Le projet prévoit d’exposer des œuvres à Gaza, mais aussi de les faire franchir les lignes de siège israéliennes pour les présenter au monde entier.
Par Malak A Tantesh à Gaza et Julian Borger, The Guardian, le 25 novembre 2024

Des artistes palestiniens à Gaza prévoient d’organiser une « biennale » comme acte de résistance à l’assaut militaire d’Israël et pour attirer l’attention sur la situation critique des 2,3 millions d’habitants du territoire qui subissent plus de 13 mois de bombardements.
Une cinquantaine d’artistes gazaouis présenteront leurs œuvres d’art dans la bande côtière assiégée et cherchent également des galeries pour accueillir des expositions à l’étranger. Mais pour faire connaître leur travail au reste du monde, les artistes sont confrontés à un obstacle unique : comment faire passer leurs œuvres à travers les lignes de siège israéliennes.
Environ un quart des artistes ont réussi à passer en Égypte au début de la guerre. Parmi ceux qui sont restés à Gaza, certains tenteront d’envoyer leurs œuvres avec le personnel humanitaire qui est sporadiquement autorisé à franchir les lignes ; d’autres enverront du matériel électronique sous forme de photos et de vidéos, tandis que quelques-uns collaboreront avec des artistes en Cisjordanie pour reconstituer leurs œuvres à distance.

Osama Naqqa, Scenes (Scènes), Khan Younis (2024). Photographie : Fourni
Tasneem Shatat, une jeune femme de 26 ans originaire de Khan Younis qui a participé à la réalisation de cette idée et qui est l’une des forces motrices de cette initiative, explique pourquoi les artistes ont choisi de s’inspirer de Venise et d’autres grandes villes du monde en intitulant l’exposition proposée une biennale.
« Les plus grands événements artistiques du monde s’appellent des biennales, qui accueillent les artistes les plus importants pour aborder les questions les plus importantes par le biais de leur art. Pour nous, les artistes les plus importants du monde sont désormais les artistes de Gaza », déclare M. Shatat.
Le nom est également une déclaration d’intention visant à ce que la biennale soit un événement récurrent et à ce que Gaza et les artistes soient toujours là dans deux ans.
Le projet a pour but une preuve artistique de la vie face à une tentative de déposséder les Gazaouis de leur humanité. Tout a commencé par une conversation entre artistes qui se cherchaient pour s’assurer que leurs amis étaient toujours en vie, pour échanger leurs réflexions sur la manière de survivre, mais aussi pour continuer à créer sous des tirs et en ayant rarement de quoi se nourrir.

Khaled Husseyin, I Miss You So Much (Tu me manques tellement), Deir al-Balah, Gaza (2024). Photographie : Fourni
« La guerre a volé beaucoup de choses à nous et à la population de Gaza, et elle continue de tout voler, et pourtant le monde reste silencieux », a déclaré M. Shatat. « Nous voulons que les institutions internationales du monde entier accueillent ces dessins et ces peintures et les présentent en exposition. Nous ne raconterons pas les histoires que le monde connaît déjà bien, mais nous vous raconterons la renaissance des ténèbres de l’injustice, nous vous parlerons d’une vie au milieu de la mort ».
Les organisateurs affirment que, si un hôte est trouvé à l’étranger pour accueillir la Biennale de Gaza, ce sera un événement sans précédent dans les temps modernes : des artistes assiégés et affamés parviennent à organiser une exposition sur la scène mondiale.
Muhammad al-Hajj, un artiste et enseignant de 42 ans qui se réfugie actuellement dans le camp de Nuseirat, dans le centre de la bande de Gaza, tente de continuer à dessiner alors qu’il lutte, comme tous ceux qui l’entourent, pour obtenir des produits de première nécessité.
« Il y a un manque de nourriture et d’eau, il n’y a pas de tentes et nous sommes à la veille de l’hiver », déclare Hajj. « En même temps, je manque de stylos, de couleurs et de peintures. Même s’ils sont accessibles, ils coûtent plusieurs fois le prix normal ».
Hajj avait un atelier dans la ville de Gaza, mais il a tout perdu et se déplace maintenant d’un camp de tentes à l’autre. Il explique qu’il envisage d’exporter ses œuvres, dont beaucoup sont des dessins allégoriques de la souffrance palestinienne, soit en collaborant avec un artiste en Cisjordanie qui réinterprèterait ses pièces, soit en les photographiant en haute définition et en les envoyant sous forme électronique pour qu’elles soient imprimées sur des panneaux.
« Grâce à l’art, nous envoyons au monde le message que nous sommes toujours en vie et que, tant que nous respirons, nous pourrons mettre en lumière tout ce qui se passe ici », affirme M. Hajj.

Yara Zuhud, Death like Hell (La mort comme l’enfer), Deir al-Balah (2024). Photographie : Fourni
Au tout début de la guerre, en octobre de l’année dernière, la maison de Rufaida Sehwail a été bombardée et sa famille a dû se frayer un chemin hors des décombres pour découvrir de nombreux amis et voisins morts dans la rue du quartier de Rimal, dans la ville de Gaza.
« Cette expérience ne s’arrête pas avec les bombardements – ces moments portent avec eux un mélange de peur, de choc et d’impuissance, et les cicatrices durent longtemps », déclare Sehwail, qui était professeure d’art et conférencière avant la guerre.
Lors des bombardements, Sehwail a perdu 17 années de travail artistique ainsi qu’une bibliothèque de près d’un millier de livres, et depuis, elle ne cesse de se déplacer, pour échapper aux bombardements. Elle a été déplacée sept fois.
Sehwail, 37 ans, considère la possibilité d’une biennale à Gaza comme une opportunité d’un nouveau départ en tant qu’artiste.

Malaka Mahmoud Abu Awda, Between the Rubble (Entre les décombres) (2024). Photographie : Fourni
« Poursuivre la création artistique au milieu de la guerre et de l’oppression à Gaza n’est pas seulement un acte créatif, c’est un acte de résistance et de survie en soi », elle déclare. « Alors qu’Israël s’efforce d’effacer la vie et la culture à Gaza, ma persistance dans l’art prouve que la vie continue et que l’identité palestinienne ne sera pas effacée ».
Dans un communiqué annonçant la Biennale de Gaza, les artistes affirment que cette initiative représente « une étape créative en dehors des cadres traditionnels des expositions. Elle reflète la sensibilité et la singularité de notre situation, ce qui en fait un événement urgent et exceptionnel. La lutte d’un peuple pour sa propre survie est au cœur de l’objectif artistique ».

Mustafa Mohanna, Hope on the Road (L’espoir sur la route), nord de Gaza (2024). Photographie : Fourni
Le projet de Biennale de Gaza en est encore à ses débuts et dépend de l’intervention d’une galerie d’art ou d’un musée national à l’étranger pour devenir réalité. Mme Shatat est optimiste.
« Toutes les œuvres seront exposées », prédit-elle. « Elles verront la lumière, elles franchiront les barrières, les frontières et les lois, et le monde entier les verra. Tel est le pouvoir de l’art.
Source : The Guardian
Traduction : SP pour l’Agence Média Palestine



