Ce que les données de l’UE nous disent de la vivacité du commerce d’armement avec Israël

Une analyse des données de l’Union Européenne par le média EUObserver révèle qu’en 2024, et en plein génocide à Gaza, c’est la France qui a accordé le plus de licences d’exportation militaire à destination d’Israël. Décryptage.

Par l’Agence Média Palestine, le 13 mai 2026



Alors qu’Israël perpètue depuis octobre 2023 un génocide à Gaza, la France se voyait bien le plus grand exportateur d’armes de l’Union européenne (UE) en direction d’Israël en 2024, avec 362 millions d’euros de licences accordées, rapportait le média EUObserver le 29 avril dernier.

Un chiffre exorbitant, et incohérent avec la réalité matérielle, mais qui révèle tout de même un soutien politique à Israël fermement ancré dans des relations de dépendance économique. 

Point technique

Avant toute chose, il faut regarder ces chiffres avec précision : en France, sous le principe de la “licence unique”, toutes les opérations liées à une vente d’armes, de la prospection à la livraison en passant par la signature du contrat et la production, doivent relever d’une même licence. 

Pour ne pas avoir à re-demander une licence en cas de dépassement de l’estimation initiale, les industriels ont donc tendance à gonfler leurs prévisions lors de leur demande de licence. Ce chiffre de 362 millions d’autorisations délivrées (qui va jusqu’à 387 millions selon le rapport français du ministère des armées) ne correspond donc pas à la réalité des livraisons effectivement réalisées, qui s’élèvent dans les faits à 16 millions d’euros pour 2024. Il n’en témoigne pas moins de la vitalité commerciale entre Israël et la France.

Les autres pays d’Europe ne sont pas soumis à ce même principe de licence unique, mais sont tenus chaque année de produire des données liées à leurs propres exportations et les fournir à l’UE, qui sort un tableau consultable par tous, selon le principe de transparence garanti par un code de conduite européen sur les ventes d’armes. Mais que vaut cette transparence, si elle ne permet pas à chacun·e de comprendre ce que ces chiffres représentent ? 

Si le montant de licences délivrées ne correspond pas aux ventes réelles ni aux livraisons effectuées, c’est un chiffre qui démontre un démarchage commercial sérieux de la France vis-à-vis d’Israël. Or, pour rappel, la Cour de justice internationale (ICJ) a alerté en janvier 2024 d’un “risque plausible de génocide”, déclaration qui “enclenche un régime juridique qui engage tous les pays autant que les entreprises”, comme le soulignait Insaf Rezagui, docteure en droit international et juriste, lors d’une conférence de presse en avril dernier. Les ventes d’armes, dans ce contexte, devraient être suspendues, ou tout du moins contrôlées afin d’empêcher que celles-ci ne soient utilisées pour commettre un génocide. Un engagement que la France n’a pas relevé.

Pourquoi la France vend-elle des armes ?

La France présente l’exportation d’armes comme un moyen d’assurer son indépendance et sa souveraineté”, explique Aymeric Elluin, responsable de plaidoyer armes et peine de mort pour Amnesty France, joint par l’Agence Média Palestine. “Ce point n’est pas complètement vrai, et le dernier rapport d’information du parlement démontre clairement que la France est, en conséquence, dépendante de ses clients.

La France met aussi en avant une logique de partenariat économique, arguant que l’armement a aussi des retombées sur le civil, faisant de la France un pays dit fiable. Cela est difficile à mesurer, et le lien entre les ventes d’armes et les intérêts économiques est compliqué à estimer réellement.

Enfin, la France met aussi en avant la création d’emplois, l’équilibre de la balance commerciale… S’il y a une part de vérité, ce n’est pas aussi simple : le chiffre des emplois liés à l’exportation n’est pas connu, et en 2022, Bercy avait même confirmé que les ventes d’armes ne sont pas essentielles dans l’équilibre de la balance commerciale, et qu’elles ne représentent que 2% par rapport au déficit commercial.

En revanche, notre analyse à Amnesty, c’est que les exportations d’armes mettent la France dans une situation de dépendance vis-à-vis du client. Ces partenariats l’empêchent de critiquer voire de s’opposer aux pratiques des pays auxquels elle vend des armes, et lui diminue sa capacité d’influence internationale.”

Encore une fois, l’état français ment

Si le chiffre mis en avant par EUObserver est intéressant, c’est qu’il témoigne d’une forte incohérence entre les déclarations et la pratique. Depuis le début du génocide, le France prétend ne pas vendre d’armes offensives en Israël, assurant que les seules livraisons autorisées seraient destinées à des fins “défensives” ou à de la réexportation vers des pays tiers. 

Non seulement ces affirmations ont été démenties par plusieurs rapports, mais la convention sur le génocide exige en outre de ses pays membres (dont la France) qu’ils préviennent activement le génocide, et un embargo sur les armes, quel que soit leur usage, pourrait représenter une des mesures nécéssaires.

Encore une fois, l’État français ment”, réagit Thomas Nayal, co-rédacteur du rapport d’Urgence Palestine “Les dessous des exportations militaires françaises vers Israël”, qui dévoilait le mois dernier l’étendue des ventes d’armes et de leur probable usage militaire par Israël. Contacté par téléphone par l’Agence Média Palestine, le juriste poursuit : 

“Et cela dure depuis 3 ans maintenant. Après notre rapport détaillant toutes les livraisons d’armes au complexe militaro-industriel israélien, voici les chiffres officiels montrant que la France est le 1er pays d’Europe, en termes de licence, pour du matériel de guerre à destination d’Israël. Ce mensonge continu est bien la preuve de la complicité de l’État français dans l’ensemble des crimes coloniaux, complicité guidée tant par l’intérêt financier que par le prisme néocolonial qui gouverne la politique étrangère française.

Le cas de l’Allemagne

L’autre information intéressante des chiffres publiés par EUObserver concerne les chiffres des exportations allemandes, qui semblent en baisse alors que l’Allemagne porte un soutien vocal et féroce à Israël, et qu’elle est historiquement en seconde place des ventes mondiales vers Israël, derrière les État-Unis et bien devant la France.

Or, en 2024, une suspension non-officiellement revendiquée a mené à une baisse spectaculaire de 50% des exportations de matériel militaire en direction d’Israël. Cette suspension, levée depuis, coïncide avec la saisie de la Cour internationale de justice (ICJ) par le Nicaragua pour “violation la convention des Nations unies sur le génocide en envoyant des armes à Israël”.

Il y a eu sans doute une réaction politique de l’Allemagne à cette contestation en droit, mais cette suspension a été de courte durée, puisque les exportations semblent avoir repris depuis”, tempère Aymeric Elluin.

Cette action du Nicaragua, qui n’a pas d’équivalent, n’en a pas moins rendu le soutien de l’Allemagne à Israël de moins en moins défendable, comme l’expliquait cet article de l’Agence Média Palestine, la contraignant à renoncer à soutenir Israël dans l’affaire intentée par l’Afrique du Sud pour génocide devant la CIJ.

Il y a un impact réel, mais qui n’empêche pas l’Allemagne de rester un soutien fermement engagé, notamment en s’opposant à la suspension de l’accord d’association. Les positions sont toujours crénelées, il n’y a pas de cohérence ni de fermeté. Pas de vision claire, sauf une : les morts continuent de s’amonceler.

Les seules publications de notre site qui engagent l'Agence Média Palestine sont notre appel et les articles produits par l'Agence. Les autres articles publiés sur ce site sans nécessairement refléter exactement nos positions, nous ont paru intéressants à verser aux débats ou à porter à votre connaissance.

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