Comment se souvient-on aujourd’hui au Liban de Sabra et Chatila ? Entretien avec Nicolas Dot-Pouillard

Entretien avec Nicolas Dot-Pouillard, chercheur associé à l’Institut français du Proche-Orient à Beyrouth et consultant pour plusieurs organismes internationaux, à l’occasion des commémorations du massacre, commis du 16 au 18 septembre 1982, à l’encontre de près de 3 500 civils palestinien-nes des camps de Sabra et Chatila.

Par l’Agence Média Palestine, le 29 septembre 2026



Comment sont commémorés aujourd’hui les massacres de Sabra et Chatila, au sein de la communauté palestinienne du Liban et dans la société libanaise en général ?

Les massacres de Sabra et Chatila sont commémorés chaque année mais ne font pas l’objet d’une commémoration nationale. C’est notamment l’association Beit Atfal Assumoud qui assume principalement l’organisation de ces commémorations. Elles commencent en général par une série de discours, en présence des familles de victimes, à la mairie de Ghobeiri, qui est une municipalité principalement chiite et affiliée au Hezbollah. Il y a ensuite une manifestation en direction du camp, et notamment vers l’un des principaux lieux de mémoire, qui est une fosse commune où ont été enterré-es beaucoup de martyrs pendant le massacre. Dans cette marche se trouvent en général également des délégations étrangères et notamment françaises, qui déposent des gerbes de fleurs. C’est une cérémonie assez rapide, mais il y a en général beaucoup de monde. 

La presse libanaise proche de ce qu’on appelle « le camp de la résistance », et notamment le journal Al-Akhbar, publie des articles chaque année à l’occasion de la collaboration de ces massacres, donc ce n’est pas une dimension oubliée. Mais c’est quelque chose qui clive la société libanaise, parce que ces massacres ont été commis par des milices chrétiennes, et s’inscrivent dans l’histoire de la guerre civile de 1975 à 1970… Ce n’est pas un sujet qui fait consensus et ce n’est donc pas commémoré nationalement. 

Je dirais qu’à part dans certains cercles restreints, politiques ou privés, il n’y a pas de commémoration de ces massacres dans la société libanaise, mais il y a une présence de délégations libanaises aux commémorations palestiniennes, notamment de tous les partis de l’ancien front de la résistance libanaise, le parti communiste libanais, l’organisation populaire nassérienne, les nationalistes arabes, la gauche, le Hezbollah… Ce qui est commémoré en revanche dans la société libanaise au mois de septembre, c’est le lancement du Front national libanais de la résistance, qui a été créé ce même mois de septembre 1982 et a mené les premières actions contre l’occupation israélienne. 

Quelle est la situation aujourd’hui dans ces quartiers de Beyrouth, et dans les camps palestiniens du Liban en général ?

Chaque camp a un peu sa spécificité, bien sûr, et si tous sont touchés par une grande pauvreté, le camp de Chatila, aujourd’hui, est un véritable bidonville, et un îlot de pauvreté. Il faut savoir que la camp n’est plus majoritairement palestinien depuis de nombreuses années, seul le centre du camp est palestinien. Dans le reste du camp se côtoient les plus pauvres, des familles chiites libanaises, syriennes, sri-lankaises , des éthiopiennes, beaucoup de personnes issues de l’immigration du travail, dans des conditions particulièrement précaires. La situation sociale y est catastrophique. 

D’autres camps ont d’autres caractéristiques. Aïn el-Héloué est très touché par les combats entre les factions, notamment entre le Fatah et des mouvements salafistes, c’est un lieu où il y a beaucoup d’affrontements… Comme je me rends régulièrement à Chatila, et je travaille aussi dans d’autres camps, notamment au nord, à Biddawi et à Nahr el-Bared, ou à Aïn el-Héloué au sud, j’observe ces particularités, et je constate que la situation de pauvreté et d’abandon est particulièrement extrême à Chatila. La question de la drogue est très présente, avec des réseaux de drogue qui se développent des côtés palestinien et libanais, créant un véritable Hub pour tout le trafic de drogue de Beyrouth. Malheureusement, les Palestinien-nes souffrent beaucoup du stigmate que cela impose au camp, qui est dévalorisé dans l’imaginaire collectif libanais : quand on dit Chatila, on pense à la drogue bien avant de se souvenir du massacre.

Les camps ont souffert des deux dernières guerres, en 2024 et 2026, à des degrés différents. Bien évidemment, ceux du Sud ont le plus souffert, notamment Rashidieh, Al-Bass, les camps de Sour (Tyr). Il y a eu bien sûr beaucoup de déplacé-es palestinien-nes, qui sont remontés du sud au nord pour se réfugier, notamment aux camp de Nahr el-Bared et Biddawi. Mais ce qu’il faut savoir aussi, c’est que toutes les factions palestiniennes et les comités populaires qui gèrent les camps, ont aussi ouvert les camps aux déplacé-es chiites, des citoyen-nes libanais-es chiites qui ont subit les bombardements, dans les villes et villages du Sud, et qui n’avaient nulle part où aller. Les Palestinien-nes, malgré la précarité de leurs camps, et le fait qu’ils risquaient d’être pris pour cible par l’armée israélienne, ont ouvert les portes aux réfugié-es chiites libanais, qui ont pu se réfugier dans les camps et y recevoir une aide palestinienne. 

C’est un geste très digne de la part des Palestinien-nes, quand on connait leur situation précaire avec la crise de l’UNRWA qui entraine la fermetures des écoles, les difficultés dans le secteur de la santé, la fermeture de cliniques, etc. Cette démarche politique de solidarité avec les réfugié-es chiites est donc un symbole très fort, qui a marqué ces guerres de 2024 et 2026.

Les agressions israéliennes sur le Liban se sont multipliées en parallèle du génocide à Gaza, et de nombreux observateurs qualifient l’occupation progressive du sud-Liban par Israël de “méthode Gaza”. Qu’en est-il aujourd’hui du “cessez-le-feu” officiellement en vigueur et quel a été l’impact de ces trois années de guerre sur les communautés palestiniennes réfugiées au Liban ?

Oui, il y a une « méthode Gaza » qui est appliquée au Liban. C’est très significatif que les israélien-ens aient utilisé le même terme, الخط الأصفر, ligne jaune, pour le sud-Liban et pour Gaza, où la ligne jaune désigne la zone pratiquement vidée de ses habitant-es palestinien-nes et occupée par Israël. En 2026, lorsque l’armée israélienne a décidé de perpétuer leur occupation, probablement pour des années, au sud-Liban, elle a également désigné la zone occupée comme la Ligne jaune.

Il faut comprendre qu’il y a pour Israël une vision à long terme qui ne se limite pas à Gaza et au sud-Liban, mais qui est très claire notamment sur le nord des frontières avec Israël. Il y a une véritable continuité stratégique israélienne dans l’occupation d’une partie du sud syrien, qui maintenant peut faire la jonction avec une partie de l’occupation du sud-Liban et qui même déborde sur les frontières maritimes.

Le mois dernier, une enquête du journal israélien Haaretz révélait le développement par Israël d’un réseau de milices armées à Gaza, soulignant “une dynamique qui pourrait conduire à des atrocités rappelant le massacre de Sabra et Chatila”. Comment a-t-il été démontré qu’Israël était responsable des actes de génocide commis par les milices phalangistes en 1982, et quel parallèle peut-on aujourd’hui faire avec la tentative de montée en puissance de ces milices armées qui agissent dans la bande de Gaza ?

La responsabilité israélienne dans les massacres de Sabra et Chatila a été établie par les israélien-nes elles et eux même, dans une commission d’enquête mise en place en Israël. Il faut savoir qu’il y a eu plusieurs massacres à Sabra et Chatila : d’abord un massacre ciblé, auquel les Israélien-nes ont participé directement en tuant une certain nombre de responsables palestinien-nes, dont ils et elles connaissaient les noms et les adresse, et cela a eu lieu avant le grand massacre de civils. À ce moment-là, Israël occupait l’ouest Beyrouth, et étaient placés notamment dans la cité sportive, qui donne sur le camp. L’armée israélienne entourait le camp, c’est elle qui y a fait entrer les milices chrétiennes. Le massacre s’est perpétué pendant plusieurs heures et plusieurs jours sous les yeux des Israélien-nes avec, selon de nombreux-ses témoins, le lancement la nuit de fusées éclairantes. Si ce sont des Libanais-es qui ont fait couler le sang, les Israélien-nes ont une responsabilité directe et indéniable. 

Maintenant, je voudrais modérer cette comparaison historique avec la question des collaborateurs à Gaza, car les situations et les enjeux ne sont pas les mêmes. Oui, les groupes de l’extrême-droite maronite, bien sûr, ont collaboré avec Israël. Mais cela s’inscrit dans un cadre historique spécifique qui est la guerre civile libanaise.

En ce qui concerne les phénomènes de collaboration de Palestinien-nes avec Israël, je dirais qu’il s’agit d’un tout autre contexte historique. Il y a toujours eu une stratégie israélienne de recrutement de collaborateur-ices et la volonté de les monter en réseau, par exemple en Cisjordanie pendant la première intifada, et notamment du recrutement de collaborateur-ices dans les prisons, en faisant pression sur les détenu-es ou leurs familles. Cette politique a souvent échoué, y compris à Gaza, mais a toujours existé dans la stratégie israélienne.

Pour ce qui est de Gaza aujourd’hui, sans rentrer dans les détails, on sait que beaucoup de ces groupes ont été décimés par le Hamas, qui ne mène plus d’opération contre Israël dans le cadre du cessez-le-feu mais continue des assassinats ciblés sur les leaders palestiniens de la collaboration. Leurs groupes sont par ailleurs dans un certain état d’affaiblissement, dans la mesure où beaucoup de comités tribaux et de comités de familles de la bande de Gaza ont réitéré, dans plusieurs communiqués publiés au fil des derniers mois, leur refus de se mêler ou de travailler avec les collaborateur-ices d’Israël. Le futur de ces groupes est donc assez précaire.

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