Comment Israël utilise les milices et les blocs de béton pour s’emparer de ce qui reste de Gaza

Les forces israéliennes ont repoussé la « ligne jaune » qui divise la bande de Gaza en deux et contrôlent désormais 65 % du territoire. Les habitants qualifient cette nouvelle frontière de « mur de l’apartheid » de Gaza.

Par Tareq S. Hajjaj, le 19 mai 2026

Les forces israéliennes démolissent une maison près de la « ligne jaune » et larguent des tracts invitant les habitants à quitter le quartier d’al-Raqab al-Gharbi, adjacent à la rue Salah al-Din, dans la ville de Bani Suheila, à l’est de Khan Younis, dans le sud de la bande de Gaza, le 19 janvier 2026. (Photo : Tariq Mohammad/APA Images)



Le matin du 13 mai, les habitants vivant près de la mosquée al-Hikma, dans l’est de Deir al-Balah, ont commencé à recevoir des appels téléphoniques d’une personne se présentant comme le « capitaine Abu Omar », un officier de l’armée israélienne, leur ordonnant d’évacuer leurs maisons et de se déplacer à plus de 200 mètres à l’ouest de la mosquée. Il leur a donné moins d’une semaine pour partir.

Le même après-midi, des combattants armés fidèles à Shawqi Abu Nuseira, un chef de milice à Gaza qui, selon les habitants, est armé et protégé par l’armée israélienne, ont pris d’assaut les mêmes quartiers que ceux pour lesquels l’armée avait lancé un avertissement quelques heures plus tôt. Selon les habitants, ils ont transmis le même message, leur ordonnant d’évacuer.

La situation à Deir al-Balah s’inscrit dans un schéma plus large qui se dessine à travers Gaza. Depuis le début du mois de mai, les forces israéliennes font avancer les blocs de béton jaunes qui délimitent la soi-disant «ligne jaune» plus profondément dans les zones de la bande de Gaza théoriquement sous le contrôle du Hamas. Selon Reuters, cette ligne a annexé 11 % supplémentaires du territoire de Gaza, portant la superficie totale sous contrôle militaire israélien à 65 %. Au début du cessez-le-feu en octobre 2025, Israël contrôlait 53 % de la bande de Gaza, un arrangement qui était censé être temporaire et conduire à un retrait progressif d’Israël de l’enclave. Cette nouvelle expansion est désormais connue sous le nom de « ligne orange », confinant plus de 2,2 millions de Palestiniens dans ce qui reste de Gaza.

Une carte de la « ligne orange » distribuée par l’armée israélienne aux organisations internationales (Photo : Capture d’écran/GISHA)



Selon des habitants du centre de Gaza et de Khan Younis, Abu Nuseira était un militant de longue date au sein des forces de sécurité de l’Autorité palestinienne à Gaza, avec une longue histoire de lutte contre Israël. Il a perdu un fils au cours des premières semaines de la guerre de 2023, après quoi il a commencé à s’opposer plus fermement au Hamas. Lui et sa milice opèrent désormais depuis une zone sous contrôle israélien, et ils sont largement considérés à Gaza comme des collaborateurs recevant des armes et un soutien logistique d’Israël.

Dans une vidéo publiée sur la page Facebook de la milice, Abu Nuseira apparaît entouré d’hommes lourdement armés et masqués. Il affirme qu’il « protège la vie des gens » et que « leurs souffrances persistantes sont liées au refus du Hamas de céder l’administration de la bande de Gaza ». À la fin de son discours, ses hommes scandent à plusieurs reprises « Mort au Hamas ».

Muhammad al-Amour, un habitant de l’est de Deir al-Balah, raconte à Mondoweiss que certaines familles ont reçu des appels d’évacuation directs de l’armée israélienne, et que les milices sont arrivées dans ces mêmes zones le jour même, « avertissant les habitants, y compris des dizaines de personnes déplacées et des foyers situés près de la Ligne jaune à l’est de Deir al-Balah ». Al-Amour explique que les habitants ont pris ces avertissements au sérieux et commencé à évacuer leurs maisons, craignant d’être abattus par les milices ou bombardés par l’armée s’ils restaient. « Cela s’est produit à plusieurs reprises pour d’autres familles dans différentes zones tout au long de la guerre », a-t-il déclaré.

Le nouveau « mur de Berlin » à Gaza

À Khan Younis, dans le sud, la ligne orange s’est rapprochée à environ 200 mètres des zones où s’abritent des personnes déplacées. Les Palestiniens comparent les lignes jaune et orange au mur de Berlin et, parfois, au mur de l’apartheid qui traverse la Cisjordanie occupée. Cette frontière invisible sépare des dizaines de milliers de familles de leurs maisons, de leurs terres et de leurs biens dans des zones où l’armée continue de démolir ce qui reste debout.

Mahmoud al-Raqab, un habitant déplacé de Khan Younis vivant à environ 300 mètres de la ligne jaune, explique à Mondoweiss que l’avancée continue de la ligne vers les zones résidentielles est « extrêmement dangereuse ».

« La tristesse, l’angoisse et la peur nous submergent alors que cette expansion se poursuit vers ce qui reste de nos terres, de notre quartier et de nos tentes », déclare-t-il. « Elle réduit les espaces qui nous sont accessibles, nous empêche même de marcher près de nos maisons et augmente le risque que davantage de terres, de maisons, de tentes et de commerces soient saisis. »

Al-Raqab estime que ce qui se passe actuellement est identique à la confiscation des terres et aux restrictions de circulation imposées aux Palestiniens en Cisjordanie et dans les zones tampons. « Cela détruit tout espoir que le reste de ma famille et nos voisins puissent un jour revenir vivre à leurs côtés », déplore Al-Raqab à Mondoweiss.

« L’armée étend son occupation sur de vastes terres agricoles et des espaces ouverts près de la rue Salah al-Din et dans les régions orientales, tout en creusant de profondes tranchées pour empêcher l’accès à la zone et priver les Palestiniens de la possibilité de la cultiver à nouveau », ajoute-t-il. La région orientale est considérée comme le « panier de légumes » de Gaza : elle abrite des exploitations agricoles, des oliviers et des agrumes, et constitue le moyen de subsistance de dizaines de milliers de familles propriétaires de terres à l’est de Khan Younis.

« C’est un nouveau mur d’apartheid qui est en train d’être érigé dans la bande de Gaza », affirme-t-il. « Aujourd’hui, ils posent des blocs de béton. Demain, ils construiront de hauts murs. Ils divisent nos terres, dressent des barrières entre nous et nos foyers, imposent des restrictions à nos déplacements vers nos maisons, nos fermes et nos terres, séparent les gens de leurs biens et de leurs lieux d’origine, et engloutissent progressivement notre terre sous nos yeux. »

Al-Raqab indique avoir vu la ligne avancer environ huit fois au cours des 12 derniers mois, et avoir personnellement assisté à la dernière extension de la Ligne orange. Il explique que celle-ci a coupé de nouvelles zones s’étendant de l’hôpital Dar al-Salam au rond-point de Bani Suhaila, à l’est de Khan Younis, le long de la rue Salah al-Din, puisqu’il vit dans une zone adjacente à la ligne.

« Nous n’avons rien à voir avec cette ligne », ajoute-t-il. « Nous ne pouvons pas l’ignorer et rentrer chez nous : nous serions immédiatement tués. Ce n’est pas de l’héroïsme que d’aller se faire tuer. Ce n’est pas une question personnelle pour moi, ma maison et ma terre. L’occupation me vole toute ma patrie, pas seulement ma terre. Et si nous ne pouvons rien faire maintenant pour récupérer notre terre, cela ne signifie pas que nous l’oublions. Nous la garderons dans nos cœurs et nos esprits jusqu’à notre retour. »



Traduction : JB pour l’Agence Média Palestine
Source : Mondoweiss

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