Pour la première fois depuis les accords d’Oslo, Israël procède à une expropriation pour créer une base militaire dans une ville de Cisjordanie

Cette décision d’expropriation, près du camp de réfugiés de Jénine, constitue la dernière mesure en date visant à renforcer la présence militaire et la colonisation dans le nord du territoire occupé.

Par Shatha Yaish, le 27 mai 2026.

Des chars israéliens aperçus lors d’une opération militaire israélienne dans la ville de Jénine, en Cisjordanie, le 19 février 2025. (Nasser Ishtayeh/Flash90)

Après que l’armée israélienne avait démoli sa maison dans le camp de réfugiés de Jénine, Khaled Safouri s’était consolé en se disant qu’il possédait encore une petite parcelle de terrain dans la ville voisine de Jénine, où il espérait construire une nouvelle maison. Mais même cela pourrait bientôt lui être retiré.

Au début du mois, les autorités israéliennes ont émis un ordre de saisie visant le terrain de Safouri et plus de sept dunams supplémentaires dans le quartier d’Al-Jabariyat à Jénine, une zone située au sommet d’une colline surplombant le camp de réfugiés de Jénine. Cette décision intervient alors qu’Israël mène depuis plus d’un an une campagne militaire dans le nord de la Cisjordanie — baptisée « Opération Mur de fer » —, au cours de laquelle l’armée a occupé les camps de réfugiés de Jénine, de Tulkarem et de Nur Shams, déplacé jusqu’à 45 000 Palestinien·nes et provoqué d’importantes destructions d’infrastructures civiles.

Pour Safouri, âgé de 50 ans, réfugié de la Nakba de troisième génération dont la famille a été initialement déplacée de Saffurriya, près de Nazareth, en 1948, l’ordre de saisie lui apparaît comme « un mauvais présage ».

Si les ordres de confiscation de terres émanant d’Israël ne sont certes pas rares en Cisjordanie occupée, cette affaire a alarmé les habitant.es et les organisations de défense des droits humains, car les parcelles sont situées dans la zone A. Il s’agit de la partie de la Cisjordanie où, en vertu des accords d’Oslo, l’Autorité palestinienne exerce officiellement un contrôle civil et sécuritaire total. Dans la zone B, l’Autorité palestinienne doit coordonner la sécurité avec Israël, tandis que la zone C, qui couvre plus de 60 % du territoire, reste sous contrôle israélien total.

L’Autorité palestinienne a transmis l’ordre de confiscation militaire aux propriétaires fonciers d’Al-Jabariyat via WhatsApp, sous la forme d’un PDF en arabe signé par le chef du Commandement central de l’armée israélienne, Avi Bluth. Selon ce document et la carte jointe, les parcelles désignées sont confisquées à des « fins militaires » et transférées aux autorités de défense compétentes. L’ordre précise que la saisie restera en vigueur jusqu’à la fin de l’année 2028, bien que les habitant·es craignent que la confiscation ne devienne permanente.

Dror Etkes, fondateur de l’organisation de surveillance anti-colonisation Kerem Navot, a déclaré au magazine +972 que l’ordre de saisie et les nouvelles routes militaires indiquaient clairement l’intention d’Israël d’établir une grande base militaire à proximité du camp de réfugiés de Jénine.

Alors qu’Israël avait déjà émis un petit nombre d’ordonnances de saisie concernant la zone A, notamment pour la construction du mur de séparation au début des années 2000, M. Etkes considère que cette nouvelle ordonnance marque une escalade significative. « C’est la première fois depuis Oslo que je vois une ordonnance de saisie pour une base militaire dans la zone A », a-t-il déclaré.

Safouri, qui vit désormais avec sa famille de huit personnes dans un petit appartement loué ailleurs à Jénine, est angoissé à l’idée de perdre une nouvelle partie de ses biens. « Cette décision est choquante — ma terre se trouve en zone A », s’est-il lamenté. « Personne n’aurait jamais imaginé cela. Notre maison a été démolie, maintenant notre terre est saisie. Comment suis-je censé réagir ?

« Jénine ne sera qu’un début, et ils s’empareront d’autres terres en Cisjordanie », a-t-il averti. « J’espère que leurs plans échoueront. »

Isoler Jénine

Les forces israéliennes mènent depuis longtemps des incursions fréquentes dans toutes les zones administratives de la Cisjordanie. « L’armée est là en permanence : elle pénètre dans les maisons, y reste quelques jours ou plus, puis repart », a expliqué Etkes. « Mais ce à quoi nous assistons peut-être aujourd’hui est différent : des structures et des initiatives plus permanentes. »

Selon Etkes, les travaux de construction en cours autour des carrefours clés et des anciens sites de colonies suggèrent un redéploiement militaire et la mise en place d’infrastructures plus larges dans le nord de la Cisjordanie. Outre la base militaire prévue à Al-Jabariyat, Israël « construit actuellement une grande base militaire au carrefour d’Arraba, près de la route 60 venant de Ya’bad », a-t-il déclaré. « Cela deviendra probablement la base principale dans la zone située entre Jénine et [la colonie israélienne de] Sa-Nur. »

Selon M. Etkes, ces installations militaires marquent un changement politique majeur dans la région. « Il s’agit pour [Israël] de rétablir une présence militaire dans la région de Jénine », a-t-il déclaré. « La seule interprétation raisonnable est que cela est directement lié au plus grand boom de la colonisation en Cisjordanie. »

En 2005, dans le cadre du « plan de désengagement » de l’ancien Premier ministre Ariel Sharon, Israël a évacué l’ensemble de ses 21 colonies de Gaza et quatre dans le nord de la Cisjordanie : Homesh, Sa-Nur, Ganim et Kadim. Pendant près de deux décennies, cette région était restée relativement à l’écart de l’expansion directe des colonies.

Des visiteurs passent devant le château d’eau situé sur les ruines de la colonie évacuée de Homesh, le 27 août 2019. Homesh était l’une des quatre colonies de Cisjordanie évacuées par Israël lors du désengagement. (Hillel Maeir/Flash90)

Mais au cours des trois dernières années, les modifications apportées à la loi sur le désengagement par l’actuel gouvernement israélien ont levé les restrictions antérieures concernant la présence israélienne dans certaines zones du nord de la Cisjordanie. En avril 2026, les ministres israéliens ont célébré la réouverture de Sa-Nur — ce que le ministre des Finances, Bezalel Smotrich, a qualifié de « correction historique ».

Ces développements, comme l’a signalé la Commission de résistance à la colonisation et au mur (CWRC) de l’Autorité palestinienne, indiquent une dynamique en pleine mutation. Dans une récente déclaration, la commission notait que l’approbation de nouveaux plans de colonisation, parallèlement aux derniers ordres de saisie, semblait viser à « redessiner le paysage géographique du nord de la Cisjordanie, en particulier dans le gouvernorat de Jénine ».

Etkes partage cette analyse. « Il y a plus de 100 nouvelles colonies [y compris les avant-postes] en Cisjordanie, et 15 rien que dans la région de Jénine », a-t-il déclaré. « Il ne s’agit pas simplement de revenir aux quatre colonies démantelées en 2005. C’est quelque chose de bien plus vaste. 

« Ce à quoi nous assistons, c’est la construction de colonies entre Jénine et les villages qui l’entourent », a poursuivi Etkes. « Une colonie prévue, au sud-est de Jénine, s’appelle “Noa”. Il y a également deux colonies à l’est de Jénine — Ganim et Kadim — qui avaient été précédemment démantelées

« La semaine dernière encore, un nouvel avant-poste appelé “Emek Dotan” a été établi à l’ouest d’Arraba [un village au sud-ouest de Jénine], ce qui devrait porter un coup dur au village », a-t-il poursuivi. « Ces avant-postes ont l’une des pires histoires en matière d’introduction de colons ultraviolents dans une zone afin de terroriser les habitants locaux — et c’est ce que nous risquons de voir à Jénine également. »

Selon M. Etkes, de nouveaux projets d’infrastructure sont également en train de redessiner la région autour de Jénine. « Ils construisent des routes vers Silat Al-Harithiya et Al-Yamun, au nord-ouest de Jénine », a-t-il déclaré, où plusieurs colonies sont en projet. « Ces routes sont construites pour servir de voies d’accès aux équipements et aux infrastructures — et deviendront très probablement les futures voies d’accès des colons.

« L’objectif est de renforcer les colonies qui existent déjà le long de ces axes, encerclant ainsi Jénine et la coupant de son environnement rural immédiat », a conclu Etkes. « Ce sont des méthodes que nous reconnaissons dans les modèles d’expansion des colonies ailleurs. »

« Ce terrain est la seule chose qui nous reste »

Jihad Qabha, propriétaire d’un terrain de 750 mètres carrés dans la zone d’Al-Jabariyat touchée par l’ordre de saisie, a décrit cette mesure comme s’inscrivant dans le cadre d’une répression israélienne plus large en Cisjordanie sous le couvert de la guerre à Gaza. « Les postes de contrôle fragmentent la Cisjordanie », a-t-il déclaré à +972. « Il y a des confiscations de terres et une expansion des colonies partout. » À Silat Al-Harithiya et Al-Yamoun, ainsi qu’à Arraba, a-t-il ajouté, les habitant·es voient des bulldozers israéliens à l’œuvre.

Les forces de sécurité israéliennes montent la garde tandis que des Palestinien·nes attendent à un poste de contrôle situé à l’entrée du camp de réfugiés de Jénine pour récupérer leurs effets personnels dans leurs maisons, après avoir été déplacé·es à la suite d’une opération militaire qui a duré un an et demi. (Nasser Ishtayeh/Flash90). 

Les ordonnances de saisie militaires sont notoirement difficiles à contester devant les tribunaux israéliens. Selon Amir Daoud, haut responsable du CWRC, la procédure d’appel n’est guère qu’une formalité procédurale. 

« L’opposition aux ordonnances de saisie militaires s’inscrit dans le cadre du même système juridique qui a émis l’ordonnance, plutôt que devant une instance indépendante et impartiale », déclare M. Daoud à +972. « Le commandant militaire est l’autorité habilitée à émettre des ordonnances de saisie sous prétexte de “besoins de sécurité”, tandis que les tribunaux militaires et même la Cour suprême israélienne examinent généralement ces ordonnances sous l’angle de l’“intérêt de sécurité” tel que défini par l’armée elle-même, plutôt que sous l’angle des droits de la population vivant sous occupation. »

Les autorités israéliennes disposent d’un large pouvoir discrétionnaire, peuvent s’appuyer sur des documents classifiés ou des arguments de sécurité que, comme l’explique Daoud, les Palestinien·nes ne sont pas en mesure de contester efficacement. 

« Dans la plupart des cas, les tribunaux n’examinent pas la légalité fondamentale de la saisie de terres sous occupation », déclare-t-il. « Ils se limitent à examiner le “caractère raisonnable” de la mesure et sa forme administrative. Cela rend l’annulation de tels ordres très rare et transforme la procédure d’opposition en un outil permettant de donner une couverture juridique à des décisions qui ont en réalité déjà été prises. » 

Dans l’ordre de saisie concernant Al-Jabariyat, les autorités israéliennes n’ont accordé aux propriétaires fonciers qu’une semaine pour déposer leurs recours. « Ils ont dit que nous avions le droit de protester et de déposer une plainte », a déclaré Qabaha. « Ils sont donc prêts à recourir à des procédures juridiques, et ils sont peut-être disposés à écouter, mais toute cette affaire est scandaleuse. Que signifie le fait de ne nous accorder qu’une semaine pour faire opposition ? »

« En tant que propriétaires fonciers, nous n’avons pas déposé d’opposition à titre personnel, mais la coordination civile palestinienne a déclaré qu’elle déposerait une plainte concernant ces terres », a-t-il ajouté. « Nous espérons qu’il existe une disposition juridique sur laquelle nous pouvons nous appuyer. »

Vue des dégâts causés par une opération militaire israélienne dans la ville de Jénine, en Cisjordanie, le 14 janvier 2026 (Oren Cohen/Flash90).

Pour de nombreux·ses habitant·es, la terre est le dernier bien de valeur qui leur reste — après avoir perdu leurs maisons et leurs moyens de subsistance lors de la prise de contrôle par Israël du camp de réfugiés de Jénine, ou dans le contexte plus large de difficultés économiques et politiques.

Mahmoud Abu Eita, 24 ans, a hérité d’une partie des terres d’Al-Jabariyat avec ses frères et sœurs après le décès de leur père. Sa famille a également perdu sa maison dans le camp de réfugiés de Jénine. « Nous sommes sous le choc », a-t-il déclaré. « Cette parcelle est la seule chose qui nous reste après la démolition de notre maison dans le camp. Nous n’avons pas les moyens de continuer à louer [à Jénine] ; nous voulions construire. »

Alia Mohammad Mahmoud Yahya, une veuve de 56 ans originaire du village de Kafr Ra’i, est propriétaire d’un terrain de 829 mètres carrés également visé par l’ordre de saisie. « Après le décès de mon mari, cette terre était la seule chose qui me restait pour mes enfants », a-t-elle déclaré à +972 près de son terrain. « Aujourd’hui, nous avons l’impression que nous risquons de perdre cela aussi. Qui va nous indemniser ? »

En réponse à la sollicitation pour commentaires de +972, le porte-parole de l’armée israélienne a envoyé la déclaration suivante : « Dans le cadre de l’organisation territoriale de l’armée israélienne dans le nord de la Samarie et conformément à des considérations opérationnelles, il a été décidé d’établir un avant-poste militaire à Jénine. La mise en place de cet avant-poste s’effectue conformément aux dispositions légales en vigueur en la matière et a obtenu toutes les autorisations requises au sein et en dehors de l’armée israélienne. »

Source : +972

Traduit par DM pour l’Agence Média Palestine

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