L’Agence Média Palestine s’est entretenue avec Claire Nicolet, coordinatrice des urgences à Gaza pour l’organisation Médecins Sans Frontière (MSF), qui dénonce une crise alimentaire délibérément provoquée par Israël dans l’enclave palestinienne.
Par l’Agence Média Palestine, le 13 mai 2026

Agence Média Palestine : Un récent communiqué MSF dénonce des restrictions des entrées alimentaires et humanitaires ayant mené à une “malnutrition alarmante” à Gaza. Pouvez-vous nous décrire la situation alimentaire actuelle des Gazaoui·es, et son évolution depuis octobre 2023 ?
Claire Nicolet : Nous observons en effet, depuis les 3 dernières années, beaucoup de restrictions au niveau des entrées de nourriture, et ce de manière extrêmement fluctuante. Il y a eu une période particulièrement difficile entre mars et octobre 2025, autour du blocus total. À ce moment-là, les marchés étaient vides et la population mangeait ce qu’il restait, soit principalement des boîtes de conserve, avec aucun accès aux légumes, à la viande et aux œufs.
Au-delà de ça, et jusqu’à aujourd’hui, on observe beaucoup de restrictions, toujours très fluctuantes : en fonction des mois et semaines, on va avoir des autorisations sur telle ou telle denrée, sans jamais de continuité, et toujours très peu de protéines, soit très peu de viande et d’œufs.
L’autre gros problème réside dans les prix, qui sont également très fluctuants du fait des restrictions, et les denrées de base sont parfois extrêmement chères pour une population qui n’a en grande majorité plus de ressources financières. On observe donc en conséquence une grande dépendance des cuisines collectives, et donc une grande vulnérabilité à la fluctuation des restrictions.
Les informations que nous recueillons au sein de nos centres de santé et dans les hôpitaux font état des conséquences directes sur la santé de la population de Gaza, qui nous ont amenés à conclure à une crise de malnutrition.
AMP : Vous parlez d’une crise de malnutrition “entièrement provoquée”. En quoi cette situation diffère-t-elle d’autres conflits que MSF est amené à observer ?
CN : Ce qui est extrêmement difficile dans ce contexte, c’est qu’on parle d’une décision politique de bloquer ou non les camions. Il n’y pas de problème logistique en soi : on parle de quelques kilomètres à franchir, que ce soit depuis Israël ou l’Égypte.
Quand la nourriture n’arrive pas à Gaza, ou seulement une nourriture inappropriée, ce n’est pas un blocage physique. Dans d’autres pays, il s’agira souvent d’un problème lié aux cultures altérées pour une raison ou une autre, des problèmes d’argent, d’agriculture, d’insécurité : là non, logistiquement parlant c’est très facile.
C’est donc bien une décision politique et militaire qui mène à cette situation-là, et qui est d’autant plus inacceptable.
AMP : Quels sont les principales répercussions néfastes, observées ou à craindre, d’une malnutrition prolongée ?
CN : Il y plusieurs points qu’on observe chez une population qui aurait été en manque de nourriture. Il y a le plus immédiat, qui s’observe en particulier chez les enfants de moins de cinq ans, plus fragiles, et qui est tout simplement la mortalité, avec 7% des patient·es que nous avons suivis qui sont décédés.
Ce qu’on observe également chez les patient·es de moins de 5 ans que nous suivons pour malnutrition, c’est que moins de la moitié ont atteint un poids normal, avec des conséquences de santé directes, des enfants qui ne grandissent pas normalement en raison de la malnutrition.
Mais nous n’observons pas cela seulement sur les enfants. On observe aussi une augmentation des cas de naissance prématurée car les mères elles-mêmes sont malnutries, des enfants qui naissent avec un poids très léger, des difficultés liées à l’allaitement, etc. Ça ne concerne pas seulement les enfants mais aussi les adultes, avec des pertes de poids importantes observées.
Sur le long terme, il y a des conséquences possibles de problèmes de santé, et notamment d’une incapacité de survivre à des maladies associées : en raison de la malnutrition, les personnes vont être plus vulnérables à des maladies qui auraient été sans gravité en temps normal.
Le dernier point que nous observons parmi les nombreux blessé·es que nous soignons, c’est que elles et ils récupèrent et cicatrisent moins bien, ont du mal à guérir de leur blessures du fait de la malnutrition.
AMP : Quelle est la situation de MSF à Gaza actuellement, après le refus d’Israël de réenregistrer votre ONG parmi celles autorisées à pénétrer dans Gaza ?
CN : Oui, nous arrivons à poursuivre nos opérations à Gaza, et en Cisjordanie également, mais avec énormément de difficultés. Nous avons été obligé·es notamment d’adapter toute notre structure humaine, car notre personnel international n’est plus autorisé à se rendre en Palestine.
Cela amène de grandes difficultés car nous n’avons pas toujours de ressources locales, notamment par exemple en chirurgie plastique, où nous sommes dans l’incapacité d’envoyer nos spécialistes et nous retrouvons sans chirurgien sur place.
Ensuite, et ce depuis le 1er janvier, nous ne pouvons plus envoyer de camion MSF, donc plus de médicaments, de matériel médical, et nous épuisons nos réserves. Nous travaillons activement à la recherche de partenaires pour trouver un moyen de contourner ces restrictions, mais à l’heure actuelle la situation est très inquiétante.
Heureusement, il existe une très grande solidarité entre les organisations de Gaza, avec des moyens de partage des ressources qui préexistaient à cette situation. Donc pour le moment nous ne sommes pas en train d’arrêter nos activités faute de ce matériel, mais c’est un risque réel, si nous ne trouvons pas de solution, car à l’heure actuelle il n’y a pas d’accord possible avec Israël.
AMP : Outre les restrictions qui vous sont directement imposées, comment les restrictions globales de déplacement, notamment avec l’implémentation de la “ligne orange” ces dernières semaines, affectent votre personnel sur place ?
CN : Notre plus gros problème est lié à la production et la distribution d’eau, qui est une part importante de l’action de MSF à Gaza. Nous sommes donc amenés à apporter cette eau partout où il y a de la population, y compris dans des zones déclarées dangereuses par les autorités israéliennes.
Il est très difficile d’organiser et de coordonner ces mouvements, et certaines de nos activités d’eau, mais aussi certains centres de santé, ont dû être délaissés pour des raisons de sécurité.
En réalité, il n’y a aucun endroit sûr à Gaza, pas une zone où l’on pourrait être sûr d’être à l’abri d’une attaque ou d’un drone. Mais il y a effectivement des zones encore plus dangereuses, où nous sommes amené·es à aller avec beaucoup de contraintes, avec de plus en plus de difficultés pour atteindre certaines populations.
AMP : Avec la mise en incapacité volontaire des ONGs traditionnelles, quels sont les risques que des sociétés instrumentalisant l’aide humanitaire comme la GHF soient introduites pour répondre à cette nouvelle crise ?
CN : Il y a eu clairement des intentions, amenées par le Board of Peace, des déclarations de ce type là. Mais je pense qu’aujourd’hui, on ne voit pas d’accélération aussi rapide, tout simplement parce que ce n’est pas si simple de faire le travail qu’on fait. L’expérience que nous avons n’est pas remplaçable, quoi qu’en disent les autorités israéliennes ou le Board of Peace.
Donc ce n’est pas quelque chose que l’on risque de voir arriver immédiatement, mais il reste une possibilité que notre travail continue d’être limité pour être remplacé par quelque chose qui ne sera pas efficace, comme on a pu l’observer avec ces distributions de nourriture qui s’étaient transformées en massacre.
On voit bien que ces distributions n’étaient pas au service de la population mais représentaient au contraire un danger pour elle, et nous espérons que cela ne se reproduira pas.



