidarité internationale est très important. Mais avoir des semences dans un coffre, ça ne suffit pas, il faut les protéger et surtout les cultiver, et c’est ce que défend la Via Campesina, également par un travail d’accompagnement juridique pour faire reconnaître les droits fonciers. Nous avons parfois des victoires, mais qui ne suffisent pas pour endiguer l’accaparement des terres israélien.”

Les seules publications de notre site qui engagent l'Agence Média Palestine sont notre appel et les articles produits par l'Agence. Les autres articles publiés sur ce site sans nécessairement refléter exactement nos positions, nous ont paru intéressants à verser aux débats ou à porter à votre connaissance.

Retour en haut