Les agriculteur·ices palestinien·nes dont les moyens de subsistance ont été détruits par les colons israéliens:

Depuis octobre 2023, les actes de violence commis par les colons israéliens ont rendu systématiquement inaccessibles les terres agricoles dans toute la Cisjordanie. Cette politique soutenue par l’État détruit les récoltes, fait grimper le prix des produits agricoles et met à mal tout un mode de vie.

Par Qassam Muaddi, le 29 avril 2026. 

Eyad Yousef, agriculteur palestinien du village de Taybeh, à l’est de Ramallah, avril 2026. (Photo : Qassam Muaddi/mondoweiss)

Lentement, au milieu des hautes herbes vertes d’avril, Eyad Yousef avance, vêtu d’une combinaison blanche d’apiculteur, le torse penché en avant et le regard fixé vers le sol. Je le suis tandis qu’il vaque à ses occupations, récoltant les pois que son frère et lui ont semés au début du mois de mars. « Si le prix pour labourer un dunam de terre avoisine les 100 shekels ces jours-ci, à ton avis, combien coûterait un bidon d’huile d’olive ? Qui serait prêt à l’acheter ? », s’exclame-t-il.

Eyad Yousef est un agriculteur palestinien du village de Taybeh, à l’est de Ramallah. Il est également mécanicien automobile et père de trois enfants. Chaque printemps, lui et ses frères plantent des pois, des lentilles, des concombres, des oignons et d’autres cultures de saison. Mais cette année est différente.

Yousef ne cultive plus ses propres terres, car celles-ci sont devenues inaccessibles en raison de la menace que font peser les colons israéliens, qui patrouillent en permanence dans la plaine à l’est du village. Tous·tes les habitant·es de Taybeh qui possèdent des terres sont dans l’impossibilité de s’y rendre.

« J’ai loué les terres de quelqu’un d’autre cette année, mais ce n’est pas vraiment un contrat écrit ni rien de ce genre, c’est un accord verbal », explique Yousef. « Si, à tout moment, le propriétaire décide de vendre la terre, je perdrai mon investissement. » 

Malgré cela, Yousef doit continuer à pratiquer son agriculture saisonnière. « C’est mon oxygène », dit-il.

Depuis octobre 2023, les attaques menées par des groupes de colons israéliens contre les agriculteur·ices palestinien·nes en Cisjordanie ont augmenté de manière exponentielle, tant en nombre qu’en intensité.

Pour de nombreux·ses agriculteur·ices, cela a porté un coup dur à leurs moyens de subsistance et à leur mode de vie, mais les répercussions vont bien au-delà de la seule communauté agricole : une part importante de l’économie palestinienne et un pilier essentiel des familles rurales sont en train d’être défigurés et décimés. À l’heure où les pogroms menés par les colons dans les campagnes terrorisent les Palestinien·nes, les agriculteur·ices se trouvent en première ligne, subissant une violence israélienne qui ne cesse de s’intensifier.

Selon le Centre d’information palestinien, des groupes de colons israéliens ont mené plus de 8 000 attaques contre des Palestinien·nes depuis octobre 2023. Le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies (OCHA) indique que les forces israéliennes ont démoli plus de 1 000 structures agricoles palestiniennes en Cisjordanie rien qu’en 2025. Mais même celles et ceux qui n’ont pas été touché·es ressentent l’effet cumulatif de ces attaques, qui se traduit par la hausse des prix des produits agricoles.

Il n’en a pas toujours été ainsi. Les agriculteur·ices constituaient autrefois l’épine dorsale de l’économie palestinienne. Société historiquement agraire, la Palestine était décrite en 1887 par le voyageur britannique Lawrence Oliphant comme « un lac vert de blé ondulant ». Mais aujourd’hui, la majeure partie du blé utilisé pour fabriquer le pain consommé par les Palestinien·nes est importée. Cette transformation a marqué la vie de plusieurs générations d’agriculteur·ices palestinien·nes sous la pression du colonialisme israélien.

« J’ai été agriculteur toute ma vie », dit Yousef. « J’ai commencé à travailler sur les terres de mon père près de la colonie de Rimunim, au sud-est du village, et nous y plantions du blé et de l’orge. Ma mère en faisait notre pain maison, et mes frères et moi avons grandi en mangeant le pain de cette terre. »

« Cette terre est devenue inaccessible après l’an 2000 », se souvient-il. « Quand les colons israéliens ont commencé à patrouiller sur ces terres, qui se trouvent juste à côté de la colonie. » Il lève les yeux comme s’il se souvenait de quelque chose. « En fait, je me souviens de la construction de la colonie elle-même, alors que j’étais tout petit, en 1979 », poursuit-il. « Je me souviens que notre famille a perdu jusqu’à 20 dunams, y compris les terres qui ont été prises par la colonie et les terres environnantes qui sont progressivement devenues inaccessibles pour nous. »

Il y a huit ans, Yousef a commencé à céder ses terres situées près de la colonie à une famille bédouine, qui y vivait et y faisait paître son troupeau, sous le harcèlement croissant des colons israéliens. Puis vint octobre 2023, et même les familles bédouines furent chassées. Yousef ne pensait pas, à l’époque, qu’il se retrouverait dans la même situation que les Bédouins qui avaient utilisé ses terres.

« L’année dernière, les colons israéliens ont commencé à se rapprocher beaucoup plus de la zone urbaine de Taybeh, rendant nos terres agricoles les plus proches plus risquées à atteindre et à cultiver », explique Yousef. Quand je demande à Yousef ce qui s’est passé la dernière fois qu’il a essayé de se rendre sur ses terres, il marque une pause. « La dernière fois que j’y suis allé, c’était il y a six mois. Trois colons israéliens sont arrivés en voiture, l’un d’eux était armé, et il m’a dit de partir. Il a dit que cette terre ne faisait plus partie de Taybeh. » 

À l’approche du printemps, Yousef et ses frères ont dû trouver une solution pour leur saison agricole, et ont décidé de louer la même terre où la même famille bédouine s’était installée depuis que les colons israéliens les avaient chassés de la terre de Yousef il y a deux ans. « Nous avons d’abord parlé aux Bédouins, puis au propriétaire, et nous avons partagé la terre : les Bédouins ont planté de l’orge pour leur bétail sur la moitié de la parcelle, et nous avons utilisé l’autre moitié. »

Sur près de deux dunams de terre, deux familles palestiniennes pratiquent désormais leur agriculture saisonnière et leur pâturage. Toute la vie agricole de la région s’est retrouvée confinée dans un petit espace d’où l’on peut apercevoir, sur les collines lointaines, les avant-postes des colons israéliens, ces mêmes collines où Yousef labourait autrefois sa terre aux côtés des Bédouins qui y faisaient paître leur bétail.

Champ de pois dans le village de Taybeh, à l’est de Ramallah, avril 2026. (photo : Qassam Muaddi/mondoweiss).

Une atteinte aux moyens de subsistance des Palestinien·nes

Au-delà de Taybeh, la même dynamique s’est mise en place dans toute la Cisjordanie. Jamal Jumaa, responsable de la campagne populaire « Stop The Wall », a déclaré à Mondoweiss que « la dynamique de l’expansion des colonies israéliennes depuis octobre 2023 est la même partout et suit un modèle bien défini».

Ce modèle, a expliqué Jumaa, consiste à « tenter de reproduire en Cisjordanie ce qui a été fait à Gaza dans les années 1990 ». Dans les années qui ont suivi les accords d’Oslo, l’armée israélienne a transformé la plupart des terres agricoles de Gaza, situées aux abords de la bande de Gaza, en zones militaires. Finalement, les Palestinien·nes de Gaza ont été confiné·es dans des zones exclusivement urbaines. Après le retrait d’Israël en 2005, Gaza a été bouclée, la transformant en une prison à ciel ouvert sans aucun moyen de subsistance.

« En Cisjordanie, la première victime de cette expansion violente des colonies a été l’élevage », a expliqué Jumaa. « Les familles bédouines et les villageois qui élèvent du bétail ont soit déjà perdu leurs pâturages, soit sont en train de les perdre. »

Les effets se font déjà sentir sur les marchés locaux, a déclaré Jumaa, le prix de la viande fraîche ayant doublé depuis 2023. « La prochaine chose qui va être ruinée, c’est la production d’olives », a-t-il ajouté.

La production d’olives et d’huile d’olive est le secteur agricole le plus important en Palestine, assurant la subsistance d’environ 100 000 familles. La saison de récolte annuelle précédant le 7 octobre avait permis de produire 23 000 tonnes d’huile d’olive au cours de la saison 2022, un chiffre qui a chuté brutalement à 10 000 tonnes en octobre 2023, coïncidant avec la saison de récolte. L’année dernière, ce chiffre a encore diminué pour atteindre 8 000 tonnes. Cette forte baisse est attribuée, selon l’ONU, à une combinaison de confiscations systématiques de terres, de violences commises par les colons, de restrictions militaires israéliennes et de facteurs de stress climatiques.

« C’est pourquoi l’entretien des oliveraies est devenu si coûteux », explique Yousef. « Labourer une oliveraie en présence de colons est désormais un travail risqué. »

Les activités des colons sont menées de concert avec l’armée israélienne, qui a utilisé le déracinement des oliveraies comme un outil de « dissuasion » et de punition collective généralisée en réponse aux attaques contre les colons et les soldats. En août 2025, à la suite d’informations selon lesquelles un colon israélien aurait été attaqué par un Palestinien près du village d’al-Mughayyir, l’armée israélienne a rasé plus de 10 000 oliviers dans le village en guise de représailles et de « dissuasion » à l’encontre des habitant·es. 

Tout en continuant à cueillir des pois, Yousef vide les dernières gousses récoltées dans son seau. Il se tait un instant, visiblement ému par son propre témoignage. « Si les choses continuent ainsi, nous finirons par importer de l’huile d’olive d’Espagne », ajoute-t-il en saisissant une poignée de pois dans sa main et en la levant dans un soupir. « Les semences seules pour produire ces pois coûtent 250 shekels. Je dois vendre 25 kilos de pois pour rentabiliser ça. »

Il commence à quitter la parcelle, sa journée de travail terminée. Alors qu’il atteint le bord, il se retourne et réfléchit à ce qu’il vient de faire. « Savez-vous ce que je retire de cette saison des pois ? Environ trente à quarante repas pour ma famille. Car je ferais peut-être plus d’économies en n’achetant pas de pois qu’en vendant ceux-ci », remarque-t-il sarcastiquement.

Eyad Yousef, agriculteur palestinien du village de Taybeh, à l’est de Ramallah, avril 2026. (photo : Qassam Muaddi/mondoweiss). 

Alors que le soleil de midi est à son zénith, Yousef retourne à son garage — sa version du deuxième emploi de tout agriculteur palestinien. Je le remercie de m’avoir accordé cet entretien et je prends congé, faisant du stop dans un minibus en direction de Ramallah, le centre commercial de la Cisjordanie, où l’odeur de la campagne palestinienne ravagée par les colons est censée être invisible.

En arrivant au centre-ville, je sors du parking des transports publics et aperçois un couple de personnes âgées installées au bord du trottoir. Ils sont assis sur des chaises basses, et plusieurs seaux en plastique sont disposés devant eux, remplis de fèves vertes fraîchement cueillies, encore dans leur gousse. Je m’approche d’eux et leur pose des questions sur leurs produits et leur provenance.

Des fèves vendues dans la rue à Ramallah, avril 2026. (Photo : Qassam Muaddi/mondoweiss)

« Nous venons de Sinjil, la ville que l’armée israélienne a complètement encerclée de barbelés », répond l’homme. Puis sa femme intervient : « Les petits pois sont à 10 shekels le kilo, un peu plus chers que l’année dernière. » Elle semble presque s’excuser, mais pas assez pour cacher son exaspération. « Mais cette année, nous devons payer un loyer pour la terre. »

La femme se tourne alors vers son mari comme si elle venait de se souvenir de quelque chose, et ajoute : « Au fait, tu sais combien coûtera un gallon d’huile d’olive cette année ? Et qui va bien pouvoir l’acheter ? »

Fèves vendues dans la rue à Ramallah, avril 2026. (Photo : Qassam Muaddi/mondoweiss)

Source: Mondoweiss 

Traduit par DM pour l’Agence Média Palestine.

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