Gaza inhabitable : remettre en cause les cadres coloniaux de l’effacement

Par Abdalrahman Kittana, le 27 Août 2025

Introduction

L’effacement des populations autochtones se trouve au cœur des récits coloniaux de peuplement. Ces récits visent à nier des géographies, des communautés et des histoires existantes afin de justifier le déplacement et le remplacement d’un peuple par un autre. Le projet sioniste ne fait pas exception. Parmi ses mythes fondateurs figure l’affirmation qu’il aurait « fait fleurir le désert » et que Tel-Aviv, son joyau, serait née de dunes de sable stériles, un vide inhabitable transformé par des colons pionniers. Ce cadrage occulte le fait que le régime colonial a d’abord construit Tel-Aviv en périphérie de Yaffa (Jaffa), une ville palestinienne prospère dotée d’une riche vie culturelle et d’un commerce florissant d’oranges. La description des « dunes » projette l’idée de vacuité et dissimule la vie agricole et sociale vibrante qui s’épanouissait dans la région. En présentant la terre comme inhabitable avant sa « rédemption » par les colons, ce récit a contribué à justifier la dépossession et l’expansion coloniale. Ce processus s’est intensifié après 1948, lorsque Tel-Aviv a absorbé les terres de villages palestiniens nettoyés ethniquement, tels qu’al-Sumayil, Salame, Shaykh Muwannis et Abu Kabir, pour finalement s’étendre jusqu’à la ville de Yaffa.

Ce même discours colonial de peuplement alimente la guerre génocidaire en cours contre Gaza, où la destruction est reformulée à travers le récit de « l’inhabitabilité ». Gaza est de plus en plus représentée comme une ruine sans vie, une mise en récit qui est loin d’être neutre. Ce commentaire soutient que le terme « inhabitable » est politiquement chargé : il masque les responsabilités, reproduit l’effacement colonial et influence les politiques ainsi que les perceptions publiques de manière à affecter profondément la vie et l’avenir des Palestiniens. Il examine les origines, les fonctions et les implications de ce discours dans la logique du colonialisme de peuplement, et appelle à un changement radical de langage : passer de récits qui occultent la violence à ceux qui affirment la présence, l’histoire et la souveraineté palestiniennes.

Effacement : de la terra nullius à « l’inhabitable »

Le concept de terra nullius, une terre présentée comme vide et sans maître, a sous-tendu l’idéologie impériale qui animait le sionisme chrétien britannique au XIXe siècle. En 1840, la marine britannique déploya pour la première fois une guerre à vapeur sur les côtes de la Palestine, et en trois jours la ville fortifiée d’Akka, qui avait autrefois repoussé Napoléon, tomba aux mains des forces alliées. Réduite en ruines, la destruction de la ville alimenta un discours colonial qui interprétait la dévastation matérielle comme la preuve d’une absence, effaçant la distinction entre ruine physique et vide démographique, et légitimant ainsi les revendications coloniales sur une terre supposément vide.

En adoptant cette doctrine impérialiste britannique, le mouvement sioniste a systématiquement ignoré la présence, les droits et les aspirations de la population autochtone de Palestine. Comme le documente Rashid Khalidi, cet effacement fut clairement illustré dans la réponse de Theodor Herzl, en 1899, à une lettre du savant palestinien Yusuf Diya al-Khalidi, qui avertissait que les habitants de la Palestine n’accepteraient pas d’être déplacés de leur terre. La réponse de Herzl rejetait l’agence, l’ancrage et la présence continue de la population autochtone, reflétant une idée centrale du sionisme qui négligeait ou effaçait l’existence palestinienne.

En 1917, durant la Première Guerre mondiale, les Britanniques bombardèrent une autre ville forteresse palestinienne côtière, Gaza, la laissant lourdement endommagée, dépeuplée et matériellement dévastée. Le bombardement britannique détruisit plus d’un tiers des bâtiments de la ville et priva nombre d’autres de leurs éléments structurels essentiels tels que toits, portes et fenêtres. Après le bombardement, les habitants palestiniens de Gaza réoccupèrent les vestiges de leurs maisons et se réfugièrent dans ce qui avait survécu à la destruction. Néanmoins, le Haut-commissaire britannique Herbert Samuel déclara officiellement la ville inhabitable. Traçant un parallèle avec les paysages dévastés de la France et de la Belgique, Samuel proposa un plan de reconstruction et son employeur, le Foreign Office britannique, suggéra de solliciter la Fédération sioniste pour financer la reconstruction de la ville. Bien que cela n’ait finalement pas abouti, la simple suggestion reflétait la stratégie plus large de la Grande-Bretagne d’avancer l’implantation sioniste en Palestine par un ancrage matériel sur le terrain. Cela révèle également l’instrumentalisation du « secours humanitaire » d’après-guerre au service d’ambitions coloniales, transformant la reconstruction de Gaza en vecteur d’intérêts impériaux. En fin de compte, ce sont les habitants autochtones palestiniens de Gaza qui reconstruisirent progressivement la ville. Après la Nakba de 1948, Gaza devint un refuge pour les Palestiniens expulsés d’autres parties de la Palestine historique, renforçant encore son rôle d’espace de déplacement et de confinement.

La viabilité de Gaza dans les années 2010 : une crise encadrée par l’ONU

La notion d’inhabitabilité appliquée à Gaza réapparut en 2012, lorsque l’Équipe de pays des Nations unies dans le Territoire palestinien occupé avertit que la bande deviendrait invivable d’ici 2020 sans intervention urgente et soutenue. En 2015, la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement lança un avertissement similaire, projetant que Gaza pourrait devenir inhabitable dans les cinq années suivantes. Le secteur de l’aide et du développement reprit ensuite ces avertissements et les présenta comme des menaces graves mais apparemment inéluctables.

Les organismes de l’ONU fondaient leurs avertissements sur des indicateurs concrets tels que l’effondrement des infrastructures, la contamination de l’eau, la surpopulation et le chômage de masse. Bien que présentée comme une tragédie humanitaire, il s’agissait d’une crise soigneusement fabriquée par la politique israélienne. Depuis 2007, le blocus imposé par Israël, largement condamné comme punition collective, a endommagé l’économie de Gaza et entravé sa reprise, tandis que des assauts militaires successifs ont détruit davantage d’infrastructures essentielles. Pourtant, ce discours sur l’inhabitabilité a dépolitisé la dévastation de Gaza en occultant sa cause fondamentale : le colonialisme de peuplement israélien.

À l’instar de la terra nullius, l’inhabitabilité occulte les responsables et sert les récits coloniaux, présentant Gaza non pas comme délibérément détruite mais comme intrinsèquement inapte à la vie, destinée à l’effacement ou au remplacement. De cette manière, les projections des Nations unies, aussi bien intentionnées soient-elles, reprennent la logique coloniale de peuplement qui présente la dépossession palestinienne comme inévitable plutôt qu’imposée.

Ce discours reflète également ce qu’Edward Said a décrit comme la fabrication coloniale de « géographies imaginatives », une pratique impériale qui prive les communautés de leur agentivité et de leur humanité afin de légitimer le contrôle. Aujourd’hui, cela se manifeste dans les représentations de Gaza non pas comme un foyer, mais comme un « chantier de démolition » ; non pas comme une société, mais comme un problème à gérer. De telles représentations effacent la volonté politique et la résistance palestiniennes, recadrant un peuple engagé dans une lutte anticoloniale de longue durée en victimes impuissantes en attente de salut.

L’invivabilité comme projet : la nécropolitique à Gaza

Le concept de nécropolitique d’Achille Mbembe éclaire la manière dont le régime israélien exerce son contrôle sur Gaza en orchestrant l’invivabilité. La nécropolitique ne consiste pas seulement à décider qui vit et qui meurt ; il s’agit aussi de façonner des conditions telles que des populations spécifiques soient contraintes de vivre dans des environnements invivables. En termes nécropolitiques, l’invivabilité est la production délibérée de conditions dégradantes qui érodent lentement la vie, tandis que l’inhabitabilité en représente l’aboutissement, lorsque la survie n’est plus possible. Gaza constitue un exemple frappant de ce continuum : elle est devenue ce que Mbembe appelle un « monde de mort », où la vie quotidienne est systématiquement dépouillée de ses moyens de subsistance. Cela est rendu possible par les politiques israéliennes qui effondrent les fondements nécessaires à la vie : destructions répétées des réseaux d’eau, des hôpitaux, des écoles et des habitations, accompagnées de l’entrave délibérée à la reconstruction. C’est précisément dans ce contexte nécropolitique que le cadrage de « l’inhabitable » prend tout son sens.

Une fois que Gaza est présentée comme invivable ou inhabitable, l’attention se détourne de la responsabilité du régime israélien pour se concentrer sur l’aide et le secours humanitaires internationaux. De plus, ce cadrage crée une logique auto-renforçante : l’aide préserve la vie uniquement à l’intérieur même des structures qu’Israël a construites pour produire la mort et l’invivabilité. De cette façon, l’assistance humanitaire s’intègre à l’appareil même de contrôle nécropolitique, n’offrant qu’un répit temporaire tout en laissant intact le système colonial et ses responsables exemptés de toute reddition de comptes. Aujourd’hui, alors que le génocide continue de se dérouler, l’aide humanitaire est devenue en elle-même un piège mortel.

En outre, le cadrage de l’inhabitabilité encourage la lassitude des donateurs, décourage un engagement international soutenu et ouvre la porte à des propositions de transfert ou de déplacement forcé de population, souvent présentées comme des solutions humanitaires. Il sape également le droit des Palestiniens à demeurer à Gaza, érode leur droit plus large à l’autodétermination et sème le désespoir. Plus insidieusement encore, il efface les efforts persistants des Palestiniens pour reconstruire, résister et affirmer la vie face à la destruction génocidaire, les recadrant comme des victimes passives plutôt que comme des sujets politiques engagés dans la résistance et la survie. Ce discours ne se contente pas de déformer la réalité ; il prolonge le projet colonial de longue date consistant à rendre invisible l’agentivité palestinienne

Vers une ré-habitabilité

Pour démanteler la logique coloniale de peuplement intégrée au discours de l’inhabitabilité, il faut re-cadrer Gaza conceptuellement et politiquement. Cela commence par la mise en cause des structures et des acteurs responsables de sa dévastation : le régime israélien et la complicité, ou la négligence stratégique, des institutions internationales. Il faut aussi affirmer que Gaza n’est pas un espace au-delà du salut. C’est un lieu de lutte continue, de créativité et d’endurance collective. Même au cœur de la violence génocidaire, les Palestiniens persistent à construire des maisons, cultiver la terre, éduquer leurs enfants et affirmer leur droit à vivre dans la dignité. Cette persistance palestinienne révèle que Gaza n’est pas inhabitable, mais activement ré-habitable, rendue vivable par le travail acharné de son peuple.

Le concept de ré-habitabilité offre une alternative critique aux récits d’effondrement. Il met en avant les pratiques quotidiennes par lesquelles la vie à Gaza est réappropriée et maintenue face à la destruction structurelle. Des initiatives récentes, telles que la réutilisation des gravats pour construire des abris, le marquage des terres agricoles avec des débris ou la relance d’entreprises grâce à des matériaux récupérés, ne sont pas de simples signes de résilience. Ce sont des actes politiques qui résistent à l’effacement et confrontent la passivité intégrée au discours humanitaire. La ré-habitabilité, en ce sens, est à la fois une pratique matérielle et une intervention discursive : elle affirme la possibilité de vivre autrement, même dans des systèmes conçus pour éteindre la vie. La ré-habitabilité n’est donc pas seulement une question de survie ; elle est une affirmation politique qui conteste les structures destinées à rendre Gaza invivable. Pourtant, cette affirmation est continuellement sapée par les mêmes systèmes qui prétendent soutenir la reconstruction de Gaza. Après tout, l’échec récurrent à reconstruire Gaza après des offensives militaires successives ne résulte pas d’une incapacité locale, mais d’un système d’aide et de gouvernance dysfonctionnel et imposé de l’extérieur. En réalité, la communauté internationale a joué un rôle central dans la mise en place d’un cadre de reconstruction fragmenté et politisé, un cadre qui privilégie le secours temporaire au détriment du relèvement à long terme et qui marginalise systématiquement l’agentivité palestinienne.

Par ailleurs, les acteurs internationaux, tout en se présentant comme neutres, ont fonctionné dans un paradigme humanitaire qui perpétue la dépendance, empêche un développement durable et laisse sans réponse les causes profondes de la destruction. Re-cadrer Gaza à travers la notion de ré-habitabilité n’est donc pas un simple changement sémantique, c’est un appel à transformer radicalement les conditions politiques et matérielles qui déterminent son avenir. Cela exige de placer au centre les savoirs, les droits et les visions palestiniens ; de rejeter les cadrages isolationnistes ; et de se mobiliser pour la justice, le retour et la décolonisation. À Gaza, la ré-habitabilité n’est pas seulement possible, elle constitue un impératif politique essentiel qui résiste à la dépossession et affirme la vie.

Reconstruire la vie à partir des ruines

La désignation continue de Gaza comme inhabitable érode des droits palestiniens fondamentaux, notamment le droit d’exister, de demeurer, de revenir et de reconstruire. Elle implique l’inévitabilité et l’irréversibilité, alors que l’histoire comme l’écologie ont constamment démontré le contraire. Même après le bombardement atomique d’Hiroshima, la nature a défié les récits d’anéantissement total. La réapparition de la végétation seulement quelques mois après l’explosion, notamment la floraison des lauriers-roses et la survie des résilients ginkgos, fut un puissant symbole de régénération.

Les villes sont elles aussi des entités extraordinairement résilientes, capables de se relever des guerres, des catastrophes et des violences de masse. L’histoire montre que les villes demeurent rarement à jamais en ruines, et Gaza en est un exemple. Après la dévastation de la Première Guerre mondiale, elle fut progressivement reconstruite et réintégrée à la vie sociale et économique de la région. Malgré des décennies d’occupation et de blocus israéliens, Gaza a continué à survivre. Cette réalité contredit les affirmations déterministes et fatalistes de l’inhabitabilité et affirme la capacité humaine naturelle à reconstruire la vie à partir des ruines.

Le discours de l’inhabitabilité ne doit donc pas être accepté comme un acquis, mais contesté et remplacé par le concept de ré-habitabilité. Ce concept affirme non seulement la possibilité de la reconstruction, mais aussi le droit inaliénable d’habiter et de vivre dans la dignité, et pour les Palestiniens déplacés à l’intérieur et à l’extérieur de Gaza de revenir, de reconstruire et de réaffirmer la vie selon leurs propres termes.

Source : Al-Shabaka

Traduction : ST pour Agence Media Palestine

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