Le plan de Mladenov transforme la reconstruction, qui devrait être une obligation humanitaire, en arme de contrôle politique.
Par Said Arikat, le 4 juin 2026.

Des soldats israéliens observent la ville détruite de Jabalia, dans la bande de Gaza, le 22 avril 2026, depuis Nir Am, en Israël. [Erik Marmor/Getty Images].
Pendant des mois, Gaza a pratiquement disparu dans un trou noir diplomatique. Alors que l’enclave a subi une destruction sans précédent, des déplacements massifs de population et un effondrement institutionnel, les initiatives politiques censées répondre à la catastrophe sont restées paralysées.
Puis, à la fin du mois de mai, Nickolay Mladenov, haut représentant du Board of Peace pour Gaza et ancien envoyé des Nations unies au Moyen-Orient, est revenu avec un cadre en 15 points, présenté comme une feuille de route vers la stabilité, la gouvernance et la reconstruction. Mais derrière le langage bureaucratique et l’enchaînement soigneusement organisé des étapes se cache une réalité bien différente : le plan ne vise pas à reconstruire Gaza. Il vise à la contraindre. La reconstruction a été transformée, d’obligation humanitaire en arme politique.
Cette transformation n’est ni accidentelle ni secondaire. Elle constitue la logique centrale de l’initiative. La structure de la proposition révèle ses priorités avec une clarté frappante.
La reconstruction, le besoin le plus urgent pour la population dévastée de Gaza, n’apparaît qu’au 15e et dernier point, dans lequel la reconstruction à grande échelle est conditionnée à la certification de certaines zones comme étant démilitarisées et effectivement administrées par un nouvel organisme gazaoui. Avant que les Palestinien·nes puissent reconstruire des maisons, des hôpitaux, des écoles ou des infrastructures, 14 conditions doivent être remplies, notamment le désarmement du Hamas, un retrait militaire israélien par étapes, la restructuration de l’appareil sécuritaire de Gaza et la création d’un organe de gouvernance temporaire chargé d’administrer les affaires civiles et sécuritaires jusqu’à ce qu’une Autorité palestinienne « réformée » puisse en prendre le contrôle.
Cet enchaînement est politiquement révélateur. La destruction de Gaza n’est pas traitée comme une urgence humanitaire exigeant une action immédiate, mais comme un levier permettant de façonner un nouvel ordre politique palestinien aligné sur les intérêts d’Israël et des États-Unis. La reconstruction, dans les faits, a été transformée en arme.
La proposition ravive une formule d’après-guerre bien connue, avancée à plusieurs reprises par Israël et reprise par les États-Unis ainsi que d’autres gouvernements occidentaux : pas de reconstruction tant que les armes restent en dehors d’une autorité centralisée. La responsabilité de la dévastation continue de Gaza est présentée principalement comme une conséquence du refus du Hamas de désarmer. Mais cet argument repose sur un effacement délibéré du contexte de la réalité palestinienne. La résistance armée palestinienne n’est pas apparue dans le vide, pas plus que la militarisation de Gaza ne peut être séparée de décennies de siège, d’occupation, de fragmentation territoriale, d’étranglement économique et d’effondrement systématique des alternatives politiques.
En isolant les armes palestiniennes des conditions qui les ont produites, le discours international transforme la résistance en problème central, tout en rendant ces conditions politiquement invisibles. Cette inversion est devenue l’une des marques de fabrique de la diplomatie contemporaine sur la Palestine. L’attention écrasante reste portée sur la régulation du comportement palestinien plutôt que sur la confrontation au pouvoir israélien.
Même l’avertissement central contenu dans l’initiative de Mladenov reflète cette asymétrie. Il affirme que l’échec de la mise en œuvre du cadre pourrait rendre permanent le contrôle temporaire d’Israël sur de larges parties de Gaza. Présenté en apparence comme un appel prudent au compromis, il fonctionne en pratique comme un ultimatum politique : accepter le plan imposé ou risquer de voir officialisées les réalités territoriales créées par la guerre.
Une telle diplomatie ne fonctionne pas par négociation mutuelle. Elle fonctionne par épuisement calibré.
Ce qui rend l’initiative particulièrement révélatrice, c’est son calendrier, alors que la politique israélienne se dirige vers un nouveau cycle électoral, au moment même où tout compromis politique significatif paraît particulièrement improbable. La compétition politique en Israël s’est depuis longtemps intensifiée autour de démonstrations de maximalisme sécuritaire à l’égard des Palestinien·nes. Depuis les attaques menées par le Hamas le 7 octobre 2023, cette dynamique est devenue encore plus extrême. Les partis ne s’affrontent pas sur des visions de résolution du conflit, mais à travers des démonstrations de sévérité militaire, des propositions politiques punitives et un absolutisme rhétorique. Dans ce climat, la modération devient électoralement périlleuse.
Cette réalité politique réduit considérablement la marge de manœuvre de figures comme Mladenov. Bien qu’il ait été nommé par le président américain Donald Trump pour superviser la mise en œuvre d’un cadre plus large pour Gaza, son autorité semble n’exister que dans les limites tolérées par Israël. Les informations selon lesquelles plusieurs membres du comité palestinien censé administrer Gaza auraient présenté leur démission après des mois d’inactivité, d’accès restreint et de mise en œuvre au point mort ne sont pas surprenantes. L’initiative était, dès le départ, contrainte par des réalités structurelles qu’aucun envoyé ne pouvait surmonter.
La paralysie du comité souligne encore davantage la nature du processus. Il ne s’agit pas d’une médiation indépendante, fondée sur des principes neutres ou sur le droit international. Il s’agit d’un projet politique géré par les États-Unis, opérant dans le cadre des lignes rouges d’Israël. L’initiative risque donc de devenir moins un mécanisme de paix qu’un mécanisme de gestion de la fragmentation palestinienne sous supervision internationale.
Le danger plus large dépasse la proposition immédiate. Si la reconstruction devient durablement liée à la conformité politique, cela crée un précédent : le relèvement humanitaire cesse d’être traité comme une obligation due aux civil·es. Les besoins civils fondamentaux deviennent des privilèges conditionnels, distribués selon des critères politiques imposés de l’extérieur.
Ce basculement a des implications profondes. La souffrance civile peut être instrumentalisée indéfiniment. Des populations entières peuvent être maintenues dans des conditions de dévastation jusqu’à ce qu’elles produisent des résultats politiques acceptables pour les puissances dominantes. La reconstruction ne consiste plus à restaurer la vie humaine. Elle devient partie intégrante d’une architecture plus large de discipline politique.
Pendant ce temps, la communauté internationale présente ces arrangements comme un réalisme pragmatique. Mais l’histoire offre peu d’éléments montrant que des systèmes bâtis sur une asymétrie coercitive produisent une paix durable. Les accords imposés à travers un déséquilibre écrasant peuvent temporairement contenir l’instabilité, mais ils éliminent rarement les causes profondes qui alimentent le conflit. Le plus souvent, ils institutionnalisent le ressentiment tout en repoussant de futures explosions de violence.
Cela est particulièrement vrai à Gaza, où des générations ont connu des cycles répétés de destruction, suivis de processus de reconstruction gérés de l’extérieur, qui laissent les réalités politiques sous-jacentes fondamentalement inchangées. Les infrastructures ne sont réparées que de manière minimale et sélective, l’aide humanitaire augmente brièvement, les déclarations diplomatiques se multiplient, puis le cycle reprend.
L’initiative actuelle risque de reproduire ce schéma. Son défaut central réside dans l’idée que le comportement politique palestinien peut être façonné par une reconstruction conditionnelle sans affronter les réalités de l’occupation, du siège et de l’inégalité structurelle. La stabilité imposée par la privation est intrinsèquement fragile. Une population privée de souveraineté, de mobilité, de viabilité économique et de capacité d’action politique ne peut pas être administrativement conduite à une soumission durable.
Gaza a certainement besoin d’une reconstruction. Mais une reconstruction détachée de la justice politique ne fait que reconstruire l’infrastructure du prochain effondrement.
C’est pourquoi la véritable question n’est pas de savoir si l’initiative en 15 points de Mladenov réussit ou échoue sur le plan technique. La question plus profonde est celle de la logique politique qui la sous-tend : l’idée selon laquelle les droits, le relèvement et le retour à une vie normale des Palestinien·nes doivent rester conditionnels, différés et subordonnés à des calculs sécuritaires extérieurs.
Tant que cette logique gouvernera la diplomatie internationale, Gaza restera piégée dans un cycle sans fin : une reconstruction sans cesse promise, livrée de manière sélective et finalement utilisée non pas pour résoudre le conflit, mais pour en gérer les conséquences.
Source : Al Jazeera
Traduit par DM pour l’Agence Média Palestine.



