Assez des seigneurs de la guerre. Il existe une autre voie.

Le militarisme addictif d’Israël nous a convaincu.e.s que la prochaine dose de drogue sera celle qui arrangera les choses pour toujours. Mais il existe une autre voie.

Par Orly Noy, le 23 octobre 2023

Des soldats de l’infanterie de réserve de Tsahal et des chars Merkava s’entraînent lors d’un exercice militaire sur le plateau du Golan, le 23 octobre 2023. (Michael Giladi/Flash90)

Depuis le massacre perpétré par le Hamas dans les communautés israéliennes entourant la bande de Gaza le 7 octobre, Israël est pris d’un effroyable désir de vengeance. Des ministres du gouvernement, des responsables de l’armée et des membres de l’opinion publique – dont beaucoup sont identifié.e.s au camp de gauche – appellent ouvertement à l’anéantissement de Gaza et à l’imposition d’un coût sans précédent à ses plus de 2 millions d’habitant.e.s. Lorsque quelqu’un s’y oppose, ils.elles s’empressent de répondre de manière provocante : « Quel autre choix avons-nous ? »

C’est non seulement une question légitime, mais aussi la question la plus importante à l’ordre du jour. Je voudrais proposer un plan d’action très concret, même si je sais que dans l’état d’esprit de l’opinion publique aujourd’hui, il s’agit d’un faible sifflement contre le vent.

Cette proposition d’action repose sur deux hypothèses fondamentales. La première est que toutes les vies humaines ont la même valeur. Le sang d’une personne n’est pas plus rouge que celui d’une autre, et tous les habitant.e.s du territoire situé entre le Jourdain et la mer Méditerranée ont un droit égal à la justice, à la liberté et à la sécurité.

Ne vous empressez pas d’acquiescer : l’expérience a prouvé que cette affirmation de base est loin d’être largement acceptée. Celles et ceux qui sont prêt.e.s à accepter, sans « si » ni « mais », ceux.celles-là, et seulement ceux.celles-là, sont mes partenaires politiques – Palestinien.ne.s et Israélien.ne.s confondu.e.s.

La deuxième hypothèse est que la poursuite de la guerre et son extension par une invasion terrestre de Gaza pourraient conduire à une catastrophe qui éclipserait celle que nous connaissons déjà. Les tensions au nord avec le Liban et la Syrie, les dizaines de milliers de personnes qui descendent dans la rue dans les pays arabes, y compris dans la Jordanie voisine, les appels lancés par les activistes du mouvement du Temple pour que des masses de Juifs.ves montent sur le Mont du Temple/Haram al-Sharif, et l’approfondissement d’un état d’esprit génocidaire au sein de l’opinion publique israélienne, tout cela constitue la recette d’un désastre d’une ampleur que nous n’avons jamais connue auparavant et dont il n’y aura peut-être plus jamais de résurrection.

Le système Iron Dome tire des missiles d’interception alors que des roquettes sont tirées de la bande de Gaza vers Israël, vu de Sderot, le 11 mai 2023. (Flash90)

Et il y a une autre hypothèse : répéter la même politique qu’Israël mène depuis des décennies et s’attendre à ce qu’elle produise un résultat différent est une stupidité délibérée. C’est cette politique qui nous entraîne dans l’abîme. Nous devons la revoir à 180 degrés.

Une voie alternative

Le premier impératif qui découle de ces hypothèses est un cessez-le-feu immédiat et l’échange de prisonnier.e.s et d’otages de part et d’autre. Il ne devrait pas être difficile d’admettre que le massacre qu’Israël déclenche actuellement à Gaza n’a rien à voir avec notre sécurité. En effet, pour chaque haut responsable du Hamas dont nous entendons le nom lorsque l’armée se vante d’un assassinat réussi, cent autres Palestinien.ne.s innocent.e.s sont massacré.e.s.

Si ce massacre d’innocent.e.s semble être un prix légitime à payer pour l’élimination des membres du Hamas, l’intégrité élémentaire exigerait également que le Hamas détruise des quartiers entiers autour du quartier général de Tsahal à Tel Aviv, situé au cœur de la ville la plus peuplée d’Israël. Si les vies de tous les êtres humains sont égales et que nous acceptons le meurtre d’innocent.e.s à Gaza dans le cadre de la « guerre contre le Hamas », il doit en être de même en retour – ce qui, bien entendu, n’est pas le cas.

Il n’y a rien de plus urgent, du point de vue d’Israël, que le retour de plus de 200 personnes actuellement retenues en otages à Gaza. Ces personnes, qui ont été criminellement négligées par un pays qui a envoyé la plupart des forces censées les protéger pour surveiller les colons en Cisjordanie, sont redevables d’au moins cela.

Oui, il faudra également libérer les prisonnier.e.s palestinien.ne.s, y compris celles et ceux qui ont du sang sur les mains, ainsi que des centaines de prisonnier.e.s qui n’ont jamais été condamné.e.s ni même jugé.e.s. Nous l’avons déjà fait. C’était la bonne chose à faire à l’époque, et elle l’est doublement aujourd’hui.

Dans le même temps, Israël devrait s’engager à lever le siège de longue date de Gaza, qui retient plus de deux millions de personnes dans une enclave dont les conditions de vie ont été définies par les Nations Unies il y a des années comme impropres à l’habitation humaine. Le blocus criminel n’a jamais eu d’objectif sécuritaire ; il sert uniquement de punition collective infligée à chaque habitant.e de la bande de Gaza pour le crime d’avoir « choisi » le Hamas, il y a près de 18 ans. La tâche de protéger les frontières du pays doit être accomplie à l’intérieur des frontières du pays.

Des enfants palestiniens jouent dans un camp de l’UNRWA à Khan Younis, dans le sud de la bande de Gaza, le 23 octobre 2023. (Atia Mohammed/Flash90)

Israël doit également coopérer avec la communauté internationale, y compris les pays arabes, pour la mise en œuvre immédiate d’un plan de réhabilitation complet pour Gaza. Le droit que nous nous sommes arrogé au fil des ans d’emprisonner des masses de gens et de les maintenir au seuil de la vie et de la mort – jusqu’à compter les calories quotidiennes que chaque résident.e est autorisé.e à consommer – est un crime odieux qui n’a abouti qu’à l’aggravation de la souffrance, du désespoir et de la haine. Il est temps d’y faire face.

La levée du blocus de Gaza devrait coïncider avec l’abandon de la politique consistant à isoler Gaza du cas palestinien dans son ensemble. Gaza n’est pas un univers parallèle. Il n’y aura pas de paix avec Gaza ou à Gaza tant qu’Israël continuera d’opprimer les Palestinien.ne.s en Cisjordanie, à Jérusalem-Est et dans les territoires israéliens de 1948. Par conséquent, parallèlement à la levée du blocus de Gaza, Israël doit présenter un plan immédiat de retrait de l’ensemble de la Cisjordanie.

Mais avant cela, Israël doit démanteler les bastions de la terreur juive en Cisjordanie, mettre fin à la dissémination entre les forces militaires et les colons, qu’il est déjà très difficile de distinguer, et fournir une protection totale aux résident.e.s palestinien.ne.s jusqu’à ce que le retrait de l’armée des territoires soit réglé.

Enfin, dans le même temps, la persécution par Israël de la sphère politique palestinienne doit cesser afin de permettre de véritables élections démocratiques, desquelles sortiront des dirigeant.e.s indépendant.e.s qui ne serviront plus de sous-traitants à l’occupation israélienne. De véritables élections démocratiques et un véritable processus visant à mettre fin à l’occupation constituent le moyen le plus efficace de désarmer le Hamas, tant sur le plan militaire que politique – certainement plus que toutes les « opérations » sanglantes au cours desquelles l’armée a promis d' »éliminer le Hamas », jusqu’à la prochaine.

Plus jamais ça

En ce moment même, et sous les auspices de la guerre, le nettoyage ethnique rampant qui a lieu en Cisjordanie depuis des années prend une vitesse alarmante et est mis en œuvre avec la pleine coopération de l’armée et des colons. Des communautés entières ont fui, beaucoup d’autres ont besoin de la présence permanente d’activistes israélien.ne.s pour servir de médiateurs.rices – pas toujours avec succès – entre leurs résident.e.s et les armes meurtrières des colons et de l’armée. Celles et ceux qui refusent de comprendre la réalité actuelle dans son contexte global et s’obstinent à n’en considérer qu’un fragment ne seront pas préparé.e.s à faire face à ses conséquences.

Les biens et les restes des maisons des familles palestiniennes à Ein Samia, en Cisjordanie. (Oren Ziv)

Le contexte complet de cette réalité comprend également la persécution effrénée qui est actuellement menée contre les citoyen.ne.s palestinien.ne.s d’Israël. Ces brimades ne peuvent pas non plus être séparées du concept israélien familier de contrôle par l’oppression. La menace honteuse du commissaire de police d’envoyer à Gaza tout citoyen arabe qui manifesterait contre l’assaut d’Israël sur la bande assiégée aurait dû faire descendre dans la rue tout.e citoyen.ne soucieux.se de démocratie.

La résignation du public à l’ordre « Silence, on est en guerre ! » et à la répression institutionnalisée des citoyen.ne.s palestinien.ne.s ne fait pas que cracher au visage de l’idée de démocratie – pour laquelle, récemment encore, des millions de personnes sont descendues dans la rue – mais représente une rupture civile dont il sera très difficile de se remettre, si tant est que l’on puisse s’en remettre. Il s’agit d’une élimination ciblée de notre partenariat avec celles et ceux sans lesquel.le.s tout discours sur la démocratie est fondamentalement stérile. Cette persécution doit cesser. Le chef de la police doit être démis de ses fonctions. Immédiatement.

Je n’ai pas la naïveté de croire que le moindre mot de ces revendications trouvera une oreille attentive aujourd’hui, dans le tumulte de la guerre et de la vengeance. Il est très possible qu’aux yeux du ministre de la communication, elles entrent dans la catégorie « atteinte au moral national« , ce qui, selon le règlement qu’il serait en train d’élaborer, est passible d’une peine d’emprisonnement. Mais mon moral national et celui de beaucoup d’autres a été enterré avec les victimes du massacre dans le sud d’Israël. Il est retenu prisonnier avec les otages de Gaza. L’aveuglement ne le ramènera pas, et ce n’est plus un privilège que nous pouvons nous permettre.

J’insiste pour dire que la logique d’action actuelle d’Israël est exactement la même que celle qui nous conduit tous.tes, Palestinien.ne.s et Israélien.ne.s, à nous vautrer dans le sang depuis des années. C’est pourquoi ma première réponse à la question « Que faut-il faire maintenant ? » est la suivante : ne plus faire la même chose. Nous devons abandonner ce comportement addictif, qui nous a convaincus que la prochaine dose de médicament sera celle qui arrangera les choses pour toujours.

Éteindre les flammes

À celle et ceux qui voient dans ces mots une invitation à une déclaration de défaite israélienne, je dis : qu’il en soit ainsi. L’idée que nous pouvons continuer à entretenir ce conflit sanglant, avec toute l’oppression qui lui est inhérente, sans en payer le prix, a certainement été vaincue. Vos victoires ne nous ont apporté que le deuil et la mort, pour les Israélien.ne.s comme pour les Palestinien.ne.s. La victoire que vous m’offrez ne m’intéresse pas, car je sais qu’elle ne se matérialisera que sous la forme des prochaines tombes que nous devrons creuser.

Si la défaite consiste à réaliser enfin que la promesse de vivre éternellement par l’épée est une promesse criminelle et malsaine, je suis prêt à m’avouer vaincue tout de suite. Car nous avons déjà été vaincu.e.s : à Be’eri et à Gaza, à Sderot et à Khan Younis, à Ashkelon et au camp de réfugié.e.s de Jénine. Cette campagne de vengeance insensée ne ramènera personne. Les flammes de la haine qui font rage actuellement nous brûleront tous.tes si nous ne les éteignons pas.

Regardez autour de vous et voyez comment les voix de la vie sont réduites au silence l’une après l’autre et comment elles sont remplacées par les appels de la mort. Ces appels atteignent maintenant de nombreux gauchistes sous la forme d’agressions physiques – comme celles qui ont visé le journaliste Israel Frey – ainsi que d’un niveau de discours de haine et de menaces que moi et beaucoup de mes camarades n’avons jamais rencontré auparavant.

Si la défaite signifie un profond mépris pour la politique militariste d’Israël, qui continue à nous vendre les mensonges de la « sécurité », de « l’élimination du Hamas » ou du diable sait quoi, au prix de la vie des otages et de la vie de beaucoup d’autres qui seront sacrifié.e.s sur l’autel du pouvoir, de l’arrogance et de la vengeance, je hisse maintenant le drapeau blanc. À tout moment, je le préfère au drapeau noir de ces seigneurs de la guerre qui ne nous ont apporté que souffrance, haine et mort.

Orly Noy est rédactrice à Local Call, militante politique et traductrice de poésie et de prose en farsi. Elle est présidente du conseil d’administration de B’Tselem et militante au sein du parti politique Balad. Ses écrits traitent des lignes qui se croisent et définissent son identité en tant que Mizrahi, femme de gauche, femme, migrante temporaire vivant à l’intérieur d’une immigrante perpétuelle, et du dialogue constant entre elles.

Source: +972

Traduction ED pour l’Agence Média Palestine

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