Quelques instants après avoir parlé à un ami, j’ai appris que des frappes aériennes israéliennes avaient touché la région où il se trouvait. Depuis ma nouvelle vie en sécurité en Europe, tout ce que je pouvais offrir, c’était des prières.
Par Ahmed Dremly, le 28 mai 2026.

Des Palestiniens inspectent les dégâts causés à leurs habitations à la suite d’une frappe aérienne israélienne sur le camp de réfugiés de Nuseirat, au centre de la bande de Gaza, le 26 mai 2026. (Ali Hassan/Flash90).
Il y a deux semaines, j’ai quitté la bande de Gaza après avoir obtenu une bourse pour étudier les relations internationales dans une université italienne. Physiquement, je me trouve en sécurité dans une ville tranquille du sud de l’Italie. Mais après avoir enduré deux ans et demi de génocide, mon esprit est entièrement à Gaza.
Je n’ai pas lâché mon téléphone une seule seconde, vérifiant sans cesse si ma famille et mes amis allaient bien, me préparant à la prochaine frappe. Mardi soir, cette crainte s’est concrétisée.
C’était la veille de l’Aïd al-Adha, qui est censé être une fête joyeuse marquée par des rituels familiers et des célébrations familiales. Même malgré le siège israélien et les bombardements militaires en cours, qui tournent en dérision le soi-disant « cessez-le-feu », les habitant·es de Gaza se sont accroché·es à l’Aïd comme un moyen d’affirmer leur volonté de vivre. Pourtant, une fois de plus, Israël était déterminé à anéantir ces efforts.
En début de soirée, j’ai passé un appel vidéo à mon ami Waseem, qui tient un stand de vêtements pour enfants au cœur du quartier d’Al-Rimal, à Gaza. En raison de la destruction quasi totale du nord de Gaza et de l’avancée constante de la « ligne jaune » israélienne, Al-Rimal est devenu le principal centre commercial du nord.
Historiquement, ce quartier était le joyau du centre-ville, animé par d’élégantes boutiques de mode, des restaurants, des cafés et des étals. Pour plus de deux millions de personnes à qui il est interdit de quitter Gaza, se promener dans Al-Rimal donnait autrefois l’impression de s’évader un instant vers une autre vie. Même celles et ceux qui n’avaient pas les moyens d’acheter les vêtements les moins chers arpentaient ses trottoirs simplement pour se sentir vivant·es, pour se sentir connecté·es à un monde au-delà du blocus.
Waseem subvient seul aux besoins des cinq membres de sa famille, tous entassés chez un parent depuis que leur propre maison a été détruite en septembre 2025. La connexion lors de notre appel était instable, mais je pouvais voir que son visage était marqué par la fatigue. Il m’a confié qu’il comptait sur la période de l’Aïd pour vendre suffisamment de vêtements afin de rembourser ses dettes qui s’accumulent, mais que peu de gens pouvaient se les offrir.
« Beaucoup de gens me supplient de baisser les prix ou de les laisser payer plus tard, quand ils auront de l’argent », m’a-t-il dit. « Mais je ne peux pas. J’ai mes propres responsabilités. À chaque Aïd, le pouvoir d’achat baisse à mesure que la pauvreté s’aggrave à Gaza. Si je ne vends rien ce mois-ci, je fermerai mon étal. Ça ne sert à rien. »

Des Palestinien·nes font leurs courses sur un marché à l’approche de la fête de l’Aïd al-Adha, dans le centre de la bande de Gaza, le 24 mai 2026. (Ali Hassan/Flash90)
Je fixais Waseem à travers l’écran, analysant pour la première fois sa souffrance à distance. À Gaza, nous avions l’habitude de conclure chaque plainte par une plaisanterie, en riant comme s’il était simplement « maudit » par la malchance. Mais cette fois-ci, en sécurité en Europe alors qu’il restait sous les bombardements, le rire s’est éteint dans ma gorge. Son combat, et celui de tous les Gazaoui·es, n’a rien à voir avec la chance ; il est entièrement orchestré par l’occupation israélienne.
Je lui ai demandé de tourner la caméra pour que je puisse voir les rues qui me manquent déjà tant. J’avais hâte de voir les visages résilients des enfants portant des sacs de vêtements neufs — des visages qui m’ont toujours donné l’énergie de tenir bon et de croire que nous méritons de bonnes choses.
Quelques instants après avoir raccroché, une notification d’un groupe d’actualités WhatsApp local est apparue sur mon téléphone : une série de quatre frappes aériennes israéliennes venait de ravager Al-Rimal.
Mon cœur s’est mis à battre à tout rompre ; mes paumes ont commencé à transpirer. J’ai rappelé Waseem à toute vitesse. À mon immense soulagement, il a répondu. Son visage était entièrement recouvert de poussière grise, l’arrière-plan englouti par un épais brouillard. « Ils ont bombardé tout près de nous », a-t-il articulé avec difficulté. « On aurait dit un tremblement de terre. »
Après avoir raccroché, mon esprit s’est emballé. J’ai navigué d’une plateforme de réseaux sociaux à l’autre, regardant les vidéos en direct partagées par les journalistes sur le terrain.
J’ai vu un jeune homme atteint du syndrome de Down tenter d’expliquer à un journaliste de télévision la terreur qu’il avait ressentie lorsqu’une bombe avait explosé près du restaurant où il était en train de manger. J’ai vu deux petites filles pleurer sur le corps de leur tante, qui les attendait pour finir de faire leurs achats de vêtements lorsque la frappe aérienne l’a tuée. J’ai vu les devantures partiellement détruites des magasins de vêtements pour hommes où j’avais l’habitude d’acheter mes propres vêtements.
Plus tard, le ministère de la Santé a confirmé que l’attaque avait tué quatre personnes et en avait blessé une douzaine d’autres (au moins six autres personnes ont été tuées lors d’attaques distinctes à Gaza ce jour-là). L’armée israélienne a annoncé que la cible était Mohammed Odeh, qu’elle présente comme le nouveau chef des Brigades Al-Qassam du Hamas à la suite de l’assassinat d’Izz Al-Din Al-Haddad la semaine dernière.

Un immense cortège funèbre commun a été organisé en l’honneur d’Izz al-Din al-Haddad, de son épouse et de leur fille, tous tués lors d’une frappe aérienne israélienne la nuit précédente, à Gaza City, dans la bande de Gaza, le 16 mai 2026. (Yousef Zaanoun/ActiveStills)
Israël ne cesse de faire étalage de sa technologie d’armes « de précision » auprès de l’Occident, affirmant qu’il est capable d’éliminer des cibles avec exactitude. En réalité, nous, les Gazaoui·es, pensons qu’ils pourraient viser qui bon leur semble sans blesser d’autres personnes ; ils se servent simplement de leurs cibles comme prétexte pour massacrer davantage de civil·es sous le terme clinique de « dommages collatéraux ».
Peu après, un autre bâtiment du même quartier a été bombardé, blessant des dizaines d’autres personnes. J’ai essayé d’appeler un autre ami qui travaille dans un magasin pour enfants à proximité, mais le réseau était hors service. J’ai envoyé un message à sa femme, Yasmin.
« Mohammed était en route pour le travail », m’a-t-elle répondu. « Il est passé près du premier bâtiment qui a été bombardé et a heureusement survécu, puis il a atteint son magasin juste avant que le deuxième ne soit touché. Il est en vie, mais il est complètement brisé par ce qu’il a vu. »
Je comprenais viscéralement l’état de Mohammed : j’ai survécu à des dizaines d’attaques à proximité et j’ai eu du mal à continuer comme si tout était normal.
Assis à des milliers de kilomètres de là, sur mon balcon italien tranquille, j’aimerais pouvoir faire quoi que ce soit pour soulager leur douleur. Mais il ne me reste plus rien, si ce n’est mes prières et mon engagement à parler de Gaza à ceux qui m’entourent — à leur dire à quel point ses habitant·es sont extraordinaires, et à quel point nous méritons de vivre.
D’ici, je ne peux rien faire d’autre qu’attendre le prochain appel, le prochain message, la prochaine liste de noms. La distance n’offre aucune protection contre l’impuissance.
Source : +972.
Traduit par DM pour l’Agence Média Palestine.



