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Par Randa Farah, 7 avril 2020

Palestinians take part during a protest against the United States decision to stop funding and backing the United Nations Relief and Works Agency (UNRWA) in the West Bank city of Hebron on September 8, 2018. The United States the biggest contributor to the UNRWA announced that halted all funding to United Nations Relief and Works Agency (UNRWA) that helps Palestinian refugees, labelled it ìirredeemably flawed operation.î UNRWA is considered a lifeline for millions of Palestinians for over 70 years. Photo by Wisam Hashlamoun

L’Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA) a récemment lancé un appel pour trouver 14 millions de dollars en prévision d’une épidémie de coronavirus dans les camps de réfugiés palestiniens. C’est une indication de la désastreuse situation financière dans laquelle se trouve cette agence, particulièrement depuis que les Etats-Unis — jadis son principal donateur— a coupé sa dotation annuelle de 360 millions de dollars en août 2018.

Aucune description ne peut vraiment capturer la souffrance croissante que ces coupes ont apportée. Dans la Bande de Gaza, par exemple — un des endroits les plus densément peuplés du monde – environ 1,4 million sur 2 millions de personnes sont des réfugiés, et 80% d’entre eux dépendent de l’aide humanitaire pour leur subsistance et leur gagne-pain. Les coupes ont réduit des services clés, de la santé à l’éducation, accélérant la descente de Gaza dans une terrifiante dystopie.

Nouvelles coupes, même politique

Bien que la décision américaine de 2018 ait causé un « déficit historique » dans le budget de l’UNRWA, elle ne signalait pas un changement fondamental de politique de la part des Etats-Unis. Elle représentait plutôt une montée en puissance de la stratégie américano-israélienne continue d’affaiblir et finalement de démanteler l’agence. Au lieu de servir de moyen d’intégration des réfugiés, selon l’intention originelle des puissances occidentales, l’UNRWA est devenue au cours des décennies comme un symbole de la situation difficile des réfugiés palestiniens et un état-providence-en-exil de substitution. C’est pourquoi les ailes de l’agence ont été rognées et ses programmes ciblés.

Au fil du temps et particulièrement depuis les Accords d’Oslo, Israël et les Etats-Unis ont eu l’objectif de détruire la philosophie culturelle de l’UNRWA, en tant que celle-ci contribue au sens collectif d’une appartenance nationale palestinienne. Ils se sont aussi efforcés de s’immiscer entre les réfugiés et l’agence, d’étendre les mécanismes de surveillance permettant de scruter et de contrôler les programmes de l’agence ainsi que son personnel, et de diminuer son prestige régionalement et internationalement.

Pendant des années, les groupes de pression israéliens ont poussé les états occidentaux à suspendre leur financement de l’UNRWA, accusant l’agence d’antisémitisme, de corruption ou de liens avec le terrorisme (1). Les états donateurs comme le Canada ont répondu en conditionnant leur financement à une « réforme » des programmes et à des procédures plus strictes de surveillance. L’UNRWA obtempère d’ordinaire à de telles exigences pour garantir les financements.

En réponse également à ces pressions, l’UNRWA a mis de plus en plus en valeur des concepts comme la neutralité, les droits humains, le développement humain, la protection et le genre pour souligner les droits individuels et sociaux tout en s’interdisant des expressions de ce qu’elle définit comme « politique ». D’anciens employés de l’agence ont relayé à l’auteure de cet article que, dans les dernières années, des employés ne s’exprimant pas « façon neutre » ont reçu des avertissements ou

ont été licenciés. On a aussi demandé au personnel d’enlever les cartes palestiniennes pré-1948 des manuels scolaires et des établissements de l’UNRWA, et de surveiller les programmes pour garantir qu’ils ne contiennent aucune critique d’Israël ou du sionisme.

Les Palestiniens dont les voix ont été marginalisées pendant trop longtemps, particulièrement les réfugiés et les pauvres doivent être encouragés à participer aux efforts pour récupérer l’UNRWA. Cliquez pour twitter.

Séparer l’individuel du collectif et définir l’appartenance nationale palestinienne comme un acte politique qui transgresse le mandat humanitaire de l’agence font taire les demandes pour les droits collectifs palestiniens. L’agence insiste aussi sur les améliorations de l’infrastructure des camps et sur les programmes de microfinancements, qui sont liés encore plus clairement à une stratégie à long terme pour intégrer et relocaliser les réfugiés plutôt que de leur donner les moyens de se prendre en charge et de les rendre finalement capables de réaliser leur droit au retour.

En Jordanie, par exemple, des programmes efficaces, basés sur la communauté et permettant une participation authentique, particulièrement au milieu et à la fin des années 1980, ont tourné court et leurs vestiges ont été transmis à l’état jordanien ou même sous-traités à des organisations internationales. Ils incluaient des centres de programmes pour les femmes, des programmes pour la jeunesse et le programme de réhabilitation communautaire pour les personnes handicapées. Ces centres servaient les communautés locales tout en favorisant et en protégeant une vie culturelle et une identité collective palestiniennes.

Réagir

La coupe des subventions américaines de l’UNRWA et les « réformes » paralysantes de l’agence reflètent l’environnement politique consolidé par les politiques du gouvernement de Trump, dont le « Marché du siècle » et le soutien pour l’annexion illégale par Israël de Jérusalem, d’une grande partie de la Cisjordanie et des Hauteurs du Golan en Syrie. Trump a même décidé qu’il n’y a pas de Palestiniens à Jérusalem, seulement des « Arabes » et des non-Israéliens. Cela a des implications pour les opérations de l’UNRWA, parce que s’il n’y a pas de Palestiniens à Jérusalem, il n’y a pas de réfugiés palestiniens à qui dispenser des services. Un tel narratif crée une situation plus propice à la menace d’une campagne américaine et israélienne, appuyée probablement par leurs supporters comme l’Arabie saoudite, pour annuler la Résolution 194 (III) des Nations Unies.

Pourtant de telles conséquences impérialistes ne sont pas inévitables ; elles peuvent être arrêtées s’il y a une stratégie. En particulier, ces Palestiniens dont les voix ont été marginalisées et réduites au silence pendant trop longtemps, particulièrement les réfugiés et les pauvres, doivent être encouragés à participer à des efforts collectifs pour récupérer l’UNRWA :

Les Palestiniens dans les organisations de la société civile, les partis politiques et les comités pour le droit au retour doivent récupérer l’UNRWA des mains de ceux qui tentent de l’instrumentaliser comme mécanisme d’intégration ou de relocalisation. Cela veut dire de mobiliser les réfugiés et les employés-réfugiés de l’UNRWA pour mieux coordonner des campagnes appelant l’attention sur le fait que le mandat de l’agence est de fournir aux réfugiés des services humanitaires jusqu’au moment où une solution politique juste et durable sera trouvée, solution incluant le rapatriement parmi les options possibles.

• Les centres juridiques et les experts en droit international devraient développer une stratégie unifiée pour intervenir dans des forums internationaux afin de court-circuiter les campagnes anti-UNRWA.

• Les forces progressistes palestiniennes et les comités et les campagnes pour le droit au retour doivent consolider leurs efforts pour contrer les rumeurs et les idées malveillantes sur l’UNRWA.

• Les Palestiniens devraient s’opposer à des conditions, imposées sur l’UNRWA par les donateurs, qui violent les droits des réfugiés, comme les droits des enfants réfugiés à apprendre dans des écoles de l’UNRWA leurs histoires d’avant 1948 et leurs droits inaliénables, comme le droit au retour.

• Les Palestiniens doivent aussi s’interroger plus profondément sur le fait qu’une part si élevée du budget de l’UNRWA va dans des workshops sur la « neutralité » ou les « droits humains », ainsi que dans la « surveillance » et ils devraient travailler à changer cette utilisation des financements pour tenir compte du fait que beaucoup de familles de réfugiés sont dans un besoin urgent de ces ressources pour des services fondamentaux de soins ou de secours.

Notes:

1. Voir, par exemple, une des tentatives les plus récentes de B’nai B’rith Canada appelant à suspendre la subvention à l’agence pour cause de « corruption ».

Randa Farah

Randa Farah, conseillère politique pour Al-Shabaka, est maîtresse de conférences à l’université de Western Ontario, dans le département d’anthropologie. Dr. Farah a écrit sur la mémoire populaire palestinienne et les reconstructions d’identité, sur la base de son travail de terrain dans un camp de réfugiés en Jordanie. Elle a été chercheuse associée au Centre d’Etudes et de Recherches sur le Moyen-Orient Contemporain (CERMOC), en Jordanie, où elle a mené des recherches sur les réfugiés palestiniens et l’UNRWA. Elle a occupé différents postes comme membre invitée et chercheuse associée au Centre pour les études sur les réfugiés (RSC) de l’université d’Oxford.

Traduction : CG pour l’Agence Média Palestine

Source : Al-Shabaka