Avec une bombe de 500 livres, Israël a détruit un café en bord de mer très
apprécié, qui permettait un rare moment de répit pour les journalistes et les
habitants. Les Gazaouis se souviennent des dizaines de personnes tuées.
Par Ruwaida Amer journaliste freelance originaire de Khan Younis, 3 Juillet 2025

Des Gazaouis visitent les ruines du café Al-Baqa, à Gaza-ville, après que les forces israéliennes ont largué une bombe de 500 livres sur le site, le 30 juin 2025. (Omar El Qataa)
Pendant plus de deux décennies, le café Al-Baqa a été un refuge apprécié en bord de mer, dans l’ouest de la ville de Gaza. C’était un lieu où familles et amis pouvaient se retrouver, ou encore un endroit paisible pour se reposer ou travailler. Sa structure en bois, simple et à deux niveaux, avec des balcons ouverts ombragés par des parasols, surplombait la mer Méditerranée. Ses propriétaires maintenaient des prix bas pour qu’il reste accessible à la communauté. Al-Baqa faisait partie des rares commerces de Gaza à être restés ouverts malgré la guerre. Il offrait un accès à internet aux étudiants poursuivant leurs études, aux journalistes rédigeant leurs reportages et aux travailleurs indépendants tentant de continuer leur activité malgré les fréquentes coupures de courant et les déplacements forcés à répétition. Alors que la vie s’était presque arrêtée partout dans la bande de Gaza, les gens se retrouvaient à Al-Baqa, assis sur des chaises en plastique, sirotant les quelques boissons encore disponibles malgré le blocus, et partageant de brefs moments de répit avec leurs collègues et leurs proches.
Tout cela a pris fin vers midi, le lundi 30 juin, quand l’armée israélienne a largué une bombe de 500 livres sur le café, sans aucun avertissement. D’après le ministère de la Santé de Gaza, le raid aérien a tué au moins 33 personnes, dont le propriétaire du café, Saher Al-Baqa.
L’armée israélienne a déclaré, dans un communiqué publié après le bombardement, qu’elle avait « attaqué un certain nombre de terroristes de l’organisation terroriste Hamas » et que « de nombreuses mesures avaient été prises avant l’attaque pour réduire le risque de blesser des civils ». Pourtant, malgré les demandes répétées de +972 pour obtenir plus de détails, l’armée n’a pas expliqué qui était réellement visé par l’attaque ni pourquoi il a été nécessaire de tuer autant de civils, se contentant d’affirmer que « l’incident fait l’objet d’une enquête ».
Maher Al-Baqa, frère de Saher et copropriétaire du café, a exprimé sa tristesse et son incompréhension face au bombardement. « Le chagrin du public montre que le café n’était qu’un lieu pour des gens ordinaires, il n’avait pas d’autre vocation, malgré ce que prétend l’armée israélienne », a-t-il déclaré au magazine +972. « C’était un endroit de détente et de réconfort, un ami pour tout le monde depuis le début de la guerre. Je suis encore profondément choqué qu’il ait été pris pour cible. »
« Nous pleurons tout ce qui s’y trouvait, même les murs »
Ismail Abu Hatab, photojournaliste de 32 ans originaire de la ville de Gaza, faisait partie des personnes tuées lors de cette frappe. Habitué du café depuis des années, il venait souvent y retrouver ses amis et collègues, essayant de préserver une certaine routine malgré la guerre.
Abu Hatab était connu pour capturer la beauté naturelle de Gaza. Mais la guerre l’a contraint à documenter la mort et les déplacements qui se déroulaient le long de la côte, des scènes qui ont ensuite été présentées dans son exposition photographique « Between the Sky and the Sea », exposée dans plusieurs États américains.
En novembre 2023, Abu Hatab avait été grièvement blessé lorsqu’une frappe aérienne israélienne avait visé la tour Al-Ghifari à Gaza, qui abritait les bureaux du Palestinian Media Group. Pourtant, il avait continué à travailler comme photojournaliste et, après son retour à Gaza pendant le cessez-le-feu de février, il avait repris ses photos de la vie au bord de la mer, déterminé à montrer l’humanité persistante de Gaza.
« Ce n’est pas une perte ordinaire, mais la perte d’un ami cher et créatif, dans un lieu chargé de tant de souvenirs », a déclaré Salem Al-Rayes, ami proche et collègue journaliste indépendant d’Abu Hatab, au magazine +972.

Un post du compte Instagram d’Ismail Abu Hatab, légendé : « Port de Gaza, aujourd’hui, les forces navales israéliennes ont ouvert le feu sur le littoral de Gaza, visant la zone portuaire en pleine escalade militaire. L’attaque survient alors que les civils tentent tant bien que mal de survivre sous blocus. Des colonnes de fumée s’élèvent désormais au-dessus du port, autrefois un rare espace de respiration et d’évasion », le 4 juin 2025. (Avec l’aimable autorisation de la famille Abu Hatab)
« J’ai rencontré Ismail il y a plusieurs années par l’intermédiaire d’amis communs. Nous avons appris à bien nous connaître et nous nous retrouvions pour discuter de travail et de la vie. Il m’avait parlé de sa réticence à travailler autant après avoir été blessé au début de la guerre, blessure qui avait failli entraîner l’amputation de sa jambe gauche. » Les deux s’étaient vus le week-end précédent dans un autre café du centre-ville de Deir Al-Balah et avaient commencé à animer des sessions de formation pour un groupe de journalistes. Al-Rayes s’était rendu à Gaza dimanche, où il avait dirigé la session suivante. « Abu Hatab devait poursuivre la formation des stagiaires pendant les deux jours suivants, comme nous l’avions fait avec le premier groupe la semaine dernière », a-t-il expliqué. À la fin de la session du dimanche, l’une des journalistes en formation avait posé à Al-Rayes une question à laquelle il n’avait pas su répondre. « Je lui ai dit de la poser à Ismail le lendemain, car c’était lui le plus expérimenté dans ce domaine », a-t-il raconté à +972. « Je ne savais pas que nous lui dirions adieu si tôt. » Frans Al-Salmi, artiste visuelle de Gaza et amie proche d’Abu Hatab, a été tuée à ses côtés dans le café. « Elle était très douce et gentille », a confié Nelly Khalid, qui était amie avec Al-Salmi depuis plusieurs années, à +972. « Nous allions souvent ensemble [au café Al-Baqa] et nous avions prévu d’y retourner une fois la guerre terminée.

Œuvre originale de Frans Al-Salmi intitulée « Une guerre qui hante les âmes, pas seulement les lieux », publiée sur le compte Instagram de l’artiste, le 18 mai 2025. (Avec l’aimable autorisation de la famille Al-Salmi)
« Nous pleurons tout ce qui s’y trouvait, même les murs », a poursuivi Khalid. « Al-Salmi était une jeune femme ambitieuse. Elle travaillait avec Ismail et aidait à lancer le site internet de leur plateforme médiatique “ByPa” où des créateurs de Gaza partagent des histoires sur leurs vies et leurs identités. Le destin a été plus rapide que tout. Ils sont partis ensemble et nous nous retrouverons au paradis. »
« C’est le seul endroit que j’aimais à Gaza »
Dans les jours qui ont suivi la frappe, de nombreux Palestiniens ont écrit des hommages bouleversants à Al-Baqa, exprimant leur profond attachement au café et pleurant la perte d’un autre lieu emblématique de Gaza.
Maryam Al-Akhras, 28 ans, originaire de la ville de Gaza, a grandi en considérant le café comme son refuge heureux. « C’est le seul endroit que j’aimais à Gaza », a-t-elle confié. « Depuis mon enfance, j’y allais chaque week-end avec mes camarades d’école. Ils nous laissaient même apporter de la nourriture de l’extérieur si on le voulait. Puis, au lycée, chaque fois que j’étais stressée par les études, j’y allais seule, m’asseoir à une table au bord de la mer. À l’université, nous y fêtions nos anniversaires et d’autres moments heureux. » Pendant la guerre, Al-Baqa est resté l’échappatoire de Maryam. « Je continuais à y aller pour me détendre et m’éloigner un peu de la guerre. Mais le jour de l’attaque, j’avais dû quitter le quartier d’Al-Daraj dans la ville de Gaza à cause des nouveaux ordres d’évacuation de l’armée israélienne, donc je n’y suis pas allée. J’avais dit à ma famille que, quand on serait installés chez nos proches près de la plage, Al-Baqa serait encore plus proche et je pourrais y aller tous les jours. » « Quand j’ai lu la nouvelle du bombardement du café, j’ai ressenti un énorme choc, ils ont choisi de détruire ce qui nous rendait heureux, » a-t-elle poursuivi. « Je suis très triste d’avoir perdu cet endroit et les gens qui le faisaient vivre. J’espère que la guerre se terminera avant que nous ne mourions tous. »
Yusuf Salah Al-Ashqar, un habitué de longue date du café, a exprimé sa douleur dans un post sur Facebook : « C’était pratiquement le seul endroit où l’on pouvait aller, qu’on ait de l’argent ou non, pour s’asseoir, profiter et commander toujours les mêmes choses. » « Malgré sa simplicité, je le voyais plus comme un espace culturel qu’un simple café au bord de la mer, » a-t-il ajouté. « L’année où les passages frontaliers étaient plus souvent ouverts, je l’utilisais même pour recevoir des invités. »

Les ruines du café Al-Baqa, à Gaza-ville, après que les forces israéliennes ont largué une bombe de 500 livres sur le site, le 30 juin 2025. (Omar El Qataa)
Dans un autre post, Abdallah Karam Seyam, de la ville de Gaza, a décrit ce que le café représentait pour lui : « Al-Baqa n’était pas juste un lieu, » a-t-il écrit. « C’était un petit refuge pour rire, pour de doux moments partagés avec ma famille et mes amis. Nous y avons laissé des morceaux de nos vies, passé de longues nuits et vécu des moments qui ne reviendront jamais. »
Parmi les blessés lors de la frappe sur Al-Baqa se trouvait Ola Abd Rabbo, qui a raconté sur les réseaux sociaux, depuis son lit d’hôpital à Al-Shifa, ses derniers instants avec son fiancé, Naseem Abu Sabha : « Il était assis à côté de moi… et nous avons pris plein de photos. Il débordait presque de joie, me disant combien elles étaient belles. » Le couple partageait un café et des sandwichs au falafel tout en parlant de leurs projets de voyage ensemble, des espoirs de Naseem de rencontrer la mère d’Ola et de sa fierté d’avoir conquis son cœur. « Il m’a tenu la main tout le temps. Même quand on parlait de la mort, il me disait de ne pas m’inquiéter, tant qu’on était ensemble. » Puis, l’explosion est survenue. « Nous sommes tombés au sol, » a poursuivi Ola. « Ma jambe saignait… j’ai noué la plaie avec la nappe, en l’appelant : “Naseem, s’il te plaît, dis-moi que tu vas bien… ne me laisse pas.” » Mais il était allongé sur le dos, immobile, et perdait beaucoup de sang. « Il était parti dès le premier instant. » Naseem a été transporté à l’hôpital en ambulance avant Ola. Quand elle est arrivée plus tard pour être soignée, en boitant à cause de la douleur à son pied, sa famille était déjà là. Son père n’a pas eu la force de la regarder, et n’a pas répondu à ses questions déchirantes pour savoir si Naseem avait survécu.
Après avoir subi une opération pour soigner les tendons déchirés de son pied et qu’on l’a fait sortir de la salle en fauteuil roulant, le moment est enfin arrivé. « Il est tombé en martyr, n’est-ce pas ? » demanda Ola à sa cousine. « Il est au paradis maintenant », lui répondit-elle.
« Ils ont apporté son corps pour que je puisse lui dire au revoir, » ajouta Ola. « Il ressemblait à une pleine lune, plus beau que jamais. Il va tellement me manquer. »
Traduction : Shannez Touati



