Une enquête d’Al Jazeera et l’analyse d’experts révèlent comment Israël redessine les frontières à Gaza, au Liban et en Syrie afin d’imposer des zones tampons sans préavis.
Par la rédaction d’Al Jazeera et Mohammad Mansour, le le 14 juin 2026

Les cartes militaires israéliennes ne reflètent pas l’étendue réelle du contrôle territorial du pays depuis le début de la guerre contre Gaza, le 7 octobre 2023. Une nouvelle enquête menée par l’unité d’investigation open source d’Al Jazeera révèle que les forces israéliennes ont établi une présence militaire de facto à travers la bande de Gaza, le sud du Liban et le sud de la Syrie, couvrant environ 1 000 km², soit une superficie supérieure à celle de l’ensemble de la ville de New York.
Ce territoire nouvellement contrôlé représente environ 5 % de la superficie totale d’Israël avant octobre 2023, qui comprend les territoires palestiniens occupés et le plateau du Golan syrien occupé.
Selon des analystes politiques et militaires interrogés par Al Jazeera, l’expansion territoriale massive d’Israël s’inscrit dans une politique de « diversion stratégique » et d’« ingénierie géographique ». Elle vise à masquer l’incapacité d’Israël à atteindre ses objectifs de guerre déclarés, à apaiser les revendications idéologiques de la droite et à imposer de nouvelles réalités sur le terrain tout en échappant à toute responsabilité internationale.
« Chaos calculé » et « ligne jaune »
L’enquête d’Al Jazeera a comparé les cartes officielles israéliennes publiées à la suite de divers accords de cessez-le-feu avec des images satellites, des systèmes d’information géographique (SIG) et les statistiques du projet ACLED (Armed Conflict Location and Event Data Project). Tant à Gaza qu’au Liban, les résultats mettent en évidence un écart persistant entre les frontières déclarées et les opérations réelles sur le terrain.
À Gaza, l’armée israélienne a instauré une « ligne jaune » à la suite d’un accord de cessez-le-feu conclu en octobre 2025 afin de délimiter sa zone de contrôle, qui s’étend sur environ 200 km² (77 milles carrés). Pourtant, les repères physiques ont été régulièrement repoussés au-delà de ces limites. Par exemple, dans le nord de Gaza, Israël a étendu son contrôle de 67,3 km² à 73,9 km², finissant par s’emparer de 54,7 % du nord. Des images satellites ont également confirmé des démolitions massives sans préavis en dehors des zones militaires déclarées, comme dans le quartier de Shuja’iyya.

Le même phénomène s’est produit dans le sud du Liban après le cessez-le-feu d’avril 2026. Alors que les cartes officielles faisaient état d’une zone tampon de 570 km² (220 milles carrés), des images satellites prises peu après ont montré que des bâtiments avaient été démolis dans des localités situées clairement en dehors des lignes déclarées, comme à Zawtar al-Sharqiya.
Ehab Jabareen, spécialiste des affaires israéliennes, a qualifié cette approche de politique de « chaos calculé » et de « duperie stratégique ».
« Les responsables politiques annoncent la Ligne jaune à Washington et aux médiateurs… mais l’armée la déplace sur le terrain sous prétexte de besoins opérationnels », a constaté Jabareen. Il a ajouté qu’Israël cherchait à obtenir les résultats d’une occupation sans la déclarer officiellement, en recourant à une « répartition des rôles » où les diplomates prétendent au respect des accords tandis que l’armée s’empare du territoire.
Le territoire comme substitut à la victoire
Les analystes affirment que l’expansion territoriale rapide sert à masquer les lacunes militaires. Mohannad Mustafa, expert en politique israélienne, a noté que l’extension du contrôle israélien est une alternative directe à l’obtention de victoires militaires décisives contre ses ennemis présumés.

« En l’absence d’une issue militaire et de la réalisation des objectifs de guerre, l’alternative réside dans l’expansion géographique et l’élargissement des zones tampons », a déclaré Mustafa. Il a ajouté que les dirigeants politiques israéliens visaient en fin de compte à occuper jusqu’à 70 % de la bande de Gaza, en transformant systématiquement les zones habitées en zones de sécurité dépeuplées.
Mamoun Abu Amer, chercheur en sciences politiques, a expliqué que cette stratégie s’articule autour de quatre niveaux interdépendants : sécuritaire, politique, idéologique et psychologique.
Abu Amer a fait remarquer que le fait de conserver ce territoire aux dépens des pays arabes donne à Israël un moyen de pression pour extorquer des concessions politiques, tout en répondant à un besoin psychologique au sein de l’opinion publique israélienne de projeter une image de force après le choc provoqué par les attaques menées par le Hamas le 7 octobre 2023. « Cela apporte un réconfort psychologique à la société… en démontrant qu’Israël est puissant et capable d’imposer son hégémonie », a-t-il constaté.
De plus, selon les analystes, le Premier ministre Benjamin Netanyahou semble utiliser ces annexions de territoires pour vendre une « image de victoire » à sa base électorale nationale. « Comme il ne peut pas affirmer que le Hamas est anéanti, ni que le Hezbollah a été désarmé, ni que l’Iran est définitivement dissuadé… le contrôle du territoire devient le “langage de la victoire” lorsque le langage du succès militaire décisif fait défaut », a relevé Jabareen.

Le « silencieux » front syrien
Dans le sud de la Syrie, l’enquête a mis au jour une réalité militaire profondément ancrée qui est totalement absente des cartes officielles israéliennes.
Contrairement à Gaza et au Liban, il n’y a pas de « ligne jaune » déclarée en Syrie. À la place, Israël a construit un réseau continu d’avant-postes militaires fixes au-delà de la « ligne alpha », frontière de désengagement de 1974, créant ainsi une zone de contrôle de facto de 235 km² s’étendant de Jabal el-Sheikh (le mont Hermon) au fleuve Yarmouk.

Au-delà de ces sites fixes, l’enquête a recensé plus de 800 incursions israéliennes sur le territoire syrien entre décembre 2024 et janvier 2026, l’une d’entre elles s’étant enfoncée jusqu’à 63 km (40 milles carrés) à l’intérieur de la campagne de Deraa.
Jabareen a qualifié le front syrien d’« occupation silencieuse ». En agissant sans déclarations officielles, Israël évite que ses incursions ne se transforment en un problème juridique international rigide. « Israël est en train de façonner un nouvel environnement sécuritaire avant même qu’un nouvel État syrien ne soit établi, ou qu’un nouvel accord entre les États-Unis et la région ne soit conclu », a expliqué Jabareen.
Une guerre d’usure structurelle
Si la stratégie consistant à s’emparer de 1 000 km² satisfait les factions idéologiques nationales et procure une illusion temporaire de sécurité, les experts estiment que ce processus n’est pas viable.
Jabareen et Abu Amer ont tous deux souligné que la tentative historique d’Israël de maintenir une « ceinture de sécurité » dans le sud du Liban s’était soldée par un retrait chaotique en 2000. Aujourd’hui, agissant avec une « mentalité impériale », Israël sollicite excessivement son armée de réserve relativement réduite et met à rude épreuve son économie déjà sous pression.
« Quand on veut contrôler 1 000 km², on ne parle pas seulement d’une carte ; on parle de voies d’approvisionnement, de chars, de génie militaire, de bulldozers, de fortifications, de nourriture, de carburant, d’évacuations médicales et de missions de garde de nuit », a noté Jabareen. Il a ajouté que, bien qu’Israël cherche à établir des zones tampons pour réduire les frictions, il « crée en réalité des frictions permanentes avec trois environnements hostiles », transformant ainsi ses victoires géographiques en un épuisement structurel.
Mustafa a conclu que cette campagne prolongée de déplacements et de destructions est, en fin de compte, rendue possible par la communauté internationale. « Israël s’étend parce qu’il n’y a pas de position internationale ferme à son encontre », a-t-il résumé, avertissant que cette opération est motivée par une conviction idéologique selon laquelle « l’occupation des territoires est la solution à tous les problèmes ».
Source : Al Jazeera
Traduction : JC pour l’Agence Média Palestine



