Gaza doit nous changer

Par Majd Kayyal, le 16 janvier 2025

Des enfants agitent des drapeaux palestiniens dans la ville de Rafah après le cessez-le-feu [Abed Rahim Khatib/Anadolu].

Le cœur est brisé, les sentiments inconséquents, le spectacle bruyant et tapageur. La parole est une tempête de sable qui ensevelit tout sens et toute valeur. La trêve ici, en dehors de Gaza, n’est qu’un événement de plus, qui excite des taureaux bavards pour monopoliser les sentiments, banaliser la vie et consacrer le superflu. Nous faisons tout, sauf essayer un instant de penser par nous-mêmes à notre rôle, notre potentiel, nos actions, au sens de notre humanité et à notre avenir. Nous ne faisons aucun effort pour réfléchir à ce que le moment présent nous impose, à ce qui est nécessaire maintenant pour Gaza, pour nous-mêmes et pour le monde ; à ce qui doit changer, à ce par quoi il faut commencer et à ce qui doit cesser. 

Nous avons assisté à une épopée sans pareille dans l’Histoire avec ses tragédies et ses légendes. Mais nous continuons à poser les mêmes questions, à jouer les mêmes rôles dans les mêmes institutions de la vie. Nous écrivons de la même manière. Nous observons de la même manière. Nous pensons la politique et le monde de la même manière. Nous concevons la victoire et la défaite à travers la même caricature, comme si toutes les horreurs dont nous avons été témoins à Gaza ne méritaient pas qu’un changement irrévocable s’opère dans le monde et en nous-mêmes. 

Nous revenons au même film : Il y a ceux qui tentent de célébrer l’événement grossièrement et d’idolâtrer une victoire absolue, gravée dans leur esprit et ne souffrant aucun critère objectif; et ceux à l’opposé, dont la carrière est de perpétuer la perte et la défaite, de mépriser la résistance, de railler la valeur et de moquer le sens de la lutte et du sacrifice. Un camp qui, avec ses obscurs projets de généraux, se vante grossièrement et aveuglement d’une victoire militaire sans considérer la profondeur de la perte humaine à laquelle nous avons assisté ; et un autre camp où végètent des viscosités américaines qui nient avec nonchalance et stupidité que nous sommes devant une expérience de résistance historique, rare et saisissante. Une résistance qui n’a pas plié face à l’armée la plus puissante au monde et la plus avancée en termes scientifique et de criminalité, de technologie et de feu, et qui bénéficie d’un soutien international absolu et sans précédent. 

Les deux camps ont un seul point commun : Leur arrogance vis à vis de la réalité complexe de Gaza et leur refus d’écouter et d’apprendre de la contexture, de la difficulté et de la complexité de la situation. Tous deux essaient de façonner Gaza et sa population selon leurs propres critères. Ainsi, l’un occulte ou accuse de trahison toute voix gazaouie opposée au Hamas et à ses choix. Et à l’opposé, dans l’autre camp, on parle comme si la résistance était imposée aux gens à partir de Mars et qu’elle n’est pas une partie intégrante, organique, large et profondément enracinée dans la société. Comme si Gaza n’avait pas son ordre social, ses structures économiques, son organisation urbaine, ses classes, ses courants de pensée, son histoire sociale, ses différends et ses conflits. 

Il est de notre devoir de tirer une leçon du gouffre de la perte, d’essayer de saisir ce qui a été anéanti, ce dont Gaza a été spoliée et ce dont la Palestine et le monde entier ont été privés lorsque son peuple a été exterminé. Il est du droit de Gaza et du droit du monde entier, d’exiger que nous comprenions ce qu’Israël a saccagé comme beauté, capacités, mémoire, énergies, ressources, talents, ce qu’il a gommé comme relations humaines et sociales riches et complexes émanant d’une chronique humaine retentissante et d’un incroyable épisode de l’histoire de l’humanité. Il est de leur droit d’exiger que nous connaissions les scientifiques, écrivains, artisans, ingénieurs, artistes et agriculteurs que nous avons perdus. Que nous sachions de quelle mémoire nous avons été dépossédés par la destruction de monuments historiques, et quelles âmes vivantes ont été sacrifiées dans la démolition de maisons jadis chaleureuses et sûres. Quelle génération nous avons égarée, quel avenir ! Quelles expériences ont été gâchées par le blocus israélien puis par le génocide ! 

Mais il est de notre devoir d’apprendre aussi, et de faire savoir à ce monde corrompu et écrasé sous la domination américaine, comment le peuple de Gaza a résisté, comment les pauvres du Sud ont réussi à malmener et à épuiser un système mondial massif dans lequel tous les instruments du Nouveau Monde sont utilisés (des systèmes de « tarissement des sources financières du terrorisme », à ceux de la surveillance et d’une intelligence artificielle échappant à toute imagination, en passant par une puissance de feu infernale et inédite dans l’Histoire et des dispositifs de conspiration médiatiques et juridiques terrifiants) . Il ne s’agit pas là de leçons militaires seulement, mais aussi de leçons intellectuelles, sociales et organisationnelles enracinées dans la vie quotidienne. Des leçons sur la foi, sur les illusions de la fin de l’idéologie, sur l’individualisme, sur la conception du soi et de sa relation avec la société, sur la perception du temps et celle de la différence entre la terre et la carte. Gaza doit nous pousser à explorer les questions philosophiques les plus profondes qui sont devenues – en raison de la domination de la philosophie occidentale sur notre culture et notre vie – des questions enfouies et dont les pâles réponses sont tenues pour acquises. S’accrocher à notre humanité signifie que nous devons savoir que nos vies et nos tragédies pèsent autant que celles des Européens dans tout changement de la conception de l’Histoire et de l’humanité et que nous ne sommes en marge ni de l’Histoire, ni de l’humanité. 

Personne ne peut revenir en arrière dans le temps. Personne ne peut ramener les martyrs, pas même juste l’instant d’un anniversaire perdu entre un père et sa fille. Mais ce que les vivants peuvent faire, c’est choisir que ce sang ait un poids dans notre vie ; que ce chagrin pour tout ce que nous avons perdu nous pousse à affronter les obstacles de l’injustice et à agir afin que le monde s’ouvre davantage à une lutte plus forte contre l’oppression et pour la justice. Ce que nous pouvons faire, c’est refuser de nous abandonner à une vie dans les ombres éternelles du génocide, l’échine courbée, habités par la terreur, l’impuissance, la défaite et l’esclavage… qu’ils soient flagrants dans l’humiliation quotidienne, ou camouflés dans les illusions de la « vie normale ». 

La question qui devrait nous préoccuper aujourd’hui, quand les combats auront cessé et que la guerre psychologique et sociale cachée et plus durable aura commencé: C’est ce que signifierait pour moi d’être un humain rationnel, si après avoir été témoin de l’épopée de Gaza, rien ne change en moi ou dans ce que je fais dans cette vie ? 

Majd Kayyal est un chercheur et écrivain palestinien de Haïfa.

Traduction : SD pour l’Agence Média Palestine

Source : Majd Kayyal

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