« Refuser qu’on nous rende complices d’un génocide » : les syndicats aériens empêchent une livraison vers Elbit

Entretien avec Tayeb Khouira, secrétaire national de l’union syndicale Solidaires et agent de piste à l’aéroport de Roissy.

Par l’Agence Média Palestine, le 13 octobre 2026



Alors que BDS, l’AFPS, Stop Arming Israel et Urgence Palestine appellent en ce mois d’octobre à une vaste mobilisation contre la complicité française dans l’armement d’Israël, une cargaison d’équipement militaire à destination d’Israël et de l’entreprise d’armement Elbit a été bloquée ce weekend à l’aéroport de Roissy.

« Ce succès est né de la coordination des Palestiniens de la diaspora, qui prennent leur avenir en main, seuls, face à l’inaction complice des États occidentaux. Grâce à leurs partenaires syndicaux, ils mettent fin eux-mêmes à la fabrique du génocide en Occident via un mouvement d’identification et de mobilisation », commente Thomas Nayla pour Urgence Palestine, qui explique que la cargaison a d’abord été identifiée par son collectif et le Palestine Youth Movement, qui traquent les exportations de composants et équipements militaires depuis la France vers Israël. 

La cargaison a été signalée auprès des organisations juridiques Jurdi et Aser, qui ont aussitôt déposé un référé au tribunal administratif de Paris contre l’État pour tenter de forcer l’arrêt de la licence d’exportation et la suspension de la livraison. Le référé ayant été rejeté, c’est finalement la mobilisation des travailleur-euses et syndicats de l’aérien (dont Sud, Solidaires et la CGT Air France) qui ont pu arrêter cette livraison. 

L’Agence Média Palestine propose de revenir sur cette mobilisation victorieuse auprès de Tayeb Khouira, secrétaire national de l’union syndicale Solidaires et agent de piste à l’aéroport de Roissy.


Agence Média Palestine : Pouvez-vous nous raconter ce qu’il s’est passé en fin de semaine dernière à l’aéroport de Roissy ?

Tayeb Khouira : Nous avons été alertés jeudi, par deux organisations, d’un risque une cargaison d’équipements militaires à destination d’Elbit, sortant d’une usine de la banlieue lyonnaise et était en train d’être acheminée vers Roissy, où elle devait être chargée à bord d’un vol Air France. 

Il a fallu réagir rapidement, car le vol était prévu le samedi. Nous avons immédiatement contacté nos équipes sur le terrain. Avec les informations dont nous disposions, il nous était possible de réagir rapidement, en communiquant au niveau inter-syndical et en discussion directe avec Air France.

À ce moment-là et comme toujours sur ce sujet, Air France joue sur les mots : ils affirment ne pas transporter « d’armes ou de munitions », mais ce n’est pas ce sur quoi nous alertions : il s’agit d’équipement militaire, des éléments qui peuvent avoir un double-usage. 

On sait bien qu’Elbit ne fabrique pas des vélos : c’est un fabricant d’armes et d’équipement militaire. Et nous disposions d’assez d’éléments de preuves, dont le poids et les numéros de suivis, pour prouver que cette cargaison devait être bloquée. Nous avons donc maintenu la pression sur Air France. Sur la zone de cargo et fret, les camarades ont annoncé qu’ils refusaient de la charger.

Finalement, samedi, la marchandise a été supprimée du logiciel : c’était une première victoire. On a ensuite appris qu’elle avait été ré-expédiée sur un vol El Al ; nous avons tenté de repérer la cargaison restée sur lieu, mais il était impossible de la trouver, nous sommes restés vigilants toute la nuit pour s’assurer qu’elle ne serait pas chargée. Et selon nos dernières informations, c’est finalement Elbit qui a affirmé “ne plus avoir besoin” de cette livraison, qui a donc été supposément annulée.

AMP : Que contenait la cargaison et comment avez-vous été informé de sa livraison prévue ? Plus généralement, quelle connaissance avez-vous des chargements et de leur destination finale ?

TK : Nous n’avons aucune information. Dans l’aérien, ce sont des millions de tonnes qui transitent par jour, vous savez. On ne peut pas savoir.

Ce sont les organisations qui font une veille auprès des fabricants qui nous informent. Lorsqu’on reçoit des informations fiables, que ce soit de la part de BDS, d’Urgence Palestine, de Stop Arming Israel ou de Jurdi, on peut alors faire nos recherches sur le terrain et identifier les cargaisons en question. 

AMP : Une enquête médiapart a révélé dimanche qu’air France entendait appliquer une demande israélienne « qu’aucun membre d’équipage entrant dans l’espace aérien israélien ne doit détenir la nationalité ou la double nationalité d’un État sans relations diplomatiques formelles avec l’État d’Israël », soit une discrimination de facto de son propre personnel. Comment réagissez-vous à cette annonce et qu’en est-il actuellement ?

TK : C’est une directive qui est en réalité une ingérence israélienne au sein d’une entreprise française, ce qui est très inquiétant. Elle concerne les employés qui ont la nationalité ou double-nationalité de près de 30 pays, dont l’Algérie, la Tunisie ou encore le Niger. Elle imposerait à Air France de trier ses équipages sur des critères d’origine et de nationalité. Ce qui est illégal au regard du droit français.

Premièrement, le fichage des équipages, que ce soit sur des questions d’origine, d’orientation politique ou syndicale, est interdit par la loi. Et le Règlement général sur la protection des données (RGPD) interdit à Air France d’utiliser et de transmettre les informations personnelles de ses salariés.

Il serait donc totalement illégal pour Air France d’appliquer cette directive d’Israël. Mais au lieu de la refuser en bloc, ce qu’Air France demande dans le courrier révélé par Médiapart, c’est aux agents de se déclarer et de s’auto-discriminer. Le compagnie remet la responsabilité de respecter les directives israéliennes sur ses agents, qui n’ont rien demandé. Pourquoi un agent qui aurait la double-nationalité algérienne, tunisienne ne pourrait-il pas survoler l’espace aérien israélien au même titre que ses collègues ? C’est une directive extrêmement problématique, à laquelle nous avons aussitôt réagit en tant que syndicat.

Nous, syndicats, refuserons cette directive, mais en réalité c’est Air France qui aurait dû le faire en premier lieu, qui aurait dû refuser en invoquant le droit français. Elle aurait dû refuser, ou annuler tous ses vols à destination d’Israël en protestation. Elle n’en a pas eu le courage. Nous étudions donc maintenant la manière dont cette affaire pourra être saisie en justice : plusieurs éléments attestent déjà d’un fichage qui aurait commencé à se mettre en place. Et dans tous les cas, nous n’accepterons pas qu’Israël fasse de l’ingérence, à Air France et dans n’importe quelle entreprise.

AMP : En tant que syndicat, comment articulez-vous les revendications sociales des travailleur-euses que vous représentez et la lutte de solidarité avec la Palestine ? Et comment s’articule cette lutte avec les organisations de la société civile pour la Palestine ?

Pour nous, qui nous revendiquons d’un syndicalisme internationaliste, la lutte palestinienne fait partie de notre combat syndical. Nous pensons qu’on ne peut pas dissocier les luttes les unes des autres, car si on veut changer les choses, les travailleurs doivent être unis et solidaires. 

Mais la lutte palestinienne est aussi un exemple pour nous, la référence des luttes, et du combat contre l’oppression, en l’occurrence l’oppression israélienne. C’est une lutte qui est inspirante pour toutes les autres.

Ce qui se passe en Palestine ne concerne pas que l’aérien, la complicité française va au-delà du seul transport. En tant que travailleur et travailleuses, on doit refuser de faire partie de ces rouages de guerre, refuser qu’on nous rende complices d’un génocide.

Et c’est à nous syndicats d’être vigilants, c’est à nous de protéger les travailleur-euses de cette complicité pour laquelle ils et elles pourraient être plus tard condamné-es. Ça a été le cas pour la Shoah : plusieurs grandes entreprises ont été condamnées ou jugées pour leur implication, leur travail forcé et leur complicité avec les crimes du régime nazi lors des procès de Nuremberg. La SNCF elle-même a été jugée et condamnée en 2006 lors d’un procès pour complicité de crime contre l’humanité envers la moitié des 76 000 Juif-ves déporté-es de France.

Aujourd’hui, il en va de notre responsabilité, en tant que syndicat, de refuser qu’on impose aux travailleur-euses la complicité du génocide perpétré par Israël à Gaza.




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