La jeunesse palestinienne pourrait bientôt voter pour la première fois. Peu pensent que cela changera réellement quelque chose.

Avec 64 % des Palestinien·nes âgé·es de moins de 30 ans et des élections annoncées pour novembre, une génération qui n’a jamais voté est appelée à faire confiance à un système politique qui l’a abandonnée — avant, pendant et après le génocide à Gaza.

Par Qassam Muaddi, le 16 septembre 2026. 

Des Palestinien·nes votent dans un bureau de vote lors des élections municipales à Deir al-Balah, dans la bande de Gaza, le 25 avril 2026. (Photo : Hadi Daoud/APA Images).

 Les Palestinien·nes de Cisjordanie et de la bande de Gaza doivent se rendre aux urnes le 28 novembre pour la première fois depuis 20 ans. Pour la plupart des électeur·rices, ce sera leur premier vote. Et pour beaucoup d’entre eux, cela n’aura peut-être aucune importance.

Les factions palestiniennes, qui ont connu deux décennies dans de profondes divisions — parfois violentes —, unissent aujourd’hui leurs forces à l’approche des prochaines élections législatives, formant ainsi la coalition politique la plus large que les territoires occupés aient connue depuis des années. L’Alliance des forces nationales (ANF), formée à l’issue d’une série de pourparlers au Caire, regroupe le Hamas, les deux principaux courants dissidents du Fatah dirigés par Muhammad Dahlan et Nasser al-Qudwah, les Comités de résistance populaire (PRC), un groupe paramilitaire basé à Gaza qui s’était jusqu’alors tenu à l’écart de la politique, ainsi que le Jihad islamique palestinien (JIP), une faction qui s’est historiquement opposée aux élections par principe. Les factions de gauche palestiniennes, le Front populaire de libération de la Palestine (FPLP) et le Front démocratique de libération de la Palestine (FDLP), n’ont pas encore décidé si elles allaient s’y joindre.

Le Fatah, dirigé par le président Mahmoud Abbas, a déclaré qu’il se présenterait de manière indépendante et a rejeté la possibilité de se présenter sur une liste commune avec le Hamas.

En coulisses, Abbas a modifié la loi électorale afin d’exiger que tout candidat·e adhère au programme politique officiel de l’OLP, y compris à l’ensemble des accords signés avec Israël — une condition que des organisations de défense des droits civiques et organisations juridiques ont dénoncée comme portant atteinte à la diversité politique et à la liberté. Mais la loi modifiée porte également le nombre de sièges au Conseil législatif de 132 à 200 et abaisse l’âge requis pour se présenter aux élections à 20 ans. L’Autorité palestinienne (AP) affirme que ces changements visent à encourager une participation plus large. 

Selon le Bureau central palestinien des statistiques, 64 % des Palestinien·nes de Cisjordanie et de la bande de Gaza ont moins de 30 ans. La majorité de l’électorat n’était pas encore née ou était trop jeune pour voter lors des dernières élections, en 2006. On leur demande aujourd’hui de choisir entre des factions fondées il y a plusieurs décennies, dirigées pour l’essentiel par les mêmes personnalités et défendant des programmes inchangés depuis des années, divisées par des conflits qui remontent à la scission entre le Fatah et le Hamas en 2007 — plusieurs décennies avant que la plupart des électeur·rices votant pour la première fois aujourd’hui ne soient en âge de comprendre les enjeux.

L’énergie de 2021

Lorsque Abbas a annoncé des élections législatives en janvier 2021, avant de les annuler un mois avant le scrutin, la Cisjordanie et la bande de Gaza ont été brièvement balayées par une vague d’énergie politique. Trente-six listes électorales ont été annoncées et ont entamé leur campagne. Parmi celles-ci, seules sept représentaient des factions traditionnelles. Cinq étaient explicitement des listes de jeunes, considérées à l’époque comme la preuve d’une génération avide de participation et frustrée par les options qui s’offraient à elle.

L’une d’entre elles, baptisée « Karamati » — qui signifie « Ma dignité » en arabe —, regroupait de jeunes professionnel·les de Gaza et de Cisjordanie, et menait une campagne axée sur la participation démocratique, les perspectives offertes aux jeunes et la prise en charge des populations vulnérables.

Une autre, la Génération de la réforme démocratique, connue sous son acronyme arabe JAD, regroupait des intellectuels, des professionnel·les et des militant·es. La JAD a mis en place un parlement fantôme virtuel comme alternative au processus électoral officiel, menant notamment campagne contre l’obligation légale de verser une caution de 10 000 dollars pour pouvoir s’inscrire en tant que candidat·e.

La liste la plus franche et la plus indépendante s’appelait « Liberté et dignité » ; elle était menée par le militant palestinien Nizar Banat, un menuisier diplômé en langue arabe et en droit, qui était devenu un commentateur politique en ligne connu pour ses critiques sans détour, souvent cinglantes, à l’égard de l’Autorité palestinienne. Sa liste menait campagne pour lutter contre la corruption au sein de l’Autorité palestinienne, rejeter le cadre des négociations avec Israël fondé sur les accords d’Oslo et s’opposer aux financements européens soumis à des conditions politiques.

Puis, en avril de cette même année, Abbas a annulé les élections. Nizar Banat a critiqué cette décision et a appelé les pays donateurs à suspendre leur financement à l’Autorité palestinienne jusqu’à ce que celle-ci se conforme à la demande populaire d’organiser des élections législatives. Quelques mois plus tard, des agents de sécurité de l’Autorité palestinienne l’ont enlevé et tué, le battant à mort pendant sa détention.

Des manifestations ont éclaté dans toute la Cisjordanie pour protester contre son assassinat, déclenchant une vague d’indignation populaire à laquelle l’Autorité palestinienne a répondu par une répression rapide. L’assassinat de Banat a marqué la fin de l’engagement politique dans la rue palestinienne, et avec lui la brève période d’enthousiasme politique suscitée par les élections législatives.

La cicatrice de l’annulation

L’annonce des élections de 2021 avait mis en lumière des personnalités, des idées et des tendances jusque-là invisibles dans le paysage politique palestinien dominant, dans un contraste saisissant avec le faible niveau d’engagement observé depuis l’annonce des élections législatives de 2026. Jusqu’à présent, seules les listes des partis ont été annoncées, et la majorité des Palestinien·nes reste sceptique.

Une grande partie du désengagement actuel remonte à 2021 — non seulement à ce que les élections promettaient, mais aussi à ce qu’a coûté leur annulation.

Zein Abu Daqqa, chercheur senior à l’Institut pour le progrès social et économique, où il étudie les tendances de la société palestinienne, a déclaré à Mondoweiss que « l’annulation des élections de 2021 a eu un impact profond et négatif sur la façon dont les Palestinien·nes perçoivent les élections ».

« Sur le plan psychologique, cette annulation fait office d’événement marquant dont les gens se souviennent très vivement », a expliqué Abu Daqqa, qui a participé à l’initiative JAD en 2021. « Ils se souviennent également que certains candidat·es ont sacrifié de l’argent, leur emploi et d’autres moyens de subsistance pour se présenter, pour finalement voir les élections annulées peu de temps après. » Zein Abu Daqqa a qualifié cette annulation de « véritable cicatrice dans la psyché palestinienne, dont devra tenir compte quiconque envisage aujourd’hui de former une liste ».

Mais Abu Daqqa souligne également le calendrier très serré. Les élections ont été annoncées fin août, le scrutin étant prévu le 28 novembre, ce qui ne laissait à peine trois mois aux candidat·es pour s’organiser, s’inscrire et faire campagne. « Même dans un environnement politique ouvert, ce délai serait court », a-t-il expliqué, « et cela fait de nombreuses années que nous n’avons ni environnement politique ouvert ni vie politique active. »

Haneen Abu Omar, une Palestinienne d’une trentaine d’années qui a également participé à l’initiative du JAD, va plus loin en affirmant que de nombreux jeunes qui avaient fait preuve d’enthousiasme en 2021, dont elle-même, « ont perdu confiance dans l’idée que des élections palestiniennes pourraient arranger les choses ».

« Après un génocide à Gaza et le nettoyage ethnique en Cisjordanie, nous avons assisté à une acceptation généralisée, de la part des dirigeants palestinien·nes de toutes les factions, des conditions imposées par les États-Unis, en particulier celle de créer un comité technocratique chargé de diriger Gaza en dehors des institutions politiques palestiniennes, comme s’ils acceptaient la désintégration de la Palestine », a-t-elle expliqué. « Les nouvelles élections semblent conçues pour légitimer ce nouvel ordre des choses. Personnellement, je ne fais plus confiance à ce système politique, et je ne crois pas que des élections puissent y remédier. »

Elle évoque également le choc des trois dernières années. « Avant octobre 2023, la situation n’était pas rose : il y avait d’importants raids israéliens en Cisjordanie, et des gens étaient arrêtés sans raison, mais aujourd’hui, les choses ont atteint un tout autre niveau », a-t-elle déclaré. « Les Palestinien·nes ont aujourd’hui le sentiment même que leur présence sur leurs terres est menacée, et si j’étais un Bédouin expulsé de chez lui et toujours à la recherche d’un endroit où vivre, ou une mère de Gaza vivant sous une tente et cherchant de quoi nourrir ses enfants, je ne pense pas que la participation démocratique aux institutions palestiniennes serait ma priorité numéro un. »

Quant à Abu Daqqa, il constate que ce changement d’attitude se reflète dans ses recherches. « Les priorités se sont déplacées vers l’économie et la stabilité », a-t-il déclaré, établissant un parallèle historique avec l’après-deuxième Intifada, période durant laquelle la stabilité et la sécurité dominaient également les préoccupations palestiniennes. Pourtant, lorsque les élections ont été annoncées en 2005, les Palestinien·nes y ont encore participé en grand nombre, les deux candidat·es à la présidence, Mustafa Barghouthi et Mahmoud Abbas, ayant axé leur campagne sur les perspectives d’emploi, la reconstruction et la lutte contre la corruption, parallèlement aux objectifs de libération nationale.

« Les attitudes à l’égard des élections actuelles sont façonnées par trois perceptions », a noté Abu Daqqa. « La question de savoir si les élections auront réellement lieu ; si elles seront libres et équitables ; et, par conséquent, si elles auront une incidence sur la vie des gens. Si ces trois conditions sont remplies, on peut s’attendre à voir réapparaître le même espoir et le même intérêt que ceux observés dans les réponses précédentes concernant la réforme, la démocratie et la gouvernance. »

« Cela nous rendra-t-il nos foyers perdus ? »

À Gaza, les perspectives électorales sont encore plus sombres.

Razan Abdel Raheem, 26 ans, est une autrice de livres pour enfants originaire du camp de réfugiés d’al-Shati’, à l’est de Gaza. Elle a traversé toutes les étapes de la guerre génocidaire menée par Israël contre la Bande de Gaza, a été déplacée à deux reprises avec sa famille et a perdu son logement lors d’une frappe aérienne israélienne. Elle vit désormais avec plusieurs autres familles chez un proche.

En 2021, à 21 ans, elle avait également envisagé de voter pour la première fois en faveur d’une liste indépendante de jeunes. Aujourd’hui, elle a déclaré à Mondweiss qu’elle ne s’intéressait pas aux prochaines élections.

« J’ai du mal à croire en quoi que ce soit après tout ce que nous avons traversé », a déclaré Razan. « Que fera un nouveau conseil législatif face à la destruction massive qui règne ici à Gaza ? De nouvelles élections répareront-elles toutes les injustices que nous avons été contraints de subir depuis la prise de pouvoir du Hamas en 2007 ? Nous rendront-elles les années de jeunesse que nous avons perdues à cause des campagnes de bombardements israéliens ? Nous rendront-elles nos maisons perdues, ou nos ami·es et nos proches que nous avons perdus ? »

Razan soulève avec une précision particulière les questions qui animent la politique de Gaza au lendemain du génocide. « Un conseil nouvellement élu repoussera-t-il la Ligne Jaune que l’occupant ne cesse de faire avancer vers nous ? », a-t-elle demandé, décrivant l’expansion progressive par Israël de cette ligne invisible délimitant la partie de la Bande de Gaza contrôlée par Israël. « Rendra-t-il justice à Hind Rajab et aux milliers d’enfants comme elle qui ont été tués ? Permettra-t-il aux habitant·es de Beit Hanoun, Rafah et Khan Younis de retourner sur leurs terres ? Engagera-t-il des procédures à travers le monde pour que l’État occupant rende des comptes ? Reconstruira-t-il la maison de mes parents ? »

« Si la réponse est “oui”, alors je serai la première à voter, et même à manifester et à faire campagne », a-t-elle déclaré. « Mais je ne pense pas que ce soit le cas. »

Razan souligne également un changement démographique plus discret qui, selon elle, prive Gaza de la génération la plus à même de mener le changement politique. « La plupart des jeunes de Gaza qui avaient la possibilité de partir sont partis par le biais de bourses d’études ou de résidences artistiques — je parle de l’élite intellectuelle de la jeunesse de Gaza qui a survécu au génocide », a-t-elle expliqué. « La plupart de nos amis issus de la petite communauté chrétienne de Gaza sont également partis, laissant un vide dans la ville. »

Gaza, conclut Raheem, « n’est plus ce qu’elle était, et de nouvelles élections ne suffiront pas à réparer ce qui a été brisé ». 

Selon Abu Daqqa, l’ombre que le génocide israélien fait planer sur les élections est liée au moment précis que vivent actuellement les Palestinien·nes. « L’espoir lui-même fluctue au gré des événements politiques et de l’horizon politique », explique Abu Daqqa. Il estime que cette situation est « probablement temporaire et qu’elle disparaîtra dès que les gens commenceront à croire en un nouveau processus ou en de nouveaux dirigeants ».

Une génération désengagée

À la mi-août, le quotidien palestinien Al-Quds a rapporté les résultats du dernier sondage auprès des jeunes réalisé par le Centre palestinien pour les sondages et les études, qui a interrogé 1 281 Palestinien·nes âgé·es de 18 à 29 ans à Gaza, en Cisjordanie et à Jérusalem-Est.

D’après ces résultats, 72,4 % des jeunes Palestinien·nes de Gaza âgé·es de 18 à 29 ans, ainsi que 26,7 % de cette même tranche d’âge en Cisjordanie, n’ont pas suivi les élections municipales qui se sont tenues en avril dernier.

Jusqu’à 45 % des personnes interrogées ont déclaré ne pas s’intéresser à la politique intérieure palestinienne, 15,3 % ont indiqué avoir perdu confiance dans les élections palestiniennes et 13 % ont déclaré ne trouver aucun candidat·es convaincant.

Selon le rapport, 64,1 % ont déclaré penser souvent ou sérieusement à quitter leur pays.

Pourtant, les recherches d’Abu Daqqa mettent en lumière un autre aspect de la vision qu’ont les jeunes Palestinien·nes de la politique de leur pays. « Lorsqu’on demande aux Palestinien·nes comment, selon eux, le changement peut advenir, ils évoquent systématiquement les élections », a déclaré Abu Daqqa. « Interrogés sur la réforme, la plupart entendent par là les élections. Ce que les gens veulent, c’est un processus électoral leur permettant de choisir leurs représentant·es. En somme, les élections restent à la fois crédibles et prioritaires. »

Le fossé entre l’énergie politique de 2021 — avec ses listes de jeunes, ses candidatures indépendantes et ses débats publics — et le quasi-silence de 2026 reflète quelque chose qui va au-delà de la désillusion vis-à-vis d’un parti en particulier. Il reflète une génération qui a vu les élections annulées en 2021, un génocide se dérouler en 2023, ainsi qu’une classe politique incapable ou peu disposée à réagir à l’un ou à l’autre.

Abu Daqqa estime que tout n’est pas perdu pour la génération actuelle de jeunes Palestinien·nes. « Chaque génération doit développer les outils, les tactiques et les stratégies grâce auxquels elle construit sa propre approche de la libération, et je suis convaincu que la génération actuelle développera son propre ensemble d’outils, de principes et de stratégies pour y parvenir », a-t-il déclaré. « L’innovation, la créativité et la détermination sont omniprésentes en Palestine. »

Source : Mondoweiss 

Traduit par DM pour l’Agence Média Palestine. 

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