Rats, eaux usées non traitées, maladies de peau : le siège imposé par Israël ravage la population déplacée de Gaza

Alors qu’Israël continue de restreindre l’aide humanitaire, le système de santé de Gaza, déjà exsangue, peine à soigner et à endiguer les maladies qui se propagent dans les camps de tentes surpeuplés.

Par Ahmed Dremly et Ibtisam Mahdi, le 29 mai 2026. 

Un enfant palestinien souffrant d’infections cutanées et de malnutrition sévère reçoit des soins à l’hôpital Al-Nasser, à Khan Younis, dans le sud de la bande de Gaza, le 12 mai 2026. (Doaa Albaz/Activestills). 

Eman Abu Jame considérait que sa famille faisait partie des chanceux. Israël avait bombardé leur maison dans le sud de la bande de Gaza au début de la guerre, les obligeant à passer d’un abri à l’autre. Mais pendant les deux premières années de ce génocide, ni elle, ni son mari, ni ses enfants n’avaient souffert de problèmes de santé graves.

Tout a basculé en octobre 2025, lorsqu’ils se sont réfugiés dans un camp de tentes surpeuplé à Khan Younis.

À leur arrivée, le manque d’hygiène, la prolifération d’insectes et la surpopulation extrême avaient transformé le camp en un foyer de maladies. Deux mois plus tard, le fils d’Abu Jame, Mousa, âgé de 8 ans, et son mari, Abdul Majeed, âgé de 47 ans, ont commencé à présenter des symptômes : leur corps se sont mis à enfler, accompagnés de diarrhées sévères et de fortes fièvres.

En raison de la situation économique difficile et de la flambée des prix de la viande, du poisson et d’autres aliments riches en protéines, leur apport en protéines a chuté rapidement, ce qui a encore diminué leur capacité  à retenir les liquides.

« Nous étions totalement incapables d’acheter de la nourriture et de l’eau », a déclaré Abu Jame au magazine +972. “Tout était tellement cher à l’époque, et nous n’avions tout simplement pas les moyens. Mon mari ne pouvait rien s’offrir — même le pain était introuvable.”

Un enfant palestinien âgé de six mois reçoit des médicaments à l’hôpital Al-Nasser, à Khan Younis, dans le sud de la bande de Gaza, le 12 mai 2026. (Doaa Albaz/Activestills). 

Les médecins ont eu du mal à diagnostiquer le père comme le fils. Au départ, ils ont soupçonné une allergie au gluten, mais les tests l’ont écartée. Il leur était également impossible de se rendre à l’étranger pour se faire soigner en raison de la fermeture des points de passage. Le seul traitement efficace était l’albumine médicale, une solution protéique qui contribuait à stabiliser leur état.

« Quand [Mousa] prenait le médicament, son état s’améliorait », a expliqué Abu Jame. « Mais dès qu’il ne le prenait pas, son corps recommençait à gonfler de partout. »

Pourtant, ce traitement était extrêmement difficile à obtenir. Depuis le 7 octobre 2023, Israël a fortement restreint l’entrée de médicaments et empêché les ONG internationales d’acheminer des fournitures médicales dans la bande de Gaza. Même après l’annonce d’un cessez-le-feu en octobre dernier, Israël a continué à bloquer l’aide ; selon le ministère de la Santé de Gaza, 47 % des médicaments essentiels, 59 % des fournitures médicales et 87 % du matériel de laboratoire sont actuellement en rupture de stock.

Lorsque le médicament est venu à manquer, le corps de Mousa s’est davantage rempli de liquide, et il est mort en janvier. Trois mois plus tard, Abdul Majeed a lui aussi succombé à la même maladie mystérieuse que les médecins n’étaient pas parvenus à diagnostiquer.

Si la maladie n’a pas été identifiée, elle était clairement liée aux conditions de vie dans le camp — potentiellement transmise par une morsure de rongeur ou une infestation ectoparasitaire. Rien qu’au cours des quatre premiers mois de 2026, selon l’ONU, plus de 70 000 cas d’infestations similaires ont été recensés à travers Gaza, où des parasites vivent sur ou sous la peau et deviennent des vecteurs de maladie. Plus de 80 % des sites de déplacement signalent la présence visible de nuisibles, ainsi que des infections cutanées généralisées comme la gale, les poux et les punaises de lit, tandis que Save the Children a récemment indiqué que deux enfants sur trois à Gaza vivent dans des sites de déplacement exposés à ces risques.

Tentes abritant des Palestinien·nes déplacé·es, dans l’ouest de la ville de Gaza, le 18 avril 2026. (Yousef Zaanoun/Activestills). 

Le Dr Ayman Abu Rahma, directeur du département de médecine préventive au ministère de la Santé, a déclaré à +972 que les déchets solides — y compris les déchets médicaux —,  les eaux usées, et les corps ensevelis sous les décombres contribuent tous à la propagation des rongeurs et des maladies.

« La situation environnementale, malheureusement, connaît une grave détérioration depuis le début de la guerre et cela se poursuit encore », a-t-il expliqué. « La crise a désormais atteint son pic : bien que le problème existait déjà en 2024 et 2025, l’ampleur de l’infestation de cet été est sans précédent. Les températures élevées ont accéléré la reproduction des insectes et des rongeurs, tandis que des centaines de milliers de tonnes d’ordures non ramassées se sont accumulées autour des tentes en raison de la destruction des équipements et des pénuries de carburant. »

La destruction par Israël des infrastructures d’assainissement, a ajouté Abu Rahma, a encore aggravé les conditions, et le siège israélien en cours a privé le marché local des matériaux nécessaires pour lutter contre les infestations de rongeurs. « Les réseaux d’égouts endommagés ont créé des mares d’eaux usées stagnantes qui servent de lieux de reproduction aux nuisibles, et les décombres généralisés sont devenus un habitat naturel pour les rats. Les restrictions imposées à l’entrée de pesticides et d’appâts empoisonnés ont rendu tout contrôle efficace quasiment impossible. »

Il y a déjà eu une hausse importante des plaintes concernant les rats de la part des Gazaoui·es vivant dans des tentes, a noté Abu Rahma. « Des rongeurs ont rongé les membres d’enfants endormis et endommagé des affaires personnelles et des vêtements. Des signalements font également état d’espèces de rongeurs jamais observées auparavant dans la bande de Gaza et qui n’en sont pas originaires, certain·es supposant que l’armée israélienne les aurait introduites pendant la guerre. »

Enfants palestinien·nes déplacé·es dans le camp de Nuseirat, au centre de la bande de Gaza, le 7 avril 2026. (Doaa Albaz/Activestills)

Dans le camp de déplacé·es de Khan Younis, Yasser, le fils d’Abu Jame, âgé de 6 ans, souffre de la même maladie et des mêmes symptômes que son père et son frère. Pour ne rien arranger, lorsqu’ils se sont rendus à l’hôpital Nasser pour recevoir un traitement, le système immunitaire de Yasser avait été tellement affaibli par la maladie qu’il a contracté une infection cutanée supplémentaire.

« Il n’y a aucune propreté, et les infections se propagent facilement à partir des personnes qui nous entourent », a déclaré cette mère endeuillée de 32 ans. « Même les hôpitaux sont négligés, les chambres sont minuscules et les patient·es sont entassé·es les un·es à côté des autres. »

Heureusement, l’état de santé de Yasser montre actuellement de légers signes d’amélioration, modestes mais constants. Abu Jame espère désormais obtenir une évacuation médicale pour qu’il puisse être soigné à l’étranger, priant pour qu’il ne connaisse pas le même sort que son père et son frère.

Malades dans les camps de tentes de Gaza

En mai 2024, au cours d’une offensive israélienne de plusieurs semaines sur Jabalia, dans le nord de Gaza, Rital Halawa, 5 ans, jouait dehors devant sa maison bombardée, au centre de la ville, lorsqu’un drone quadricoptère israélien est apparu au-dessus d’elle — et a largué une grenade.

« La petite fille a été engloutie par les flammes. Je l’ai vue hurler », s’est souvenue sa mère, Samar, 27 ans.

Deux enfants palestiniens reçoivent des soins pour de graves blessures à la suite d’une explosion provoquée par des munitions non explosées laissées par les forces israéliennes, hôpital Al-Shifa, ville de Gaza, 23 octobre 2025. (Yousef Zaanoun/Activestills)

Rital a souffert de graves brûlures au deuxième et au troisième degré sur le visage, la poitrine, l’abdomen et les jambes. Depuis que leur maison à Jabalia a été bombardée en novembre 2023, la famille vit dans une tente, au milieu de la hausse des températures, des eaux usées et des nuées d’insectes piqueurs — des conditions qui ont gravement aggravé sa convalescence. Le manque d’électricité et de ventilation ne laisse à Rital « aucun moyen de respirer », a déclaré Samar, alors que son corps transpire abondamment sous les vêtements de compression serrés utilisés pour traiter ses brûlures.

La chaleur provoque d’intenses démangeaisons, créant un dangereux cercle de réouverture des plaies. « Elle continue de se gratter encore et encore, ce qui irrite les tissus, les déchire et les fait saigner », a expliqué Samar. Les tissus à vif rouverts sont ensuite exposés à de dangereuses infections, qui aggravent encore l’irritation.

Le Dr Ibrahim Haboub, spécialiste en dermatologie à l’hôpital Al-Shifa, dans la ville de Gaza, a décrit à +972 l’épidémie croissante de maladies de peau parmi les Gazaoui·es déplacé·es. Les piqûres d’insectes sont devenues le problème le plus répandu, en particulier dans la zone d’Al-Mawasi, à Khan Younis, et Haboub a averti que les enfants sont particulièrement vulnérables, car le fait de se gratter constamment entraîne souvent des infections bactériennes secondaires et des complications plus graves.

Haboub a également signalé des infestations de poux généralisées et une forte augmentation des cas de gale, provoquées par la surpopulation extrême dans les abris, les camps et les écoles. D’autres affections cutanées, notamment des infections fongiques, sont également devenues plus fréquentes dans toute la bande de Gaza — en particulier chez les Palestinien·nes détenu·es dans les prisons israéliennes, dont certain·es nécessitent des traitements prolongés et intensifs en raison d’infections graves et de résistances aux médicaments. 

Un enfant palestinien souffrant d’infections cutanées et de malnutrition sévère reçoit des soins à l’hôpital Al-Nasser, à Khan Younis, dans le sud de la bande de Gaza, le 12 mai 2026.(Doaa Albaz/Activestills)

Cette crise, a souligné Haboub, a été aggravée par une grave pénurie de fournitures médicales. Pour la famille Halawa, déjà en grande difficulté financière, ces pénuries ont rendu la convalescence de Rital presque impossible. Son père est au chômage, et la famille dépend désormais de la charité et des soupes populaires pour survivre. La nourriture nutritive est chère, et les blessures de Rital se sont considérablement aggravées au plus fort de la campagne de famine menée par Israël l’été dernier.

À elles seules, ses crèmes médicales essentielles coûtent 80 shekels, soit environ 20 dollars, auxquels s’ajoutent les frais de transport pour ses séances hebdomadaires de kinésithérapie dans une clinique de Médecins sans frontières (MSF), obligeant la famille à faire de douloureux sacrifices. « Je n’achète pas de lait pour mon nourrisson afin de payer [le transport pour] sa kinésithérapie », a déclaré Samar.

Le poids psychologique a été tout aussi dévastateur que la douleur physique. Rital est fréquemment harcelée à cause de ses blessures, a expliqué Samar, ce qui la plonge dans une profonde dépression.

« Le visage de ma fille a été défiguré — je ne peux pas le cacher », a déclaré Samar. « Elle a besoin d’opérations spécialisées de chirurgie plastique, qui ne sont pas disponibles à Gaza. »

« Une crise entièrement créée par l’homme »

Pour Craig Kenzie, coordinateur médical de Médecins sans frontières à Gaza, la bande de Gaza reste plongée dans une « crise humanitaire entièrement créée et organisée par l’homme », causée par le blocus israélien, malgré l’annonce d’un cessez-le-feu il y a plus de sept mois.

Des Palestinien·nes reçoivent des soins dans une clinique de Médecins sans frontières (MSF), au sein du complexe médical Nasser, à Khan Younis, dans le sud de la bande de Gaza, le 15 janvier 2026. (Abed Rahim Khatib/Flash90). 

Présente dans Gaza avec 1 500 employé·es locaux·ales, l’organisation est incapable de faire entrer de nouveaux membres du personnel international ou des fournitures médicales depuis le début du mois de janvier en raison des restrictions israéliennes. Comme l’a expliqué Kenzie, cela expose « chaque aspect de nos programmes à un risque grave de devoir être réduit ou complètement suspendu au cours de la prochaine période ».

Plus de la moitié des médicaments destinés aux maladies chroniques sont désormais en rupture de stock, a-t-il déclaré. Les fournitures essentielles pour les pansements se raréfient, tandis que les pommades topiques utilisées pour traiter les maladies de peau continuent d’être bloquées par Israël sans explication.

« À Deir Al-Balah, nous opérons sous des tentes », a déclaré Kenzie. « Quand le matériel chirurgical tombe en panne, il n’y a pas de remplacement possible, parce que nous ne pouvons pas faire entrer de pièces de rechange ni d’équipement. »

Le blocus n’a pas seulement provoqué de graves pénuries d’équipements médicaux et de personnel : il a également restreint davantage l’accès à l’eau potable. Selon MSF, l’un des plus grands distributeurs d’eau potable à Gaza, Israël a détruit ou endommagé 90 % des infrastructures d’eau et d’assainissement de la bande de Gaza — ce que l’organisation décrit comme une forme de punition collective.

Tout au long de la guerre, Israël a également empêché l’entrée des matériaux nécessaires au traitement adéquat de l’eau, obligeant MSF à construire des stations improvisées de traitement de l’eau par osmose inverse à partir de pièces récupérées. Alimentée par un générateur, l’unité purifie des eaux souterraines contaminées par le sel, la saleté et les eaux usées, produisant chaque jour 5 millions de litres d’eau potable.

Pourtant, même le fonctionnement de ce système de base soulève des questions éthiques et opérationnelles difficiles, a expliqué Kenzie.

« Continuez-vous à produire de l’eau aujourd’hui pour les personnes qui en ont besoin, en sachant que le générateur doit être révisé et que, si vous le faites fonctionner aujourd’hui, il risque de tomber en panne demain et de ne plus jamais pouvoir être réparé ? », a-t-il demandé. « Ou bien l’arrêtez-vous en disant aux gens : “Non, désolé. Je n’ai pas d’eau potable pour vous aujourd’hui” ? »

Ce qui fait le plus souffrir Kenzie, c’est de savoir que l’aide dont Gaza a désespérément besoin se trouve à seulement quelques kilomètres, tandis qu’Israël continue d’en bloquer l’entrée. « Il est tout simplement inacceptable », a-t-il déclaré, « que le gouvernement qui commet ce génocide soit aussi celui qui peut bloquer et restreindre la réponse humanitaire à celui-ci. »

Source : +972.

Traduit par DM pour l’Agence Média Palestine

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