Malgré le cessez-le-feu en vigueur et les condamnations occidentales, Israël poursuit son agression au Liban. Décryptage avec Karim Émile Bitar.
Par Jo Westphal pour l’Agence Média Palestine, le 2 juin 2026

Alors que les analystes craignent qu’Israël ne prépare le terrain pour un contrôle à long terme de territoires à l’intérieur du Liban, les forces israéliennes ont atteint la périphérie de la ville de Nabatieh, dans le sud du Liban, et se sont emparées du château de Beaufort, un site stratégique, malgré un accord de cessez-le-feu officiellement entré en vigueur depuis avril.
Cette avancée marque l’incursion la plus profonde d’Israël au Liban depuis plus d’un quart de siècle. Les forces israéliennes occupent désormais environ 2 000 kilomètres carrés de territoire libanais, soit près d’un cinquième du pays.
Hier, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a ordonné des frappes sur la banlieue sud de Beyrouth, soulevant de vives critiques occidentales. Quelques heures plus tard, Donald Trump déclarait que le Hezbollah et Israël avaient convenu de suspendre les hostilités dans le cadre d’un effort majeur de désescalade. Netanyahu a indiqué dans la soirée que les frappes sur Beyrouth se poursuivraient si le Hezbollah continuait à attaquer des villes israéliennes, tandis que les opérations militaires dans le sud du Liban se poursuivraient « comme prévu ».
Des bombardements israéliens intenses continuent effectivement d’être rapportés sur le terrain. Ce matin, l’agence de protection civile libanaise annonce avoir extrait six corps et trois blessé-es des décombres d’un immeuble résidentiel pris pour cible hier soir par Israël dans le sud du Liban assiégé. Depuis le 2 mars, début de l’offensive en cours, plus de 3 412 personnes ont été tuées au Liban et plus d’un million d’autres ont été forcées au déplacement.
Pour comprendre cette agression israélienne au Liban et les déclarations contradictoires qui l’accompagnent, l’Agence Média Palestine s’est entretenue par téléphone avec Karim Émile Bitar, chercheur spécialiste du Moyen-Orient et de la politique étrangère des États-Unis.
Agence Média Palestine : On lit dans les médias français qu’Israël mène au Liban “une guerre contre le Hezbollah”. Que cache cette formulation de la réalité de l’agression israélienne au Liban ?
Karim Émile Bitar : La formulation est en effet à prendre avec quelques pincées de sel… L’objectif affiché d’Israël est en effet de supprimer la menace que représente le Hezbollah pour ses habitant-es du Nord. Mais le Liban tout entier faisant la superficie de la Dordogne, et le Liban Sud étant ciblé dans sa totalité, il apparaît clairement que les victimes de cette guerre vont bien au-delà des militants du Hezbollah. On a aujourd’hui un nombre significatif de journalistes, de secouristes, victimes de “doubles frappes”, cette méthode particulièrement cynique consistant à frapper une première fois, puis à cibler les secouristes ou les personnes s’étant attroupées.
Par ailleurs, il y a une telle imbrication des populations au Liban que les descriptions de lieux utilisées dans les médias, comme “bastion du Hezbollah”, sont également problématiques car elles tendent à faire oublier qu’elles désignent des zones à forte densité résidentielle, où vivent évidemment des personnes qui peuvent être sympathisantes du Hezbollah, mais aussi des populations diverses et variées qui paient toutes le prix de ces attaques.
AMP : Dans un article du Monde paru hier matin, le chef de la communauté druze libanaise Walid Joublatt affirme qu’Israël a un “plan sioniste de balkanisation de toute la région.” Comment comprenez-vous cette déclaration et en quoi les avancements militaires israéliens de ces derniers jours au Liban pourraient être partie de ce “plan” ?
KEB : C’est quelque chose qui remonte très loin dans l’histoire d’Israël, qu’on retrouve dans les écrits personnels de Moshé Sharet, premier ministre israélien dans les années 50, dans les écrits de David Ben Gourion, l’idée selon laquelle on pourrait diviser le moyen-orient en micros-États communautaires.
Cette perspective revient particulièrement lorsqu’on observe ce qu’il se passe dans la région de Sweida, au sud de la Syrie, où il y a désormais un lien organique entre certains hommes de religion druze et Israël, et où on a le sentiment qu’Israël cherche à jouer sur les angoisses de minorités ethniques et religieuses pour pousser à une fragmentation.
Mais ce ne serait pas forcément une stratégie qui jouerait dans l’intérêt d’Israël, car un voisin faible n’est pas forcément un voisin inoffensif. Le chaos, la fragmentation pourrait créer des zones grises, une montée de la radicalisation, de toutes sortes de trafics qui pourraient déstabiliser non seulement les pays concernés mais aussi Israël. C’est donc, comme d’habitude, une politique à courte vue, même si elle remonte à loin.
AMP : Hier matin, le président libanais Joseph Aoun a dénoncé « une agression féroce et condamnable d’Israël. » Comment interprétez-vous cette déclaration et marque-t-elle un changement dans la position du gouvernement libanais ?
KEB : Je ne pense pas que ces déclarations changent la position du gouvernement libanais, sa marge de manœuvre est extrêmement réduite. Il s’efforce de maintenir un minimum de cohésion en condamnant les attaques israéliennes, mais subit de très fortes pressions étasuniennes pour accepter un processus de négociations qui, à ce stade, n’a pas mené bien loin. Israël refuse tout cessez-le-feu, et de s’engager à se retirer des territoires libanais.
AMP : Dans le même ordre d’idée, est-ce que les déclarations du ministre français Jean-Noël Barrot (« rien ne peut justifier la poursuite des opérations militaires et l’occupation prolongée d’Israël dans la profondeur du territoire libanais« ), et les propos rapportés de Trump à Netanyahou qui ont fuité ces dernières heures (“Tu es fou-Tout le monde te hait maintenant-Tout le monde déteste Israël à cause de ça”), peuvent témoigner d’un possible isolement d’Israël ?
KEB : Je ne pense pas. On entend parfois des responsables occidentaux hausser le ton, mais Israël semble toujours bénéficier d’une carte blanche. C’est la troisième fois que Trump demande à Israël de cesser ses bombardements sur le Liban. Il avait même fait un tweet en lettres capitales il y a trois semaines, “TROP C’EST TROP” : mais dès le lendemain, Netanyahou reprenait ses frappes. Hier donc, il semblerait qu’il ait à nouveau haussé le ton dans une conversation citée par Axios. Mais dans les faits, ce n’était que parce que Netanyahou prévoyait de viser Beyrouth et cela aurait nuit au deal que Trump cherche à obtenir avec l’Iran. Ce matin, si Israël ne frappe effectivement pas Beyrouth, il a repris des frappes intenses sur le sud-Liban.
Israël a pu voir sa popularité écornée auprès de certains leaders occidentaux, mais ceux-ci n’ont encore pris aucune véritable mesure pour sanctionner Israël. En particulier les État-Unis, seul pays disposant de véritables leviers politiques pour sanctionner Israël, n’ont pas pris de mesure pour le faire.
Mais les opinions publiques occidentales sont devenues de plus en plus critiques, il est vrai, y compris dans la communauté juive américaine et en particulier chez les jeunes. On a vu notamment il y a quelques semaines un sondage Gallup, publié par le Financial Times, montrant que pour la première fois le pourcentage des étasunien·nes sympathisant avec les Palestinien·nes avait dépassé celui des sympathisant·es avec les Israélien·nes. C’est quelque chose qui était tout simplement impensable il y a une vingtaine d’années.
Donc il y a un changement d’état d’esprit, mais il faudra du temps pour que cela se traduise dans les politiques publiques. Il faudra attendre que cette génération, mobilisée ces dernières années, atteigne des postes de responsabilité.



