À Jayyous et dans les villages voisins, les agriculteurs et agricultrices palestinien·nes ont reçu plusieurs dizaines de nouveaux ordres de démolition visant à les chasser de leurs terres.
Par Meron Rapoport, le 7 mai 2026

Hakam Salim dans sa serre, dans le village de Jayyous, en Cisjordanie occupée, le 7 avril 2026 (Timna Rose Peretz)
Hakam Salim nous accueille dans sa serre de poivrons, située sur les terres de Jayyous, un village à l’est de Qalqilya dont les terres agricoles se trouvent en partie dans la « zone tampon » — cette bande de territoire de Cisjordanie coincée entre la Ligne verte et la barrière de séparation israélienne. La construction de la serre lui a coûté plus de 30 000 NIS (10 190 $), auxquels s’ajoutent des dizaines de milliers de NIS investis dans la préparation du terrain.
Une serre ordinaire à Jayyous génère entre 50 000 et 60 000 NIS par an avant déduction des dépenses. Pour Salim et son frère, ces revenus permettent de subvenir aux besoins de leurs familles et de financer les frais de scolarité universitaires de leurs quatre enfants.
Aujourd’hui, cependant, un récent ordre d’arrêt des travaux émis par l’administration civile israélienne menace de réduire à néant tout ce que Salim a construit, ainsi que les moyens de subsistance de sa famille.
L’Administration civile, une branche de l’armée, affirme que ces serres ont été construites sans permis, bien qu’elles existent depuis de nombreuses années, certaines depuis plus de vingt ans. « Quand les serres ont été construites, l’armée n’y a vu aucun inconvénient, personne n’est venu nous dire “ne construisez pas ici” », a indiqué Salim à +972. « La municipalité les a même raccordées au réseau électrique. »
Salim est loin d’être un cas isolé. Ces dernières semaines, les autorités israéliennes ont émis des ordres d’arrêt des travaux – la première étape avant la démolition – pour 52 serres à Jayyous, situées à l’est de la barrière de séparation. Au moins deux d’entre elles ont déjà été rasées. Cette semaine, des dizaines d’autres serres situées de l’autre côté du mur ont également reçu des ordres de démolition.

Vue des serres situées près de la barrière de séparation, vouées à la démolition, à Jayyous, en Cisjordanie occupée, le 7 avril 2026 (Timna Rose Peretz)
Le fait que ces ordonnances s’appliquent aux constructions situées dans un rayon de 300 mètres de part et d’autre de la barrière et qu’elles ne s’appuient sur aucun argument sécuritaire précis laisse penser que leur objectif est d’éliminer purement et simplement toute présence agricole palestinienne dans la région. « Ils nous harcèlent, nous les habitant·es des villages, pour que nous partions vers les villes, puis de là vers l’étranger », a dénoncé Salim à +972.
« Ils veulent rendre la vie plus difficile aux agriculteurs et agricultrices palestinien·nes. Leur objectif est politique. »
Couper le « grenier alimentaire » de la Cisjordanie
Jayyous est située sur une colline surplombant la plaine côtière israélienne, avec la ville de Netanya visible au loin. Ses serres sont si proches de la barrière de séparation que, pendant la récente guerre avec l’Iran, les agriculteur·ices qui y travaillaient pouvaient entendre à la fois les sirènes de roquettes en Israël et les explosions des interceptions qui se produisaient souvent au-dessus de la Cisjordanie.
Les terres agricoles du village s’étendent dans l’une des zones les plus riches en eau de la Cisjordanie, en dehors de la vallée du Jourdain. S’étendant du sud de Qalqilya au nord de Tulkarem, cette région est souvent qualifiée de « grenier » de la Cisjordanie.
Au début des années 2000, Israël a construit ce que les Palestinien·nes d’ici appellent le « mur de l’apartheid » à travers ces terres fertiles. À de nombreux endroits, la barrière longe les habitations les plus à l’ouest des villages palestiniens, laissant de vastes étendues de terres agricoles du côté ouest, entre la Ligne verte et la barrière.
Les agriculteur·ices ne peuvent accéder à leurs terres que par des portails qui s’ouvrent brièvement chaque jour, et seuls quelques membres de la famille obtiennent des permis. Un militant palestinien de longue date contre la barrière de séparation, qui a choisi de rester anonyme par crainte de représailles de la part des autorités israéliennes, a déclaré à +972 qu’Israël avait choisi ce tracé « délibérément pour empêcher les Palestinien·nes d’accéder à un aquifère ».
Mais si la barrière restreint considérablement l’accès des agriculteur·ices de Jayyous à leurs propres terres, elle n’empêche pas pour autant l’armée de pénétrer régulièrement dans le village. La veille de mon arrivée à Jayyous, Sabriya Amin Shamasneh, âgée de 68 ans, est décédée d’une crise cardiaque alors que des soldats faisaient irruption chez elle au milieu de la nuit.

La serre d’Akam Salim dans le village de Jayyous, en Cisjordanie occupée, le 7 avril 2026. (Timna Rose Peretz)
Les restrictions ont également donné lieu à des situations absurdes. Un agriculteur de Jayyous, qui a souhaité garder l’anonymat, a raconté comment la police israélienne avait arrêté des bénévoles israélien·nes pour avoir « volé » des olives sur ses oliviers situés de l’autre côté de la barrière — alors même qu’ils les récoltaient à sa demande.
Pour Salim, la preuve que l’armée israélienne et l’administration civile ne voyaient aucun problème à la construction des serres réside dans le fait que, jusqu’en 2014, celles-ci se trouvaient dans une zone située à l’ouest de la barrière de séparation. « Nous avions l’habitude d’accéder à nos serres par le portail avec un permis », se souvient Salim. « Nous y apportions du matériel, des arceaux en fer, des bâches en plastique et des légumes. Cela ne posait aucun problème. »
À la suite d’une décision de la Cour suprême cette année-là, cependant, la barrière a été déplacée vers l’ouest, replaçant le terrain du côté de la Cisjordanie. C’est pourquoi les ordres d’arrêt des travaux ont été un choc. « Parfois, ils disent que c’est parce qu’il n’y a pas de permis, parfois ils invoquent des raisons de sécurité — mais il n’y a eu aucun incident de sécurité dans cette zone », a-t-il souligné.
« Une attaque contre l’agriculture tout entière »
Bien que l’agriculture ne représente que 6 % du PIB palestinien, son importance dépasse le simple cadre économique. « Historiquement, la culture palestinienne est une culture agricole, et nous avons préservé notre identité agricole », a analysé l’économiste Raja Khalidi, ancien directeur de l’Institut palestinien de recherche sur les politiques économiques, pour +972. « Si vous avez de l’argent, vous achetez des terres — cela fait partie de la culture. C’est la façon dont les gens mangent, la façon dont ils vivent. »
Selon lui, les politiques israéliennes ont accéléré la prolétarisation de la société palestinienne — en partie parce que la concurrence avec les produits israéliens a empêché les familles palestiniennes de vivre de l’agriculture. Parallèlement, un processus inverse est également en cours : les Palestinien·nes qui ont perdu leur emploi en Israël se sont tourné·es vers l’agriculture à petite échelle, cultivant des denrées alimentaires pour leur consommation personnelle et les marchés informels.
Les agriculteur·ices les plus âgé·es de Jayyous se souviennent encore des terres qui appartenaient au village avant 1948 — et qui font aujourd’hui partie de la ville israélienne de Kokhav Yaïr Tsour Yigaël.
« Ces terres appartenaient à nos grands-parents », a confié Salim. « Nous y cultivions autrefois du blé, des pastèques et des concombres, mais au fil des ans, l’agriculture [sous serre] s’est développée. »

Carte de Jayyous, en Cisjordanie occupée, 7 avril 2026 (Timna Rose Peretz)
« Dans les années 1970 et 1980, on exportait des agrumes d’ici vers la Jordanie, les pays du Golfe, voire l’Iran », a expliqué Khalidi. Mais après la première guerre du Golfe, le processus d’Oslo et la libéralisation économique, ce secteur est entré en crise. Les agriculteur·ices se sont adapté·es en se tournant vers des cultures telles que les avocats, les goyaves, les nèfles et les litchis, tout en construisant des serres pour les poivrons, les tomates et les concombres. « Cela montre la grande capacité d’initiative des agriculteur·ices palestinien·nes », a souligné Khalidi.
Aujourd’hui, l’ensemble de ce système agricole est menacé. Comme à Jayyous, des ordres d’arrêt des travaux ont été émis dans le village voisin de Falamya et plus au nord, dans des villages tels que Deir Al-Ghusun, Shweika et Attil.
Dans le village d’Irtah, juste au sud de Tulkarem, l’agriculteur Faiz Taneeb a reçu l’ordre de cesser toute activité sur les neuf dunams de serres qu’il cultive depuis 35 ans. « Après le 7 octobre, des soldats ont découpé les bâches en plastique des serres situées près de la clôture », a-t-il raconté. Pendant un certain temps, les ouvriers sont restés à l’écart. Mais dès qu’ils sont revenus pour réparer les dégâts, Taneeb a reçu un ordre d’arrêt des travaux au motif que la serre avait été construite sans permis.
« C’est la première fois que nous entendons dire qu’il faut un permis pour construire des serres », a-t-il poursuivi « L’armée veut nous harceler, elle veut que nous partions vers les villes. Le problème ne concerne pas seulement les serres : c’est toute l’agriculture de Cisjordanie qui est attaquée. »
« Si vous détruisez les serres, vous détruisez leur moyen de subsistance »
À l’exception de deux ou trois qui ont déjà été démolies, la plupart des serres de Jayyous sont toujours debout, dans l’attente d’une décision de justice. Ailleurs en Cisjordanie, cependant, les dégâts se font déjà sentir.
À l’est — en particulier dans la vallée du Jourdain, riche en eau, et dans les communautés pastorales situées à sa périphérie —, les milices de colons ont mené une campagne d’expulsion contre les agriculteur·ices et les berger·es palestinien·nes, utilisant des avant-postes et des fermes d’élevage pour s’emparer des terres, avec le soutien de l’armée.
Lorsque les terres ne sont pas activement cultivées, Israël peut les revendiquer comme terres domaniales. Khalidi et d’autres chercheur·euses ont identifié ce type de « point faible » dans la région d’Auja, dans la vallée du Jourdain : « Israël veut que ces terres soient vides », a-t-il affirmé.
Dans le nord de la vallée du Jourdain, les agriculteur·ices ont signalé de graves perturbations, notamment dans la production animale et l’industrie de la viande. Quatre-vingt pour cent de la viande de chèvre provient des communautés bédouines du sud de la Cisjordanie, tout comme le yaourt et le fromage. Tout cela a été mis en péril par les attaques des colons.

La barrière de séparation israélienne traversant Jayyous, en Cisjordanie occupée, le 7 avril 2026 (Timna Rose Peretz)
Parallèlement, les routes agricoles traversant la Cisjordanie ont été systématiquement détruites, tandis que leur accès a été restreint par les colons et l’armée. « Il n’y a pratiquement pas eu de récolte d’olives cette année », a déploré Hagit Ofran, de l’ONG anti-occupation Peace Now, auprès de +972.
Mais alors que les attaques des colons contre les communautés palestiniennes dans d’autres régions de la Cisjordanie ont suscité une attention considérable de la part du public, les atteintes à l’agriculture dans l’ouest de la Cisjordanie sont passées largement inaperçues.
À Jayyous, Irtah et dans d’autres villages de la région, il n’y a pas de milices de colons. À la place, ces villages sont entourés de colonies « bourgeoises », axées sur la qualité de vie, telles que Tzofin et Sal’it, dont les résident·es se sont vu promettre un lieu de vie « à 15 minutes de Tel-Aviv ». Ici, la tâche consistant à chasser les Palestinien·nes de leurs terres est principalement menée par l’Administration civile et l’armée.
Au-delà des ordres de démolition, Salim a expliqué que les agriculteur·ices palestinien·nes sont mis·es à rude épreuve par l’évolution des dynamiques du marché. Autrefois, a-t-il précisé, lui-même et de nombreux autres agriculteur·ices vendaient leurs produits en Israël ; aujourd’hui, ce sont les produits israéliens qui dominent les marchés de Cisjordanie. Ce n’est qu’en cas de pénurie en Israël — comme celle de tomates après le 7 octobre — que les produits palestiniens sont temporairement autorisés à entrer, ce qui entraîne souvent une hausse des prix sur les marchés de Cisjordanie.
Avec la suspension du travail en Israël depuis le 7 octobre et l’Autorité palestinienne à peine capable de verser les salaires, les habitant·es du village ne voient guère de moyens de subvenir à leurs besoins. « Il n’y a déjà plus de travail dans le village ; la moitié des hommes travaillaient auparavant en Israël. Aujourd’hui, les gens n’ont même pas 20 shekels pour recharger leur compteur d’électricité », a alerté Yaqoub Asfour, le responsable de l’Autorité palestinienne pour Jayyous, auprès de +972. « Des centaines de familles vivent de ces serres. Si vous détruisez les serres, vous détruisez leur moyen de subsistance. »
Asfour a ajouté que les jeunes de Jayyous cherchaient de plus en plus à émigrer, même si partir — sans parler de s’installer dans des pays comme l’Europe ou les États-Unis — est loin d’être simple. « Je pense que cela s’inscrit dans un plan israélien visant à nous chasser d’ici », a-t-il conclu.
Un avocat palestinien au fait de ces affaires, qui a souhaité garder l’anonymat, a fait remarquer qu’en vertu de la législation jordanienne — qu’Israël continue d’appliquer dans la zone C — toute construction nécessite un permis, y compris les structures agricoles. Dans la pratique, a-t-il expliqué, cela donne aux autorités un motif pour s’en prendre à presque toutes les serres. Les tribunaux militaires israéliens en Cisjordanie tiennent rarement compte de l’ancienneté d’une structure, ce qui rend la démolition possible même des décennies après sa construction.
Les agriculteur·ices de Jayyous ont saisi le tribunal de la colonie de Beit El et tentent d’obtenir des permis, bien que leurs chances soient « minces », a estimé l’avocat. Dans une autre affaire qu’il a traitée dans la région de Tulkarem, l’armée s’est opposée au projet « pour des raisons de sécurité », alors même que les serres n’étaient pas proches de la barrière et que les propriétaires fonciers avaient proposé d’y installer des caméras.
Au cours des trois dernières années, a-t-il ajouté, on a assisté à une forte augmentation des ordonnances de suspension des travaux et de démolition visant des constructions agricoles. Des groupes de colons de droite tels que Regavim, a-t-il précisé, ont fait pression sur l’Administration civile pour qu’elle renforce l’application de la loi.
Malgré les difficultés, Salim continue de chercher à obtenir réparation devant les tribunaux. « Si la justice est indépendante, si elle n’est pas politisée, si elle ne considère pas que son rôle consiste à mettre en œuvre la politique du gouvernement, alors il n’y a pas de problème », a-t-il déclaré. « Si elle me considère comme votre égal, tout va bien. Mais si elle estime que vous êtes meilleur que moi, c’est que quelque chose ne tourne pas rond. »
En réponse à la demande de +972, l’Administration civile a annoncé avoir émis des ordres de démolition parce que les structures en question sont « illégales ». Elle a ajouté que toute mesure coercitive serait mise en œuvre « conformément aux évaluations opérationnelles et sous réserve de l’approbation des instances politiques ».
Une version de cet article a d’abord été publiée en hébreu sur Local Call.
Source : +972
Traduction : JC pour l’Agence Média Palestine



