Alors qu’Israël retient indéfiniment les recettes douanières palestiniennes, les hôpitaux publics ont réduit leurs horaires de service et diminué les salaires du personnel soignant. Les patient·es doivent désormais composer avec un système qui repose sur des internes et des laboratoires tournant à moitié de leur capacité.
Par Qassam Muaddi, le 3 juin 2026.

Salle d’attente au complexe médical de Ramallah, mai 2026. (Photo: Qassam Muaddi/Mondoweiss)
Le service des urgences du complexe médical palestinien de Ramallah semble trop calme pour le plus grand hôpital public de la ville. Moins de dix personnes sont assises dans la salle d’attente, les carreaux du sol encore brillants de propreté tandis qu’un employé passe la serpillière toutes les cinq minutes. À l’intérieur de la salle des urgences, quatre infirmier·es se tiennent derrière le comptoir central, tandis que, derrière des rideaux fermés, des patient·es sont allongé·es sur des lits, certain·es attendant d’être transféré·es vers un service spécialisé ou d’être pris·es en charge par l’équipe infirmière des urgences. Trois lits sont vides.
Abeer, une femme d’une quarantaine d’années, sort de derrière l’un des rideaux et se dirige vers la salle d’attente, où elle s’assoit. « Ma belle-mère est à l’intérieur, et ils lui ont fait des prises de sang pour une analyse », a-t-elle déclaré. « Nous devons attendre les résultats, puis aller voir un médecin privé, parce qu’il n’y a pas de médecins ici. »
Depuis six mois, les médecins palestiniens du secteur public sont en grève, réclamant le paiement intégral de leurs salaires à la suite des coupes budgétaires de l’Autorité palestinienne (AP). Ces coupes sont dues au détournement continu par Israël des recettes douanières palestiniennes, qu’il collecte au nom de l’AP conformément aux accords d’Oslo de 1993. Si les difficultés financières de l’AP se sont succédées par cycles au cours des cinq dernières années, Israël retient indéfiniment les recettes douanières palestiniennes depuis octobre 2023, transformant ces difficultés économiques en une crise à part entière. En conséquence, l’AP verse des salaires incomplets à l’ensemble des fonctionnaires, tout en réduisant les horaires de service dans plusieurs secteurs, en particulier celui de la santé.
La semaine dernière, le syndicat des médecins a accusé le gouvernement de l’AP de revenir sur plusieurs accords conclus avec lui, et a affirmé que les médecins n’accepteraient rien de moins que des « salaires complets pour des horaires de travail complets ». Dans un entretien avec la radio locale Raya FM, le président du syndicat des médecins a déclaré que le syndicat « n’était engagé dans aucune communication avec le gouvernement », ajoutant qu’il avait indiqué au Premier ministre de l’AP, Muhammad Mustafa, que « le service médical aux patient·es ne peut pas être réduit », et que « les médecins sont prêts à reprendre des horaires de service complets si leurs salaires sont payés intégralement ».
En-dehors des médecins, le syndicat des infirmier·es a également annoncé des manifestations contre la crise en cours. Début mai, le président du syndicat des infirmier·es a déclaré à Raya FM que les infirmier·es du secteur public commenceraient à réduire leurs horaires de service après de « longs mois de salaires non versés intégralement ». L’AP avait déjà réduit leurs horaires de service depuis 2023, lorsque Israël a imposé de strictes restrictions de circulation aux Palestinien·nes dans toute la Cisjordanie. Depuis, les hôpitaux publics palestiniens ne fonctionnent qu’à capacité partielle, tandis que les patient·es palestinien·nes sont contraint·es de se tourner vers des hôpitaux privés pour se faire soigner.

Salle d’attente au complexe médical de Ramallah, mai 2026. (Photo: Qassam Muaddi/Mondoweiss)
À l’intérieur des urgences
Au complexe médical palestinien, Abeer est rejointe par son mari, Jeries, qui attend lui aussi les résultats des analyses de sa mère. « Le laboratoire est juste là, au bout du couloir, mais il est fermé en raison de la grève », a-t-il déclaré. « Nous ne savons pas où se trouve l’autre laboratoire, ni si nous devons attendre ou aller chercher les résultats nous-mêmes, parce que personne ne nous a rien expliqué », a-t-il ajouté.
Plus tard dans la journée, à l’extérieur de l’hôpital, Ayah — ce n’est pas son vrai prénom —, une infirmière d’une trentaine d’années, arrive dans un café après une longue journée de travail à l’hôpital de la Société du Croissant-Rouge palestinien (PRCS). Visiblement fatiguée, Ayah soupire en parlant. « La crise dans les hôpitaux publics ne fait qu’ajouter une charge supplémentaire aux hôpitaux privés, et personne ne sait comment la gérer », a-t-elle déclaré. Au cours de l’année écoulée, Ayah a travaillé au complexe médical palestinien, un établissement public gouvernemental, jusqu’au début de la grève des médecins, puis dans l’un des prestigieux hôpitaux privés réputés de Ramallah, avant de rejoindre récemment le PRCS, une organisation à but non lucratif. Elle a vu la crise se déployer dans les trois branches du secteur de la santé et en a vécu les conséquences en tant qu’infirmière.
« Les patient·es qui viennent des hôpitaux du secteur public à cause de la grève s’attendent à ce que les hôpitaux privés fonctionnent comme les hôpitaux publics », a déclaré Ayah. « Ce sont pour la plupart des gens ordinaires, qui s’attendent à être entièrement examiné·es pour une simple fièvre, et qui n’ont pas les moyens de payer les soins dont ils ont besoin. »
Ayah a expliqué que beaucoup de personnes ne se rendent dans les hôpitaux privés ou à but non lucratif qu’après avoir perdu tout espoir d’être vues par un médecin dans un établissement public — et seulement alors que leur état s’est déjà détérioré.
« Hier, un jeune homme de 23 ans est venu à l’hôpital du PRCS avec un tendon de la main déchiré après avoir attendu d’être vu par un médecin à l’hôpital public, et il a fini par payer 600 shekels pour son traitement », a déclaré Ayah. « S’il était venu directement au PRCS, son état ne se serait pas détérioré, et il n’aurait payé que 90 shekels. »
De retour au complexe médical palestinien, Abeer et Jeries’attendent toujours les résultats des analyses de la mère de Jeries. À l’intérieur de la salle des urgences, Fadia est assise au bord du lit et explique comment la grève des médecins et la crise plus large du secteur de la santé l’ont affectée.
« Je viens du village d’Aboud, à seulement une demi-heure de Ramallah, où il y a un centre de santé public. Il disposait d’un laboratoire qui était ouvert tous les jours, et j’y faisais mes analyses », a déclaré Fadia. « Depuis l’année dernière, le personnel du laboratoire du centre de santé d’Aboud ne vient qu’une fois toutes les deux ou trois semaines, et j’ai dû venir ici pour faire mes examens médicaux. »
« J’achetais tous mes médicaments avec l’assurance maladie publique, en payant exactement cinq shekels pour n’importe quel médicament, mais depuis l’année dernière, beaucoup de ces médicaments ne sont plus couverts par l’assurance publique », a déclaré Fadia. « Maintenant, je dois acheter moi-même mes médicaments contre l’hypertension, et certains coûtent jusqu’à 60 shekels. »
Fadia avait trois rendez-vous médicaux prévus au cours des deux derniers mois, et tous ont été annulés. « Je continue à prendre mes médicaments comme d’habitude, en espérant que la crise sera résolue d’ici mon prochain rendez-vous », a-t-elle déclaré.

Salle des urgences au complexe médical de Ramallah, mai 2026. (Photo: Qassam Muaddi/Mondoweiss)
Mais la crise ne semble pas près de disparaître. Fin avril, le ministre israélien des Finances d’extrême droite, Bezalel Smotrich, a annoncé que la tranche d’avril des recettes douanières appartenant à l’AP serait elle aussi retenue — un montant estimé à environ 740 millions de shekels, soit 246 millions de dollars. Smotrich, qui, en septembre dernier, avait promis sur X de provoquer l’effondrement de l’AP par asphyxie économique, est le visage public d’une politique israélienne adoptée par l’ensemble de l’establishment israélien. Cette politique affecte également le secteur privé des services de santé en Palestine.
« Quand je travaillais dans un hôpital privé ici, à Ramallah, beaucoup d’infirmier·es comme moi ne recevaient que 70 % ou 80 % de leur salaire à cause de la crise des hôpitaux publics », a déclaré Ayah. « L’hôpital privé où je travaillais dépendait des cas qui lui étaient transférés depuis les hôpitaux publics et pris en charge par le ministère de la Santé ; et quand le ministère est entré en crise, les hôpitaux privés aussi. »
Début mai, le directeur de l’hôpital universitaire à but non lucratif Al-Najah, à Naplouse, a déclaré à Al Jazeera que le ministère de la Santé de l’AP devait 255 millions de dollars au seul hôpital Al-Najah, et que l’établissement dépendait des transferts du ministère de la Santé pour 80 % à 90 % de son budget.
Pire encore, a déclaré Ayah, une fois que les salaires ont commencé à être réduits, la charge de travail des infirmier·es dans les hôpitaux privés a également augmenté. « Mais même avec tous les défis liés aux salaires incomplets dans les hôpitaux privés, ce n’est rien comparé aux hôpitaux publics », a-t-elle ajouté avec un sourire amer, mentionnant qu’un de ses collègues du complexe médical palestinien marche une heure pour aller au travail chaque jour, quittant son domicile à 5 h 30 pour arriver à l’hôpital à 6 h 30. « Il préfère économiser cinq shekels pour acheter du pain à sa famille plutôt que de les dépenser dans les transports publics », a-t-elle expliqué.
Ayah a indiqué que les infirmier·es des hôpitaux publics avaient vu leurs horaires de service réduits à partir d’octobre 2023 en raison des restrictions de mouvement imposées par les forces israéliennes. Et avec la réduction des horaires est venue une réduction des salaires — mais la crise financière de l’AP faisait déjà rage depuis trois ans, ce qui a conduit beaucoup de personnes à interpréter la réduction des horaires de service comme un moyen de faire face à la pression financière.
« Les hôpitaux publics manquent d’infirmier·es, mais les médecins aussi ont été soumis à une pression incroyable », a déclaré Ayah. « Certains médecins ont dû enchaîner jusqu’à trois gardes consécutives de 24 heures, en dormant à peine, tandis que le personnel infirmier dépendait de plus en plus des stagiaires », a-t-elle ajouté.
De retour au complexe médical palestinien, Fadia est toujours sur son lit aux urgences pendant qu’une jeune infirmière prend sa tension. « Quel âge as-tu, mon enfant ? », demande doucement Fadia, avec un léger sourire. « J’ai 23 ans, tante, je suis encore stagiaire », répond l’infirmière. Je lui demande combien d’infirmier·es de garde sont stagiaires comme elle. « Toute personne qui porte cette étiquette sur son uniforme est stagiaire », dit-elle, en désignant une étiquette brillante sur sa poitrine.
Je jette un coup d’œil depuis derrière le rideau vers la salle des urgences ; toutes les personnes en uniforme, à l’exception des quatre infirmier·es au comptoir central, portent la même étiquette. Ils et elles sont entre dix et quinze, toutes et tous ont la vingtaine. « La plupart d’entre nous ici sommes stagiaires, et c’est pareil dans les services spécialisés à l’étage », dit la jeune infirmière.
Abeer et Jeries entrent dans le service des urgences pour prendre des nouvelles de Fadia et demander les résultats de l’analyse de sang. « Vous attendez encore les résultats ? », s’exclame la jeune infirmière. « Vous devriez aller au laboratoire du service de cardiologie pour les chercher vous-mêmes », dit-elle au couple.
J’accompagne Jeries jusqu’au deuxième étage de l’hôpital, puis à travers un long couloir-passerelle reliant deux bâtiments, puis à travers une autre salle d’attente, et enfin jusqu’au couloir du service de cardiologie, où le laboratoire est ouvert. Trois membres du personnel sont présents, occupé·es à travailler. L’un d’eux cherche le nom de Fadia sur un écran. Je demande quelle est la différence entre leur service et le laboratoire fermé du service des urgences. « Nous sommes le même laboratoire hospitalier, mais nous fonctionnons à la moitié de nos capacités afin de maintenir la grève sans laisser l’hôpital sans laboratoire », répond-il.
Jeries prend les résultats de sa mère et retourne au service des urgences. Les résultats sont bons, et la famille peut rentrer chez elle à Aboud. Alors qu’ils rassemblent leurs affaires et se préparent à partir, un homme âgé s’approche du comptoir central et s’adresse à l’infirmier en chef : « Les résultats sanguins de ma femme sont-ils revenus ? Et un médecin va-t-il la voir aujourd’hui ? » Pendant ce temps, l’employé chargé du nettoyage repasse, lavant une nouvelle fois les carreaux brillants.
Source : Mondoweiss
Traduit par DM pour l’Agence Média Palestine.



