Nous re-publions ci-dessous ce témoignage d’une militante de la caravane Al-Soumoud, en route pour Gaza et qui subit une forte répression.
Par Safa Chebbi, le 17 juin 2025

Cela fait maintenant 48 heures depuis ma dernière mise à jour sur la situation au Caire. Le rythme des événements est si intense que le temps semble s’être contracté et dilaté à la fois. Chaque moment est chargé d’actions, de tensions, et de décisions à prendre sous pression, donnant l’impression que nous vivons sur une ligne temporelle parallèle, bien plus longue que la réalité.
La situation sécuritaire ne cesse de se détériorer. Les délégations internationales font face à une répression de plus en plus systématique. La confiscation massive de passeports par les autorités égyptiennes à Ismaïlia commence à produire ses effets : elle a permis aux forces de l’ordre de cibler plus efficacement les participant·es à la marche.
Depuis, les hôtels sont constamment surveillés et fouillés à la recherche de personnes impliquées dans la mobilisation ou simplement suspectées d’y être liées. J’ai moi-même échappé de peu, le 15 juin, à une descente grâce à une information relayée à temps. Les fouilles de chambres, les perquisitions, et les confiscations de téléphones sont devenues monnaie courante. On voit désormais circuler dans la ville des bus de détention, utilisés pour entasser les personnes arrêtées avant de les faire déporter (voir photo).
Au Caire, le centre-ville est désormais placé sous haute surveillance. Des points de contrôle ont été installés sur les principaux axes routiers : la police y intercepte les véhicules, vérifie systématiquement l’identité des personnes étrangères, et procède à des expulsions immédiates dès qu’un lien même supposé avec la marche est identifié.
Concernant la délégation canadienne, le nombre de personnes concernées par ces mesures répressives ne cesse d’augmenter. Plusieurs ont été arrêtées, longuement interrogées, leurs téléphones confisqués, avant d’être relâchées ou expulsées. D’autres ont choisi de quitter l’Égypte de manière anticipée, face au climat de peur et d’insécurité généralisée. À ce jour, environ une quinzaine de membres de la délégation ont été affecté·es entre arrestations, détentions temporaires et déportations. D’autres se préparent à avancer leur départ, et des changements de billet sont déjà en cours.
Nous avons enfin eu des nouvelles de Manuel Tapial, le porte-parole de notre délégation, porté disparu pendant 48 heures. Il a été longuement interrogé par les autorités, puis expulsé. Il devrait atterrir demain à Montréal.
Du côté de la caravane Al-Soumoud, comme cela a déjà été signalé, les autorités de l’Est libyen ont bloqué sa progression. Face aux menaces croissantes et au climat d’insécurité pesant directement sur l’intégrité physique des participant·es, la caravane a été contrainte de changer d’itinéraire et de se redéployer vers l’Ouest, près de Misrata, afin de protéger ses membres.
Notre camarade Wael Naouar, porte-parole de la caravane, a été violemment agressé, kidnappé pendant quelques heures, et dépouillé de ses biens par des agents des forces de sécurité à proximité de Syrte. Hamdoulillah, il est actuellement en sécurité selon ses dernières nouvelles partagées en direct.
La caravane Al-Soumoud a clairement fait connaître sa position aux autorités concernées : il n’y aura aucun retour en Tunisie tant que les personnes kidnappées ne seront pas libérées. À ce jour, treize personnes sont toujours portées disparues. Des négociations sont en cours avec les autorités libyennes, et plusieurs réseaux diplomatiques ont été activés pour exiger leur libération.
Les dernières nouvelles, reçues ces dernières heures, font état de quelques libérations. La liste actuelle inclut désormais 3 Tunisien·nes, 3 Algérien·nes, 2 Libyen·nes, 1 personne originaire du Soudan, ainsi qu’une autre dont l’identité reste à confirmer. Par ailleurs, certaines personnes précédemment portées disparues ont été localisées. Les négociations se poursuivent pour obtenir la libération de toutes les personnes encore détenues.
Par ailleurs, au Caire, une surveillance ciblée vise particulièrement les ressortissant·es tunisien·nes, soupçonné·es d’être lié·es à l’organisation ou au soutien de la caravane Al-Soumoud. Certain·es étaient arrivé·es dans la capitale égyptienne dans l’espoir de la rejoindre, conformément au plan initial.
Aujourd’hui encore, 7 camarades tunisies ont été arrêtées puis expulsées. Trois camarades autres sont toujours porté·es disparu·es, sans aucune information sur leur lieu de détention ou leur situation actuelle.
Malgré la répression, les expulsions, les disparitions forcées et les tentatives de dislocation de nos efforts collectifs, il ne faut pas perdre de vue l’essentiel : notre point de départ et notre destination, c’est Gaza.
Tout ce que nous entreprenons chaque pas, chaque prise de risque, chaque rassemblement, chaque voix levée c’est pour Gaza, pour briser le siège, pour faire entendre l’appel d’un peuple qui résiste depuis plus de 75 ans. Les obstacles sont nombreux, les projets entravés, les délégations dispersées, mais la volonté qui nous anime ne faiblit pas. C’est elle qui continue de nous relier, de Tunis à Montréal, du Caire à Misrata, jusqu’aux portes fermées de Rafah. Et cette volonté ne sera pas brisée.
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