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Ahmad Kabariti, le 13 octobre 2019

Nada Shaikh Deeb s’occupe d’un manifestant blessé. Manifestation du vendredi, Gaza, le 11 octobre 2019. Photo : Mohammed Asad.
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Pour le 78e vendredi consécutif, Nada Shaikh Deeb, 23 ans, prépare son kit de premier secours dans sa petite chambre au toit en amiante, dans le camp de Khan Yunis, au sud de la Bande de Gaza, et elle se prépare à aller vers la barrière de sécurité.

Kit de premier secours préparé par Nada Shaikh Deeb dans le camp de Khan Yunis, Gaza, 11 octobre 2019. Photo : Mohammed Asad.


Elle est auxiliaire sanitaire bénévole. L’appel du conducteur du minibus disait 14h45 ; elle jette un dernier coup d’œil à son rouge à lèvres et à son vernis à ongles dans un morceau de miroir cassé.
Sa grand-mère, Malak Kilani, 68 ans, sort sa radio FM pour écouter les nouvelles de la manifestation.

Dans le camp de Khan Yunis, Malak Kilani, la grand-mère de Nada Shaikh Deeb prépare sa radio pour la manifestation du vendredi, à Gaza. Photo : Mohammed Asad.


« À cause d’elle [Nada], je suis sur les nerfs et angoissée depuis le début des manifestations », dit Malak Kilani. « Quand le présentateur donne les dernières nouvelles des blessés, mon sang bout en pensant à cette petite-fille complètement folle. Quatre de ses collègues ont été tués à la barrière de sécurité ! Est-ce qu’elle veut me voir mourir d’une crise cardiaque ? »
Nada sourit et met son manteau. « Quand je vois des hommes à terre gémissant de douleur, c’est comme si une flèche enflammée me poussait à aller les secourir », dit-elle. « J’ai ressenti la même douleur quand la cartouche m’a touchée à la jambe. »
Nada a été blessée en janvier dernier près de la barrière de sécurité et elle a toujours mal à la jambe quand elle court. Mais elle est retournée à la barrière de sécurité semaine après semaine.

Nada Shaikh Deeb en route pour la manifestation du vendredi, Gaza. 11 octobre 2019. Photo : Mohammed Asad


Elle quitte la maison par une ruelle étroite qui se faufile entre les maisons contiguës surpeuplées du camp, et marche jusqu’à un rond-point à deux kilomètres de là. Elle y attend le minibus de la Société palestinienne de secours médical qui l’emmène à la frontière entre Gaza et Israël, à quelques kilomètres à l’est.
Elle dit que rien ne l’empêchera plus d’y aller, depuis qu’elle a été interrogée par des officiers israéliens à propos de la mort de l’auxiliaire sanitaire de 20 ans Razan Al-Najjar en juin 2018. Elle témoignait des devoirs des sauveteurs en novembre dernier lorsqu’un officier s’est mis à la narguer.
« Tu as encore le temps de rattraper Razan », a-t-il dit. « Tu peux t’attendre à tout. »
« L’officier a répondu par un rire quand je lui ai demandé si mon tour était imminent », se souvient Nada, tout en se dépêchant sur le sol inégal à près de 180 mètres de la barrière de trois mètres de haut, surmontée de barbelés. « Je suppose que cette cartouche n’était que le commencement. Mais vraiment, ça m’est égal. »

Manifestation du vendredi, Gaza. 11 octobre 2019. Photo : Mohammed Asad.


Indemnisée l’équivalent de 200 dollars par mois pour son travail de bénévole, l’auxiliaire sanitaire dit qu’elle est encore partagée entre la préoccupation et l’indifférence en repensant à cette provocation.
La mort de Razan al-Najjar a été relayée dans les medias du monde entier depuis plusieurs mois. La jeune femme a été tuée alors qu’elle portait secours aux blessés lors des manifestations contre le blocus de la Bande de Gaza par Israël. Depuis son enterrement, elle est devenue un symbole de la Grande marche du retour.
La balle qui a tué Razan a été tirée par un sniper israélien dans une foule où les auxiliaires sanitaires en blouses médicales étaient clairement identifiables. Une reconstruction détaillée, montée à partir de centaines de vidéos et de photos fournies par la foule, montre que ni le personnel médical ni personne autour ne représentait une quelconque menace de violence pour le personnel israélien.
Au moins 213 Palestiniens ont été abattus, dont quatre médicaux, depuis que les manifestations ont commencé en mars 2018. Des milliers ont été blessés. Un Israélien a été tué.
Le calme inhabituel autour des auxiliaires qui discutaient a été rompu par le son de cartouches de gaz tombant sur la tête des manifestants. Ils se sont dispersé et la foule a semblé soudain gris-blanche dans la brume et le brouillard qui recouvraient le champ.
Nada criait pour qu’on apporte une civière. L’une des cartouches avait touché et fracturé la jambe d’un enfant. Nada avait ramassé le petit de 14 ans. Pendant qu’on apportait le brancard, elle lui vaporisait une solution saline dans les yeux pour nettoyer le gaz. Puis on a emporté l’enfant vers une ambulance parquée à près de 50 mètres de là.

Nada transportant un enfant blessé vers une ambulance. Manifestation du vendredi, Gaza. 11 octobre 2019. Photo : Mohammed Asad.


« L’âge de l’enfant ne l’a pas protégé », dit Nada. « Nous sommes tous égaux sur le champ, que nous soyons du personnel médical, des enfants, des manifestants, des photojournalistes. Nous sommes en face d’une machine à tuer agressive. Même un robot ferait peut-être des distinctions. »
Une minute plus tard, les manifestants avaient lavé leurs yeux et repris leur respiration. Le sifflement des lance-pierres utilisés par les manifestants pour jeter des pierres aux soldats israéliens sur le front fut vite remplacé par la réponse d’autres sifflements, mortels : une rafale de balles depuis l’autre côté de la frontière.
La confrontation dura environ dix minutes. Et comme le coucher du soleil annonçait la fin d’un autre vendredi de manifestations, des centaines de personnes marchaient fatiguées pour rentrer à la maison. On rapporta que 49 personnes avaient été blessées sur les cinq lieux de manifestation situés le long de la frontière est de Gaza.
Mais le crépuscule ne marquait pas la fin du service pour Nada. Elle marchait calmement, seule, le long de la barrière pour vérifier s’il n’y avait pas un enfant dont les cris n’auraient pas été entendus. « Il arrive qu’un enfant ou une femme reçoive une balle en rentrant à la maison », dit-elle. « Ils pourraient mourir en silence. »
Heureusement, les recherches de Nada ne donnèrent rien.
Reda al-Najjar, 30 ans, une des collègues de Nada, a confessé qu’elle était moins enthousiaste. « Nada est incomparable comme bénévole », dit-elle. « Elle travaille comme une tour de garde à la recherche des victimes ou même d’un enfant qui tousse et elle les trouve immédiatement. La foule l’applaudit quand elle court à toute vitesse vers un lieu de troubles – même si ce sont en fait des gens qui se disputent ou qui plaisantent entre eux.
« Nous apprenons tous l’humanité, l’empathie et la compassion de Nada. »
À 19h, sa grand-mère, qui avait téléphoné deux fois pendant ce vendredi de routine, a appelé Nada pour lui demander d’apporter « la touche finale » à son repas favori, les épinards. « Le plat de Popeye va me donner le fer nécessaire pour vendredi prochain », dit Nada.

Les épinards de Nada Shaikh Deeb. Camp de Khan Younis, Gaza. 11 octobre 2019. Photo : Mohammed Asad.


En rentrant à la maison, elle regarde dans le miroir son visage barbouillé de gaz lacrymogènes et de fumée de pneus brûlés. Elle trie son matériel de premier secours, ainsi que son vernis à ongles et son rouge à lèvres, et les étale sur la table.
« Il serait peut-être temps de t’acheter une nouvelle pochette de maquillage, au lieu d’un kit de premier secours », je lui dis.
Nada secoue la tête. « J’ai l’impression que ce ne sera pas avant longtemps, pas tant que Gaza souffrira. »


Ahmad Kabariti est un journaliste indépendant basé à Gaza.

Traduction : MUV pour l’Agence France Palestine
Source : Mondoweiss