La nouvelle stratégie de l’Europe pour masquer la corruption de la société israélienne consiste à faire d’Itamar Ben-Gvir un bouc émissaire

Les gouvernements européens sont enfin contraints de condamner Israël, car ses crimes sont devenus impossibles à ignorer. Mais ils font du ministre de la Sécurité nationale, Itamar Ben-Gvir, un bouc émissaire au lieu de s’attaquer au système qu’il incarne.

Par Qassam Muaddi, le 30 mai 2026. 

Rassemblement de solidarité avec Israël devant le Parlement européen à Bruxelles à la suite des attaques du 7 octobre, le 11 octobre 2023. (Photo : compte Flickr du Parlement européen. Licence Creative Commons cc-by-4.0 : © Union européenne 2023 – source : PE)

Le traitement brutal infligé par les forces israéliennes aux militant·es à bord de la flottille Global Sumud pour Gaza lors de leur interpellation en eaux internationales la semaine dernière a déclenché une vague de condamnations internationales, notamment de la part de nombreux pays européens et occidentaux.

L’Italie, la France, les Pays-Bas, la Belgique, l’Espagne, la Pologne et la Grèce ont convoqué les ambassadeur·rices ou les représentant·es israélien·nes pour condamner le traitement réservé aux militant·es interpellé·es lors de l’interception de la flottille Global Sumud. Le Royaume-Uni s’est dit « consterné » par les images de la détention des militant·es. Ces réactions se sont toutefois concentrées sur une seule personnalité : le ministre israélien de la Sécurité nationale, Itamar Ben-Gvir, qui avait publié une vidéo de lui-même supervisant et encourageant les mauvais traitements infligés aux militant·es.

La focalisation sur Ben-Gvir était telle que le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, a inclus dans son message de condamnation sur X une affirmation selon laquelle d’autres responsables israélien·nes avaient rejeté les actions de Ben-Gvir.

C’est tout à fait vrai : à travers tout le spectre politique israélien, Ben-Gvir est devenu le bouc émissaire idéal pour détourner l’attention de l’ensemble de la politique israélienne, qui diffère très peu de celle de Ben-Gvir en ce qui concerne le traitement des Palestinien·nes. Mais l’indignation en Israël ne portait pas sur le traitement lui-même, mais plutôt sur le fait que Ben-Gvir l’ait révélé au monde entier, provoquant un embarras international. La différence est que Ben-Gvir se moque du problème d’image qu’il a créé, contrairement aux autres responsables israélien·nes.

Il en va de même pour les responsables politiques européen·nes. C’est pourquoi les gouvernements de l’UE, contraints de condamner le comportement israélien, se sont donné beaucoup de mal pour orienter leurs critiques vers une partie spécifique du système israélien, plutôt que vers le système lui-même. Ils ont déployé cette tactique à plusieurs reprises ces dernières semaines, ce qui semble être devenu une doctrine courante pour répondre aux violations israéliennes lorsqu’elles deviennent impossibles à ignorer.

Il y a deux semaines, l’Union européenne a donné son feu vert à des sanctions contre des groupes et des individus israéliens impliqués dans des actes de violence commis par des colons contre des Palestinien·nes en Cisjordanie. Cette décision, qui fait suite à des années de tentatives infructueuses, n’a sanctionné que cinq groupes et quatre personnes, alors que le mouvement des colons en Cisjordanie, y compris ses factions les plus violentes, fait partie de la politique officielle de l’État et est ouvertement soutenu par des ministres à l’aide de fonds publics.

Un autre exemple est celui de la déclaration commune publiée la semaine dernière par plusieurs pays européens, condamnant l’expansion continue des colonies israéliennes en Cisjordanie. La déclaration, signée par la France, le Royaume-Uni, l’Italie, l’Allemagne, le Canada, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, la Norvège et les Pays-Bas, qualifiait l’expansion des colonies comme « illégale » et appelait Israël à y mettre un terme. Elle ajoutait ensuite que les signataires « s’opposaient » à ceux qui appellent à l’annexion de la Cisjordanie, y compris certains membres du gouvernement israélien. La déclaration soulignait l’engagement des signataires en faveur de la solution à deux États.

La déclaration ne fait aucune mention du fait qu’au cours des deux dernières années, la Knesset israélienne a adopté à une écrasante majorité deux projets de loi, l’un en 2024 rejetant un État palestinien, et l’autre en 2025 autorisant le gouvernement à annexer la Cisjordanie.

Un schéma à la fois nouveau et ancien

Ce schéma de plus en plus répété consistant à individualiser les politiques israéliennes lorsqu’on les condamne contraste avec l’ancien schéma consistant soit à ignorer les pratiques israéliennes, soit à les justifier purement et simplement comme de la « légitime défense ». Mais s’agit-il d’un nouveau paradigme dans la politique occidentale, et cela conduira-t-il à un changement plus large de politique envers Israël ?

Selon Roula Shadid, codirectrice de l’Institut palestinien pour la diplomatie publique (PIPD), « une partie du changement dans le discours occidental à l’égard d’Israël tient à la mobilisation mondiale de solidarité avec les Palestinien·nes depuis octobre 2023 ». Shadid souligne un décalage entre le discours officiel des gouvernements occidentaux et la prise de conscience exprimée par les mouvements de solidarité, notant que « lorsque nous discutons avec des diplomates et des acteur·rices politiques, ils admettent que les politiques israéliennes sont plus structurelles qu’ils ne le reconnaissent publiquement, mais ils ont des raisons politiques de maintenir leurs critiques d’Israël en dessous d’un certain seuil ».

Pour Shadid, la fragmentation des politiques israéliennes, en les attribuant à certain·es ministres ou à des acteur·rices parmi les colons, reflète la manière dont Israël a fragmenté la réalité palestinienne sur le terrain. « Israël a imposé aux Palestinien·nes de Gaza des conditions différentes de celles des Palestinien·nes de Jérusalem ou de Cisjordanie, et le leadership palestinien est lui aussi fragmenté, ce qui permet aux acteur·rices occidentaux·ales de traiter les différentes questions séparément », a déclaré Shadid à Mondoweiss, ajoutant que cela empêche toute approche des politiques israéliennes comme un ensemble cohérent.

En Europe, en particulier, les gouvernements ont pendant de nombreuses années investi dans le paradigme politique créé par le processus de paix au Moyen-Orient, selon Shadid. « Les pays ont investi politiquement et financièrement dans le projet de solution à deux États, qui est en substance l’administration de l’occupation, et cela les pousse à s’accrocher au discours selon lequel un processus de paix est en cours et doit être sauvé de quelques extrémistes », a-t-elle expliqué.

Shadid estime que les condamnations limitées de certaines parties du système israélien donnent aux pays occidentaux « la possibilité de continuer à faire comme si de rien n’était avec Israël, tout en contenant les demandes croissantes et les obligations légales de se dissocier des violations des droits des Palestinien·nes ». Elle pense également que cette politique est éphémère.

« Les gouvernements occidentaux espèrent peut-être que ce moment passe, pour ensuite redorer leur image et reprendre leurs activités habituelles », a-t-elle déclaré. « Il y aura des obstacles, car Israël intensifiera son agression, ses guerres régionales continueront à mettre davantage à nu son projet colonial, et la prise de conscience de cette réalité ne cessera de croître à l’échelle mondiale, tout comme la pression exercée par les citoyen·nes. »

Source : Mondoweiss 

Traduit par DM pour l’Agence Média Palestine

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