Après la destruction par Israël des institutions littéraires et artistiques de la bande de Gaza, les Palestinien·nes lancent de nouvelles initiatives pour préserver le savoir et faire valoir leur droit à la vie
Par Ruwaida Amer, le 15 mai 2026

Des Palestiniens visitent la bibliothèque Phoenix dans le centre-ville de Gaza, le 29 avril 2026. (Bibliothèque Phoenix)
Au cours des deux premières années de la guerre génocidaire menée par Israël, la quasi-totalité des centres et institutions culturels de Gaza ont été détruits, et au moins 150 de ses figures culturelles de premier plan ont été tuées. Ces derniers mois, malgré la fragilité de ce qu’on appelle le cessez-le-feu, plusieurs initiatives ont commencé à voir le jour pour redonner vie à la scène littéraire et artistique de la bande de Gaza, autrefois florissante.
Parmi celles-ci figure la bibliothèque Phoenix, qui a ouvert ses portes fin avril après que ses fondateur·ices eurent récolté plus de 100 000 dollars grâce à une campagne de financement participatif destinée à rénover un bâtiment épargné par les destructions dans le centre-ville de Gaza. Fondée par deux amis, Omar Hamad et Ibrahim Al-Masri, la toute nouvelle bibliothèque de Gaza a pour objectif de sauver de sous les décombres ce qui reste de la vie littéraire de la bande de Gaza.
« Pendant le génocide, l’occupation a mené une politique visant à éradiquer l’éducation en détruisant les écoles, les universités et les bibliothèques. Elle a détruit des centaines de milliers de livres — dont beaucoup étaient des livres anciens faisant partie du patrimoine et de l’héritage palestiniens, certains imprimés avant 1948 et d’autres datant de l’époque ottomane », a déclaré Hamad, 30 ans, à +972. « L’idée de la bibliothèque est née parce que nous voulions préserver ce qui avait survécu et faire revivre la lecture, l’écriture et la recherche à Gaza au milieu de l’immense vide éducatif créé par la guerre. »
Al-Masri, âgé de 31 ans, a déclaré que ce projet était né du même sens des responsabilités. « En tant que personnes qui lisent, écrivent et se soucient de la culture, il nous était difficile de voir des centres éducatifs et des bibliothèques détruits, et des livres brûlés », a-t-il expliqué. « Heureusement, nous avons pu récupérer des livres sous les décombres de bibliothèques privées et universitaires. D’autres livres appartenaient à des personnes tombées au combat pendant la guerre et nous ont été donnés par leurs familles. Elles voulaient que ces livres profitent à d’autres et qu’ils constituent un acte de charité durable [en l’honneur de leurs proches] ».
« Nous avons baptisé la bibliothèque “Phoenix” car ce nom évoque la renaissance des décombres et l’espoir au milieu de la douleur », a-t-il ajouté. « Nous voulons mener une vie normale et montrer au monde que, malgré les circonstances, nous restons fidèles à notre savoir, à notre culture et à notre pays. »
Pour Hamad, la bibliothèque était aussi une tentative de partager le refuge que les livres lui avaient offert pendant la guerre. « J’ai été déplacé plusieurs fois, et je tenais absolument à avoir mes livres avec moi. Je passais des heures à lire et je cherchais des gens qui avaient des livres pour que nous puissions les échanger », a-t-il déclaré. « Je n’arrêtais pas de réfléchir à la manière dont je pourrais mettre ces livres dans un endroit approprié où tout le monde pourrait en profiter, tout comme ils m’avaient aidé à atténuer les difficultés et l’amertume du déplacement. »
La bibliothèque abrite désormais plus de 6 000 ouvrages en arabe et en anglais, couvrant des domaines tels que les sciences, les langues, les médias, l’éducation, la gestion, l’économie, la médecine, les mathématiques, le droit et l’histoire, ainsi que la littérature arabe et internationale — avec un accent particulier sur la littérature palestinienne et gazaouie. Elle est rapidement devenue un havre de paix pour les lecteur·ices passionné·es en quête de calme et de tranquillité, ainsi qu’un espace d’étude pour les étudiant·es dont les bibliothèques universitaires ont été détruites.
Khaled Radwan, un étudiant universitaire de 20 ans, explique qu’il fréquente la bibliothèque à la fois pour étudier et par amour de la lecture, une passion de longue date. « J’avais besoin de nombreux livres pour mes études, et toutes les bibliothèques universitaires avaient été complètement détruites », a-t-il déclaré à +972. « Je m’intéresse également à la lecture depuis mon enfance. Mon père avait quelques livres, et j’adorais me rendre dans la vieille ville de Gaza pour dénicher des ouvrages anciens. Je m’intéresse surtout aux livres d’histoire et de civilisation ; j’adore lire sur les différentes époques en Palestine et dans d’autres pays. »
Radwan espère désormais contribuer à enrichir le fonds de la bibliothèque en recherchant des livres sous les décombres des bibliothèques et des centres culturels détruits. « Il est important de préserver notre histoire après que l’armée israélienne a détruit tant de livres », a-t-il ajouté. « Ils brûlent délibérément l’histoire pour qu’il ne nous reste plus rien, mais nous tenons à la culture et au savoir — et nous voulons qu’ils ne soient pas perdus à cause de leurs attaques et de leurs guerres. »
Pour Sarah Al-Taweel, 24 ans, qui fréquentait les bibliothèques universitaires pendant ses études, la bibliothèque Phoenix a été une source de réconfort. « J’étudiais à l’université Al-Azhar, et j’avais l’habitude de faire le tour des bibliothèques pour emprunter des livres à lire », a-t-elle déclaré à +972. « J’ai arrêté de le faire pendant la guerre. J’ai essayé de trouver des livres et des romans en ligne, mais ce n’est pas la même chose que de tenir un livre entre mes mains. Je me sens psychologiquement apaisée, comme si j’étais libre parmi les mots et les lignes. J’aurais aimé trouver ne serait-ce qu’un seul livre pour m’occuper. »
Lorsqu’elle a appris que la bibliothèque avait rouvert, Al-Taweel a déclaré avoir été parmi les premières à s’y rendre. Voir les livres rangés sur les étagères comme avant la guerre lui a redonné un sentiment de normalité. « Maintenant, je peux passer du temps à lire », a-t-elle déclaré. « Il est important de s’isoler de la réalité difficile dans laquelle nous vivons afin de préserver notre équilibre mental. C’est pourquoi, pour moi, la plus grande réussite après le cessez-le-feu a été l’ouverture de la bibliothèque. »

Une manifestation à la bibliothèque Phoenix, dans le centre-ville de Gaza, le 29 avril 2026. (Bibliothèque Phoenix)
« La musique est un baume pour l’âme »
Tout au long de la guerre à Gaza, l’enseignement musical est resté l’une des rares activités culturelles et artistiques à se poursuivre malgré des conditions d’une dureté inimaginable.
Ismail Daoud, professeur d’oud et directeur académique du Conservatoire national de musique Edward Said à Gaza, faisait partie de ceux qui tentaient de maintenir la musique en vie. Avec d’autres professeur·es du conservatoire, il se rendait dans les tentes où vivaient les enfants dans le quartier d’Al-Mawasi, à Khan Younis, pour leur enseigner le chant et les instruments de musique.
« « Au début de la guerre, j’ai été contraint de quitter mon domicile dans le nord de Gaza avec mes enfants et quelques effets personnels indispensables, et j’ai laissé mes instruments de musique derrière moi. Tout a été bombardé et détruit », a-t-il déclaré à +972. « Pendant les sept premiers mois de la guerre, je n’ai ni entendu ni joué de musique. Mais en mai 2024, mon collègue Ahmed Abu Amsha m’a dit que le conservatoire souhaitait relancer les activités musicales à Gaza. »
Le conservatoire lui-même figurait parmi les espaces culturels détruits. Ouvert en 2012 dans un bâtiment du Croissant-Rouge palestinien à Tel Al-Hawa, à l’ouest de la ville de Gaza, l’institut a été bombardé, pillé et incendié pendant la guerre ; le mobilier et les instruments ont été perdus. Son administration recherche désormais les fonds nécessaires pour reconstruire et rouvrir le lieu.
En attendant, le conservatoire a repris ses cours pour les enfants, d’abord dans le nord de Gaza, puis dans des espaces d’apprentissage improvisés à travers la bande de Gaza. Au fil du temps, explique Daoud, la musique, qu’il décrit comme « un langage universel de paix », est devenue un outil important pour aider les enfants à surmonter le traumatisme psychologique de la guerre.
« Les débuts ont été difficiles », a-t-il déclaré. « Nous avons perdu un élève nommé Youssef Salman, originaire de Khan Younis. Son père était en voyage à l’étranger, et il communiquait avec lui par Internet. Un jour, Youssef était absent de cours parce qu’il s’était rendu dans un café pour parler avec son père, et c’est là qu’il a été pris pour cible. Sa sœur était avec nous, et elle était dévastée par la perte de son frère, mais la musique a été notre soutien et notre consolation dans ces circonstances — c’est un baume pour l’âme. »
Aujourd’hui, le conservatoire propose des cours aux enfants et aux jeunes adultes, âgés de 8 à 20 ans, pour des instruments tels que le tabla, l’oud, la guitare et la flûte, ainsi que pour le chant choral. Abu Amsha, professeur et coordinateur au conservatoire qui dirige également le groupe musical Gaza Birds Singing, est devenu viral l’été dernier grâce à sa chanson envoûtante qui s’harmonise avec le bourdonnement constant des drones israéliens — désormais intégrée à la campagne mondiale de boycott du Concours Eurovision de la chanson.
« On constate une augmentation significative du nombre de personnes souhaitant suivre une formation musicale », a déclaré Daoud. « Nous prévoyons actuellement d’organiser des concerts et des festivals culturels avec des organisations locales à Gaza, telles que l’UNICEF. Ce travail a été notre principale source de soutien depuis le début de la guerre. Nous voulons continuer à répandre l’espoir et la vie. »
« Pas un luxe, mais une nécessité humaine »
Avant la guerre, le metteur en scène et producteur culturel palestinien Jamal Abu Al-Qumsan avait consacré une partie de sa maison, située à l’ouest de la ville de Gaza, à ce qu’il appelait une « galerie culturelle » — un espace où il accueillait des intellectuel·les, écrivain·es, musicien·nes et artistes pour divers événements.
« Le théâtre à Gaza était essentiel pour l’expression artistique et la sensibilisation de la communauté, malgré des ressources limitées et le blocus », a-t-il déclaré à +972. « Il y avait régulièrement des représentations, des ateliers et des initiatives pour les enfants et les jeunes adultes, et le théâtre offrait une lueur d’espoir ainsi qu’un lieu d’expression et de dialogue. »

Une exposition à la galerie culturelle de Jamal Abu Al-Qumsan, dans l’ouest de la ville de Gaza, avant qu’elle ne soit détruite pendant la guerre. (Jamal Abu Al-Qumsan)
Al-Qumsan a monté des spectacles tout au long de l’année, en particulier pour les enfants. « Pour les enfants, le théâtre n’était pas seulement un divertissement, mais un espace d’apprentissage et de reconquête de l’enfance », a-t-il déclaré. « Pendant la guerre, ils ont été privés de ces espaces sûrs, ce qui a créé un immense vide psychologique et culturel que nous ressentons encore aujourd’hui. »
La scène artistique autrefois très active de Gaza a été presque entièrement effacée par la guerre menée par Israël. Parmi les lieux détruits figurait le théâtre Rashad Al-Shawa, situé dans le quartier d’Al-Rimal à Gaza, principal site de productions théâtrales de la bande de Gaza.
Lors de l’invasion terrestre de la ville de Gaza par l’armée israélienne fin 2023, la maison et la galerie d’Al-Qumsan ont été détruites. Il a été déplacé vers une tente dans la zone d’Al-Zawayda, au centre de Gaza, où il se trouve encore aujourd’hui.
Pourtant, même en exil, Al-Qumsan a continué à organiser des projections de films et des ateliers artistiques pour les enfants dans les camps de déplacé·es situés dans différentes parties de la bande de Gaza. « Ces activités donnent aux enfants l’occasion de rire et les aident à retrouver un certain équilibre psychologique, en renforçant leur sentiment d’être pris en charge et d’avoir droit à la joie et à la vie », a-t-il déclaré. « Le théâtre est pour eux un moyen d’exprimer leurs émotions et de retrouver un sentiment de sécurité en temps de guerre. »
La perte de la galerie a laissé une marque indélébile sur Al-Qumsan, « tant sur le plan personnel que professionnel ». Il tente néanmoins de trouver d’autres moyens de poursuivre son travail théâtral, qu’il décrit comme « non pas un luxe, mais une nécessité humaine ».
« La Galerie culturelle de Jamal n’était pas seulement un lieu, mais un véritable foyer pour les artistes, les enfants et les créatifs », a-t-il déclaré. « Mais je crois que la culture ne se résume pas à des bâtiments, elle est aussi une question de volonté. Je travaille actuellement à la conception d’une nouvelle galerie culturelle en utilisant des matériaux simples et disponibles localement.
« Les enfants et les familles ont un immense besoin de théâtre et d’activités culturelles », a conclu Al-Qumsan. « Chaque fois que nous présentons un spectacle ou une activité, nous constatons à quel point ces espaces sont nécessaires. Les gens ne recherchent pas seulement du divertissement, mais aussi de l’espoir et un sentiment de normalité. Cela confirme que le théâtre restera une nécessité sociale et culturelle, quels que soient les défis à relever. »
Source : +972
Traduit par DM pour l’Agence Média Palestine.



