Par Meriem Laribi, pour l’Agence Média Palestine, le 19 juin 2026
En réunissant en juin à Paris des représentants des sociétés civiles israélienne et palestinienne, la diplomatie française poursuit sa tentative de remettre la « solution à deux États » sur le tapis. Cette rencontre, organisée un an après le lancement de l’« Appel de Paris pour la solution à deux États », s’inscrit dans une séquence diplomatique plus large portée par le président Emmanuel Macron et le ministre des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot, accusés par de nombreux défenseurs des Palestiniens de ne pas vouloir appréhender le réel.

L’objectif affiché est de préserver la perspective d’un État palestinien vivant aux côtés d’Israël, alors que le génocide se poursuit à Gaza et que l’intensification de la colonisation en Cisjordanie semblent plus que jamais éloigner cette perspective.
Le 12 juin, des représentants d’organisations israéliennes et palestiniennes engagées dans le « dialogue » et la « construction de la paix » se sont ainsi retrouvés à Paris pour élaborer des recommandations destinées à la communauté internationale. Cette initiative s’inscrit dans le prolongement de l’Appel de Paris lancé en 2025 avec le soutien de la France et du Forum de Paris sur la paix. Cinq groupes de travail mixtes ont formulé des propositions sur les questions de sécurité, de gouvernance, de développement économique et de réconciliation.
Pour la diplomatie française, cette démarche vise à démontrer que des interlocuteurs des deux sociétés continuent de défendre une solution politique « malgré la guerre ». Paris soutient également l’organisation d’une conférence internationale sous l’égide des Nations unies destinée à relancer un processus diplomatique et à définir les conditions de la reconnaissance d’un État palestinien dans le cadre d’un règlement global.
Mais ces initiatives suscitent des critiques de plus en plus vives parmi plusieurs organisations palestiniennes, mouvements de solidarité et intellectuels engagés. Parmi les critiques les plus récurrentes figure celle de l’organisation palestinienne PACBI (Palestinian Campaign for the Academic and Cultural Boycott of Israel), l’un des principaux piliers du mouvement BDS (Boycott, Désinvestissement, Sanctions). PACBI considère depuis plusieurs années que de nombreux programmes de dialogue israélo-palestiniens reposent sur une « normalisation » des relations entre les deux parties sans remise en cause du rapport de domination créé par la colonisation et l’occupation israéliennes.
Ainsi, les initiatives qui mettent l’accent sur la coexistence ou le rapprochement entre sociétés civiles masquent difficilement les réalités de l’occupation, de la colonisation et des inégalités structurelles. « Cette mise en scène autour de cette fable des deux États à l’heure où le régime d’apartheid et génocidaire d’Israël continue de commettre un génocide est d’autant plus choquante que notre gouvernement se refuse de mettre fin à sa complicité avec celui-ci », estime Imen Habib, animatrice de la campagne BDS France.
Le Comité national palestinien du BDS, principale coalition dirigeant la campagne BDS, formule une critique comparable. Dans plusieurs prises de position, l’organisation affirme que les projets de dialogue financés ou soutenus par des acteurs internationaux tendent à présenter le conflit comme un différend entre deux parties égales plutôt que comme une situation de colonisation et de privation de droits. Pour le Comité, toute initiative politique devrait d’abord s’appuyer sur le respect du droit international et la fin des politiques d’occupation.
Des ONG palestiniennes de défense des droits humains, comme Al-Haq, basée à Ramallah, expriment également des réserves sur l’accent mis par les puissances occidentales sur la relance d’un processus politique alors que les violations du droit international se poursuivent. Ces organisations reprochent régulièrement aux gouvernements européens de privilégier les déclarations diplomatiques plutôt que des mesures concrètes contre l’expansion des colonies israéliennes.
Des critiques similaires ont été formulées par des personnalités intellectuelles palestiniennes. L’universitaire Rashid Khalidi, historien à l’Université Columbia et auteur de plusieurs ouvrages de référence sur la question palestinienne, estime depuis plusieurs années que la solution à deux États est devenue extrêmement difficile à mettre en œuvre en raison de l’extension continue des colonies israéliennes en Cisjordanie. Selon lui, la communauté internationale continue souvent d’évoquer cette perspective alors même que les conditions territoriales nécessaires à sa réalisation se dégradent.
L’écrivain et analyste palestinien Mouin Rabbani défend une analyse assez similaire. Il considère que les initiatives diplomatiques occidentales reposent fréquemment sur des schémas hérités du processus d’Oslo sans répondre à la transformation profonde du terrain observée depuis trois décennies.
Ces critiques se sont renforcées depuis le début du génocide à Gaza. Plusieurs organisations, dont Amnesty International et Human Rights Watch, ont appelé les gouvernements occidentaux à concentrer leurs efforts sur la protection immédiate des civils, le respect du droit international humanitaire et la lutte contre l’impunité d’Israël.
« Un projet mort dans l’oeuf et un statut quo qui permet de continuer à protéger Israël »
En France, les initiatives de la diplomatie française suscitent des critiques de plus en plus vives dans les milieux de solidarité avec la Palestine. L’eurodéputée franco-palestinienne Rima Hassan figure parmi les voix les plus critiques à l’égard du cadre diplomatique traditionnel défendu par les capitales occidentales. Depuis plusieurs années, elle estime que la solution à deux États est devenue largement irréaliste en raison de la colonisation israélienne en Cisjordanie et de la fragmentation territoriale palestinienne. Elle défend davantage la perspective d’un État démocratique garantissant l’égalité des droits entre tous les habitants du territoire situé entre la Méditerranée et le Jourdain. Dans plusieurs interventions publiques, elle a affirmé que continuer à invoquer la solution à deux États risquait de masquer l’impossibilité concrète de sa mise en œuvre sur le terrain. « Il y a eu une hypocrisie pendant des décennies qui permettait seulement de protéger Israël puisqu’on nous parlait de deux États sans pour autant reconnaître l’État palestinien », rappelle Rima Hassan à l’Agence Média Palestine. « Cette reconnaissance intervient au moment où ce n’est plus possible matériellement d’avoir un État palestinien, il n’y a plus de conditions matérielles pour que cet État existe dans le cadre des accords d’Oslo », ajoute l’eurodéputée qui estime que la perspective de la diplomatie française est « un projet mort dans l’oeuf et constitue un statut quo qui permet de continuer à protéger Israël »
Une analyse proche est portée par l’Union juive française pour la paix (UJFP). Dans plusieurs textes publiés ces dernières années, l’organisation antisioniste considère que le paradigme des deux États est devenu un cadre diplomatique incapable de répondre aux réalités créées par des décennies d’occupation et de colonisation. Figure de l’UJFP, Michèle Sibony a notamment présenté la partition de la Palestine comme l’héritage d’une logique coloniale et critiqué la persistance d’une « solution » qui, selon elle, ne permet pas de garantir les droits des Palestiniens. Concernant l’initiative de la diplomatie française, elle estime qu’il s’agit d’« un typique faux mouvement : celui qui veille à ce que rien ne bouge. La France ne s’intéresse qu’à la “solution” qui a démontré son impossibilité depuis Oslo, et qui n’existe plus sur le terrain. Un appel pieux et sans conséquences, comme sa reconnaissance de la Palestine en plein génocide afin de ne pas agir sur l’impunité d’Israël. La France ferait mieux d’agir pour arrêter le génocide, l’épuration ethnique en Palestine, et les bombardements et destructions sur le Liban. Tout ceci ressemble à une gesticulation sans conséquence, typique de Macron. »
L’Association France Palestine Solidarité (AFPS) qui dispose d’un maillage important dans toute la France reproche régulièrement à la diplomatie française l’écart entre ses déclarations et ses actes. Ses responsables estiment que les appels à la paix et à la reconnaissance d’un État palestinien perdent en crédibilité lorsqu’ils ne s’accompagnent pas de mesures concrètes contre la colonisation israélienne ou de sanctions ciblées. « Cette initiative est destinée à tenter de faire croire à nos concitoyen-nes que la France agit alors qu’elle ne fait rien pour mettre fin à l’occupation, la colonisation et l’apartheid, seule condition pour qu’un État palestinien ait une véritable existence. La France devrait plutôt sanctionner Israël pour lui imposer le droit et rejoindre le groupe de la Haye qui a des propositions pour son application », estime Anne Tuaillon présidente de l’AFPS.
Le collectif Urgence Palestine, né dans le sillage du génocide à Gaza, formule des critiques encore plus tranchées. « Ce ballet diplomatique est un théâtre trompeur qui vise à offrir un écran de brouillard à la poursuite du colonialisme israélien. Alors que la France continue d’assurer l’impunité du régime génocidaire, elle parle de “paix”, c’est totalement contraire aux exigences de justice du peuple palestinien. À l’heure où le génocide continue, la question n’est pas celle du dialogue entre les peuples, c’est celle de la responsabilité politique des grandes puissances de ce monde qui doivent sanctionner l’État d’Israël », estime Omar Al Soumi, porte-parole d’Urgence Palestine.
Ainsi, pendant que Paris tente de sauver la « perspective de deux États », une grande partie du mouvement palestinien et de solidarité avec la Palestine considère que ce cadre diplomatique ne répond plus depuis longtemps à la réalité du terrain.



