Le Superman de James Gunn tenterait-il d’empêcher le génocide perpétré par Israël à Gaza ?

À travers des parallèles avec Gaza et le règne de Trump, le reboot de Superman prévu pour cet été nous rappelle que le cinéma peut à la fois refléter et façonner la réalité, écrit Yazan al-Saadi.

Par Yazan al-Saadi, le 14 juillet 2025

Un élément central du scénario, qui sert de point de départ au film et revient tout au long de celui-ci, tourne autour de la question suivante : Superman devrait-il intervenir pour empêcher une guerre ? écrit Yazan al-Saadi. [Fadi Al-hawari]



Il y a près d’un siècle, en juin 1938, Jerome Siegel et Joe Shuster présentaient au monde Superman, une histoire simple mettant en scène un proto-‘super-héros’ qui fait ‘le bien’.

« Superman ! Le champion des opprimés. Le prodige physique qui a juré de consacrer son existence à aider ceux qui en ont besoin ! », peut-on lire sur la première page de la bande dessinée.

S’inspirant de leur propre expérience d’immigrants juifs aux États-Unis, fuyant la folie grandissante en Europe et essayant de survivre à New York, Siegel et Shuster ont donné naissance à un puissant fantasme de puissance. C’était aussi l’expression de leurs tentatives pour surmonter les événements traumatisants qui allaient suivre dans les années 1930 et 1940, avec la montée de l’hystérie xénophobe qui ferma les frontières aux réfugiés et aux demandeurs d’asile, le début de la Seconde Guerre mondiale et l’Holocauste.

Superman, Kal-El, Clark Kent, a été envoyé bébé depuis une planète mourante et a atterri dans les terres agricoles du Kansas, aux États-Unis, où il a été trouvé et élevé par un couple aimant. Superman quittera ensuite sa petite ferme pour se rendre dans une grande ville, Metropolis, afin de devenir journaliste et héros.

Dans leur première histoire, en 1938, nous rencontrons Superman en pleine action, essayant de sauver une femme de l’exécution injustifiée par l’État. Grâce à ses talents de journaliste et à ses superpouvoirs, Superman fait irruption dans la maison du gouverneur et le force à gracier la victime juste à temps. Les histoires se poursuivent avec Superman qui frappe des maris violents, menace des propriétaires corrompus, contrecarre des trafiquants d’armes et des bellicistes, et bien plus encore.

L’histoire du super-héros s’inspire également en grande partie des valeurs socialistes avec lesquelles Siegel et Shuster ont été élevés, car ils avaient un sens aigu de la justice personnelle, des droits des travailleurs et d’autres positions progressistes.

Une fin indigne d’un super-héros

Superman a connu un succès fulgurant, qui a malheureusement profité à une industrie éditoriale juvénile, alors dépendante des fonds de la mafia. Suite à ce succès, Superman a perdu son côté militant pour la justice sociale, et le personnage a été récupéré par les élites pour devenir une puissante marque commerciale imprégnée de nationalisme et d’impérialisme, déclinée en bandes dessinées, séries radiophoniques, émissions de télévision, dessins animés, films, jouets et autres produits dérivés.

Pour se faire une idée de la ruée vers l’or qui se cache derrière Superman, un exemplaire intact de la première bande dessinée s’est vendu récemment pour 6 millions de dollars. Selon Uprinting, Superman se classe à la 50e place de son liste des personnages les plus rentables de tous les temps, la franchise ayant amassé environ 6,9 milliards de dollars depuis 1938.

Siegel et Shuster ont été impitoyablement exploités, contraints de vendre les droits de leur personnage en échange d’une maigre somme de 130 dollars (environ 3 000 dollars actuels) et d’un contrat les obligeant à fournir à l’éditeur de nouveaux contenus. Des batailles juridiques et de petites victoires ont eu lieu au cours des décennies pour déterminer les droits de propriété et les redevances liés à Superman.

Leur histoire est un avertissement sur la façon dont l’idéalisme et l’espoir se heurtent à la crédulité et à la corruption, et soulève la question suivante : pouvons-nous tirer des leçons des histoires que nous nous racontons ?

Cet été, nous découvrirons une nouvelle version de Superman dans un film très attendu réalisé par James Gunn, acclamé par la critique, déjà connu comme réalisateur et scénariste de la trilogie Les Gardiens de la Galaxie, une autre série de super-héros de science-fiction qui a remporté un franc succès financier pour Disney et Marvel. Ce film vise à relancer une franchise de comics endommagée, en libérant tout son potentiel commercial pour Warner Bros., tout en racontant enfin une histoire solide de Superman au grand public.

Pour ceux qui souhaitent lire une critique : en bref, il s’agit d’un film simple, destiné à tous les âges, qui n’est en aucun cas un chef-d’œuvre, mais qui divertit et ravit le public. Il a du charme, de la sincérité, l’humour typique de Gunn et, selon moi, il réussit à trouver le ton juste dans le cadre absurde du genre mainstream des super-héros.

Cependant, ce blockbuster estival comporte un élément narratif particulier que je trouve fascinant, ne serait-ce qu’un instant, vu ma proximité avec Beyrouth, et qui pourrait échapper à beaucoup.

Attention, spoilers pour ceux qui s’en soucient – revenez quand vous aurez vu le film.

Gaza VS l’occupation israélienne ?

Dans Superman (2025), Boravia (un allié des États-Unis) envahit Jarhanpur (considéré comme « historiquement hostile aux États-Unis »). Ici, Gunn, réalisateur, producteur et scénariste de cette œuvre, mélange délibérément l’actualité de notre époque : l’invasion de l’Ukraine par la Russie et le génocide de Gaza par Israël.

Boravia serait située en Europe de l’Est et, en tant qu’alliée des États-Unis, elle reçoit des milliards et des milliards de dollars en armes. « Boravia veut sauver le peuple de Jarhanpur », clame le dictateur boravien Vasil Ghurkos dans une scène, proférant un mensonge éhonté.

Lorsque nous voyons Jarhanpur, elle est entourée d’une forêt et ses terres ressemblent à un désert. Jarhanpur est défendu par des villageois « malgré la puissance de feu exponentiellement supérieure de l’armée boravienne bien entraînée », rapporte un journaliste dans une scène. Les habitants de Jarhanpur sont représentés dans un amalgame de couleurs brunâtres. On voit une foule d’enfants, de vieilles femmes voilées, mais aussi des femmes jeunes, voilées ou non, des hommes barbus et aux cheveux longs, vêtus de vêtements qui suggèrent un mélange de styles balkanique, arabe et sud-asiatique.

Les Bovariens sont représentés comme des politiciens en costume ou des soldats en tenue militaire moderne qui, de manière provocante, n’hésitent pas à tuer des enfants. C’est là que réside toute l’affaire, car on remarque qu’une scène dans laquelle un soldat en tenue moderne vise un enfant est immédiatement associée à l’armée israélienne et à ses actions à Gaza. C’est significatif, et j’expliquerai pourquoi dans un instant.

L’intrigue qui sert de point de départ au film et qui le traverse tout au long tourne autour de la question suivante : Superman interviendrait-il/devrait-il intervenir pour empêcher la guerre ? Et cette intéressante réflexion théorique trouve immédiatement une réponse : oui, bien sûr que Superman aurait empêché la guerre ou le génocide.

« Des gens allaient mourir ! » s’écrie Superman pour justifier pourquoi il a contourné les formalités administratives et les absurdités politiques pour passer à l’action.

Les analogies avec la Palestine n’ont pas échappées aux autres non plus.

William Bibbiani, dans sa critique pour The Wire, écrit : « James Gunn a beaucoup réfléchi à ce pour quoi Superman se battrait, et contre quoi, en 2025. Les pays sont peut-être fictifs, mais nous savons qu’il parle d’Israël et de la Palestine. Lex Luthor, qui s’inspire en partie de Donald Trump depuis que DC a relancé son univers de bandes dessinées dans les années 1980, est désormais Elon Musk. Et ses sbires sont des versions à peine voilées de DOGE et ICE. »

« Que ce soit intentionnel ou non, ce postulat présente des parallèles inévitables avec le conflit israélo-palestinien actuel », a noté Siddhant Adlakha dans une critique publiée dans Mashable.

Chaque jour, de plus en plus de critiques et de cinéphiles commentent, observent et débattent des mérites de ce parallèle.

Rendre des comptes

Les histoires que nous racontons reflètent souvent étrangement notre personnalité et contribuent également à la façonner.

Ce que la conversation et les histoires dans Superman me suggèrent, c’est qu’il y a quelque chose d’optimiste qui se prépare. Il oblige les histoires captivantes occidentales à explorer l’inévitable jugement de sa responsabilité dans les crimes d’aujourd’hui ; les appareils mythiques occidentaux croulent sous le poids grotesque de la réalité génocidaire qu’ils ont créée.

Ce fait peut être une maigre consolation, étant donné que tant de Palestiniens, et d’autres personnes dans la région et au-delà, sont morts et continuent de mourir chaque jour dans des conditions horribles.

Pourtant, cette simple vérité persiste obstinément, et peut-être le fera-t-elle éternellement : il est tout à fait clair que dans le tribunal « humain », nous savons tous ce qui est bien ou mal, et qui est de quel côté. Il n’y a pas d’échappatoire absolue pour les génocidaires, surtout pas dans la fiction, ni dans une galaxie lointaine, très lointaine, il y a très longtemps, ni pendant une semaine particulièrement difficile dans la vie d’un champion extraordinaire des opprimés, dévoué à la lutte pour la vérité, la justice et un avenir meilleur.

En 2034, la version originale de Superman tombera dans le domaine public, ce qui signifie que ce personnage et ses attributs pourront être utilisés, remixés et joués librement, sans autorisation ni bénéfice pour aucune entreprise ou personne…

… Et c’est dans cet esprit que j’aimerais vous raconter l’histoire d’un bébé extraterrestre, un réfugié envoyé sur Terre depuis son monde mourant, qui atterrit plus précisément dans les terres agricoles du nord de la Palestine en 1938, et qui sera élevé par deux couples bienveillants pour devenir le héros dont ce monde misérable a besoin.

À suivre, pour toujours et à jamais.

Yazan Al-Saadi est rédacteur international pour The New Arab. Analyste, écrivain, rédacteur et chercheur, il a plus de 10 ans d’expérience dans la recherche sociale, la communication et le journalisme. Il a récemment publié son livre, Lebanon Is Burning and Other Dispatches (2025), un recueil de bandes dessinées politiques.

Traduction : JB pour l’Agence Média Palestine
Source : The New Arab

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