Huit mois de “paix” : le génocide se poursuit à bas bruit

Huit mois après l’entrée en vigueur de l’accord de Charm el-Cheikh, la paix promise reste introuvable pour les habitant-es de Gaza, alors qu’Israël a violé plus de 3 000 fois l’accord et assassiné au moins 978 Palestinien-nes.

Par Jo Westphal pour l’Agence Média Palestine, le 12 juin 2026



Il y a huit mois presque jour pour jour, entrait en vigueur le “plan de paix” négocié par les États-Unis. Le déséquilibre était évident dans les termes même de l’accord conclu : pas de garantie pour l’autodétermination des Palestinien-nes, pas d’engagement pour Israël. Alors qu’Israël a depuis bafoué plus de 3 000 fois le texte, retour sur 8 mois d’une “paix” de papier.

“C’est un cauchemar, pas un cessez-le-feu”

L’accord de Charm El-Cheikh prévoyait, dans ses termes, une cessation totale des hostilités et un retrait progressif des troupes israéliennes. Mais dans les faits, Israël n’a jamais cessé son offensive militaire à l’encontre de la population palestinienne de Gaza. À peine plus d’une semaine après son entrée en vigueur, le 20 octobre, l’Agence Média Palestine dénonçait déjà ce cessez-le-feu qui n’en est pas un.

978 Palestinien-nes ont été assassiné-es par Israël depuis (selon le dernier rapport du ministère de la santé, publié le 9 juin), sans que le cessez-le-feu ne soit officiellement rompu. Parmi les victimes figurent de nombreux-ses enfants : en janvier dernier, le porte-parole de l’UNICEF James Elder déclarait que “Plus de 100 enfants ont été tués à Gaza depuis le cessez-le-feu début octobre”, ajoutant que ce chiffre représente “environ un enfant tué chaque jour. Pendant un cessez-le-feu.” 

L’UNICEF précisait alors que ce chiffre de 100 victimes infantiles ne reflétait que les incidents pour lesquels suffisamment de preuves ont pu être rassemblées pour être enregistrés. Le nombre réel d’enfants palestinien-nes tué-es est probablement plus élevé. Des centaines d’enfants ont par ailleurs été blessé-es, donnant lieu à de nombreuses amputations et mutilations.

Si toutes les vies sont précieuses, le chiffre des enfants tué-es est significatif car il démontre que les attaques israéliennes se situent dans des zones fortement peuplées et ne sont pas circonscrites à des cibles militaires, contrairement à ce qu’affirme l’armée israélienne, qui a revendiqué nombre de ses attaques au cours du cessez-le-feu en affirmant avoir ciblé des combattants du Hamas. En outre, même le ciblage de combattants constitue une violation du principe-même d’un cessez-le-feu.

“C’est un cauchemar, pas un cessez-le-feu” commentait en novembre Faiq, habitant de Gaza-ville, décrivantt son ressenti à Al Jazeera après une série de bombardements israéliens qui avait fait 24 morts en une seule journée : “après un moment de calme, la vie redevient soudainement comme si c’était la guerre. On voit des morceaux de corps, de la fumée, du verre brisé, des personnes tuées, des ambulances. Des scènes dont nous ne nous sommes toujours pas remis et qui restent gravées dans nos mémoires.”

La ligne jaune, nouvelle frontière et nouveau front

Le retrait des troupes israéliennes de la bande de Gaza devait se faire en deux étapes, selon les dispositions prévues par l’accord. Dans un premier temps, l’armée israélienne a effectué un retrait provisoire derrière une “ligne jaune” qui couvrait un périmètre de près de 53% de l’enclave palestinienne. Elle aurait dû s’en retirer progressivement à la fin des échanges de prisonnier-es, menant à la seconde phase du plan, qui n’a donc jamais été mise en place.

Derrière la ligne jaune, les habitant-es de Gaza rapportent observer des destructions continues, confirmées par les images satellites. Les habitations et infrastructures y sont méticuleusement rasées, ce qui constitue un crime au regard du droit international, qui interdit la destruction délibérée de biens civils, et démontre la volonté israélienne d’empêcher tout retour des Palestinien-nes dans ces zones.

La meurtrière ligne jaune n’était pourtant pas prévue pour durer, car la seconde phase du plan prévoyait le retrait total de Gaza par l’armée israélienne. Les déclarations israéliennes ont néanmoins toujours été en contradiction avec cet engagement, le chef militaire Eyal Zamir allant, en décembre dernier, jusqu’à qualifier la ligne jaune de “nouvelle frontière” entre Israël et la bande de Gaza.

La mauvaise visibilité de cette ligne, démarquée par des sporadiques blocs de bétons peints en jaune et des monticules de terre déplacés au fur et à mesure par les soldat-es israélien-nes, a donné lieu à de nombreux drames à ses alentours, l’armée israélienne assassinant tout-e Palestinien-ne s’en approchant, quand certain-es ne savaient simplement pas qu’elle se situait là.

Au mois dernier, l’armée israélienne a implémenté une “zone tampon” en avant de la ligne jaune, parfois désignée comme une nouvelle “ligne orange”. Cela à donné lieu à de nouvelles vagues de déplacements, en particulier à Khan Younis, à l’est de la ville de Gaza et dans certaines parties du nord de Gaza, les familles se déplaçant plus à l’ouest pour échapper aux tirs. Elle s’est également accompagnée de frappes aériennes, de tirs d’artillerie et de tirs réels qui ont tué et blessé des Palestinien·nes, souvent sous prétexte qu’ils ou elles s’approchaient ou franchissaient la ligne d’origine.

Plus qu’une ligne ou une frontière, la ligne jaune est un front pour l’armée israélienne, qui contrairement à ses engagements, a avancé sa ligne progressivement, jusqu’à contrôller actuellement plus de 60% du territoire gazaoui. Cette volonté a été ouvertement revendiquée par Benjamin Netanyahou, s’est dit le 28 mai dernier déterminé à occuper 70% de la bande de Gaza.

Le mirage de la seconde phase

La seconde phase du plan de “paix, annoncée à plusieurs reprises, n’a en réalité jamais été implémentée, même si certains de ses éléments ont avancé, notamment avec la mise en place de l’autoproclamé “Conseil de la paix”, présidé par Donald Trump, censé superviser cette seconde phase.

Elle prévoyait également une passation de pouvoir du Hamas à un comité technocratique palestinien (NCAG). Ce comité a été créé, mais n’a pas été autorisé à se rendre à Gaza par Israël, qui exige le désarmement préalable du Hamas, affirmant que le refus de ce dernier représenterait en soi une violation du “cessez-le-feu”. 

Ce n’est pourtant pas exactement ce que prévoyait l’accord : pour rappel, dans le cadre de la première phase de celui-ci, le Hamas a accepté de libérer tous les otages israéliens restants en échange de la libération de prisonniers palestiniens, du retrait des forces israéliennes jusqu’à la ligne jaune et de la cessation immédiate de toutes les opérations militaires, de l’entrée à Gaza d’au moins 600 camions d’aide humanitaire par jour, ainsi que de 200 000 tentes et 60 000 logements temporaires, des engagements qu’Israël n’a pas respectés. Conditions qui n’ont pas été remplies par Israël.

Or les négociations en vue de la deuxième phase du cessez-le-feu, comprenant le désarmement du Hamas, y étaient conditionnées. Les négociations se poursuivent malgré tout, Israël prétendant ignorer ses propres violations et distordant le narratif pour imposer son exigence maximaliste (le désarmement total et immédiat du Hamas) comme condition à toute discussion. 

Génocide à bas bruit

Hier matin, les nouvelles étaient difficiles. Mais maintenant, c’est mieux”, expliquait le 10 octobre 2025 Nasser al-Qernawi, 62 ans, au micro d’Al Jazeera à Deir Al-Balah. C’était il y a huit mois. “J’ai l’impression que c’est plus proche, mais il n’a pas prononcé le mot « paix », pas Netanyahou. Les autres ont prononcé le mot « paix », mais pas lui. On ne sait toujours pas ce qu’il pense, mais je pense qu’il s’en tiendra à cela… si Trump vient et signe, ce sera terminé.

Ces paroles résument le climat qui régnait à Gaza à l’aube de l’entrée en vigueur des accord de Charm el-Cheikh, entre espoir et désillusion. Car s’il était vanté à corps et à cri par Donald Trump, qui affirmait avoir apporté la “paix éternelle au Moyen-Orient (sic)”, les ministres israéliens étaient déjà nombreux à affirmer leur détermination à ne pas le respecter. L’inertie de ce Conseil était prévisible, et pourrait en avoir été l’objectif, comme nous le détaillons dans cet article.

Ils appellent cela la paix, mais pour les Palestiniens, cela risque d’être l’apartheid dans ce qu’il a de pire”, avertissait alors Francesca Albanese dans un message publié sur les réseaux sociaux. “Tous les regards doivent rester tournés vers la Palestine. Peuples du monde, ne détournez pas le regard maintenant.

Il est important de rappeler que si cet accord a vu le jour alors, c’est grâce à la pression croissante exercée par les citoyen-nes du monde entier sur leurs gouvernements au cours des mois précédents. Cet accord a pourtant été présenté comme une victoire pour Trump, et le désignait comme garant de celui-ci. 

En conséquence, pour de nombreux-ses observateur-ices, c’est précisément ce que redoutait Albanese qui a eu lieu : les peuples du monde, qui s’étaient mobilisés pour exiger le fin du génocide, ont détourné le regard d’un génocide qui se poursuit désormais à bas bruit.

“Les regards du monde entier ont commencé à se détourner », regrettait Eman Abu Zayed dans un article d’Al Jazeera publié en janvier 2026, traduit par l’Agence Média Palestine. “En novembre, j’ai remarqué que l’intérêt pour ce que j’écris sur Gaza a commencé à diminuer, que ce soit sur les réseaux sociaux ou dans les médias – ce que d’autres journalistes et écrivain.es palestinien.nes ont également observé. L’intérêt au niveau international a diminué parce que le public s’est facilement laissé convaincre que la guerre avait pris fin.

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