Les données personnelles de près de 600 000 Gazaoui-es ont été compromises dans une cyber-attaque contre le Programme Alimentaire Mondial, soulevant de sérieuses inquiétudes pour la sécurité des usager·es de l’aide humanitaire.
Par l’Agence Média Palestine, le 8 juin 2026

Le Programme Alimentaire Mondial (PAM), agence des Nations unies (ONU) et plus grand organisme humanitaire au monde, a informé le 31 mai dernier ses usager·es gazaoui·es avoir été victime d’une cyber-attaque ayant entraîné la divulgation de leurs données confidentielles.
“Le PAM a récemment détecté un accès non autorisé à son application d’auto-enregistrement (SRA) pour la Palestine, où les personnes peuvent s’inscrire pour recevoir une aide alimentaire et financière après vérification”, confirme un porte-parole, qui ajoute que “le PAM a pris des mesures immédiates pour fermer la plateforme, contenir l’intrusion et renforcer ses contrôles de sécurité afin d’éviter toute nouvelle exposition.”
La fuite des données personnelles concernerait quelque 600 000 foyers palestiniens à Gaza, sur une population enregistrée de plus de deux millions de personnes. Selon la notification émise par le PAM lui-même à ses usager·es, la violation de son SRA a permis de divulguer des noms, des numéros d’identification, des numéros de téléphone portable et des “données de localisation”. D’après le PAM, il pourrait s’agir de la plus grande violation connue à ce jour de données relatives à des bénéficiaires d’aide humanitaire.
Une enquête est en cours et aucune partie n’a revendiqué la responsabilité de l’attaque, a indiqué le PAM. Mais des observateur·ices reprochent un manque de transparence sur les circonstances de l’attaque et les risques encourus pour les usager·es.
Des enjeux exceptionnels
Dans la plupart des cas, l’exposition des données d’enregistrement constitue une atteinte à la vie privée ; mais comme souvent lorsqu’on parle de Gaza, les enjeux sont exceptionnels et vont bien au-delà.
“Les noms associés à des numéros d’identification, des numéros de téléphone et des coordonnées géographiques peuvent, entre de mauvaises mains, aider à identifier et à localiser des individus”, s’inquiète dans un communiqué 7amleh, groupe de défense des droits et libertés numériques des Palestinien·nes, ajoutant que “cette préoccupation n’est pas abstraite.”
L’organisation rappelle que plus de 2 600 Palestinien-nes ont été assassiné-es alors qu’ils et elles venaient chercher de l’aide auprès de la Gaza Humanitarian Foundation, et rappelle la pression exercée par Israël sur les organisations humanitaires pour qu’elles lui remettent les données personnelles des Palestinien·nes liées aux opérations d’aide à Gaza.
“Depuis 2025, en vertu de la résolution israélienne n° 2542, de tels transferts ont été exigés comme condition d’exercice des activités ; des organisations telles que Médecins Sans Frontières et Oxfam ont refusé, avertissant que la transmission de données à une partie au conflit mettrait des vies en danger, et cette exigence a été contestée devant les tribunaux. La catégorie de données que ces organisations se sont battues pour protéger est la même que celle qui est aujourd’hui exposée par cette attaque. C’est pourquoi cet incident ne peut être traité comme une affaire courante.”
7amleh demande au PAM un travail de transparence sur les données divulguées afin que les personnes concernées puissent se protéger, et exige une enquête indépendante avec la participation de la société civile palestinienne, plutôt que de se fier uniquement à un examen interne du PAM.
L’inquiétude est partagée par l’ensemble des acteur·ices humanitaires présent·es à Gaza : “cela survient à un moment très effrayant et imprévisible où cette loi, et ces données, peuvent littéralement être utilisées comme une arme contre les gens, pour les traquer et leur nuire”, confirme dans le journal The New Humanitarian un travailleur humanitaire de Gaza souhaitant rester anonyme pour des raisons de sécurité, qui ajoute : “Et elles ont été piratées.”
Des données doublement sensibles
L’existence même de ces données n’a rien d’anodin, car c’est la quasi-totalité des habitant·es de Gaza qui ont été contraint·es de s’enregistrer auprès du PAM afin de pouvoir accéder à l’aide humanitaire, après en avoir été rendu·es dépendant·es par la destruction des terres et infrastructures agricoles et le blocus illégal de l’enclave par Israël.
“À Gaza, s’enregistrer, c’était manger”, explique le communiqué de 7amleh, qui considère que ces données n’ont pas été données librement. “Un consentement donné sous le siège et dans un contexte de famine orchestrée n’est pas un consentement valable : c’est une nécessité. Le devoir de protection de ces données est donc au plus haut, et c’est à l’aune de cette norme que la gestion de cet incident doit être évaluée.”
Les observateur·ices reprochent au PAM un manque de transparence sur l’évaluation des risques, ne permettant pas aux personnes concernées d’agir pour se protéger. En 2017, un audit des opérations du PAM en Palestine indiquait que l’agence devait considérablement améliorer la manière dont elle protégeait les données des bénéficiaires. En 2022, un autre audit avait révélé que les risques liés à la collecte de données personnelles n’avaient pas été évalués ni atténués en raison de capacités techniques internes limitées.
Le PAM a également été critiqué par le passé pour ses relations avec Palantir, sous-traitant militaire états-unien et société d’analyse de mégadonnées. La société Palantir a été accusée de soutenir l’occupation israélienne de la Palestine dans le rapport des Nations unies consacré à « l’économie du génocide ».
Enfin, il est reproché au PAM d’avoir attendu 14 jours après l’attaque pour prévenir ses usager·es gazaoui·es, quand la norme prescrit un délai de 72 heures, et d’être resté évasif sur la nature des “données de localisation” qui étaient enregistrées et ont été exposées.
“On a demandé à la population de Gaza de confier ses noms, ses numéros et ses coordonnées géographiques aux institutions de la communauté internationale, au moment même où ces institutions ont échoué à protéger ses vies”, dénonce 7amleh, qui regrette que cette confiance ait été trahie – “à deux reprises : une fois par ceux qui voudraient utiliser ces données à des fins belliqueuses, et une fois par le système qui n’a pas su les protéger.”



