J’espère que le concert de ce soir aura le même effet catalyseur que le concert pour Nelson Mandela en 1988 – et qu’il donnera à tout le monde le courage de s’exprimer sur Gaza.
Par Brian Eno, le 17 septembre

Au cours de l’été 1988, Tony Hollingsworth, producteur de festivals de musique, organise un concert au stade de Wembley à Londres pour célébrer le 70e anniversaire de Nelson Mandela. Il propose à la BBC les droits de retransmettre le concert en direct, mais la société est inquiète. Mandela est emprisonné depuis 1962 et, bien qu’il soit une personnalité connue, il continue d’être taxé de « terroriste ». Hollingsworth rencontre alors Alan Yentob, cadre à la BBC, qui hésite. « Alan, lui dit Tony, tu dois prendre ton courage à deux mains. » Finalement, Yentob accepte en lui répondant : « Je te donne cinq heures. Si le programme du concert s’améliore, je te donnerai plus de temps ».
Les députés conservateurs organisent rapidement une motion parlementaire, déplorant la décision éditoriale de la BBC. Les opposants à l’African National Congress (ANC, Congrès national africain) de Mandela avaient raison de s’inquiéter au sujet du concert. L’événement est retransmis à un public mondial de 600 millions de personnes, faisant de Mandela un nom reconnu dans le monde entier et contribuant vraisemblablement à accélérer sa libération. Oliver Tambo, alors président de l’ANC, déclare à Hollingsworth que le concert était « le plus grand événement jamais organisé pour soutenir la lutte ».
Le concert a été un succès car, aujourd’hui comme hier, la culture précède la politique. Les histoires que nous nous racontons à nous-mêmes et aux autres sont le moyen par lequel nous développons et partageons nos sentiments sur ce monde – et d’autres mondes possibles. Cela octroie à nos conteurs et conteuses – écrivains, musiciens, artistes, acteurs – un pouvoir incroyable pour façonner l’espace dans lequel les politiciens peuvent opérer.
Ce qui nous amène à Gaza.
Plus que tout autre conflit depuis l’avènement des communications modernes, davantage même que l’Afrique du Sud dans les années 1980, l’occupation israélienne de la Palestine a été perpétrée autant par des mots et des images qu’avec des balles et des bombes. C’est pourquoi les artistes qui s’opposent à l’occupation et défendent la justice pour les Palestinien-ne-s ont été soumis à une censure cynique et pernicieuse visant à réduire considérablement la portée des histoires qu’ils peuvent raconter.
Les exemples abondent. L’année dernière, les partisans de la politique israélienne ont mené une campagne concertée pour faire annuler le film du cinéaste juif Jonathan Glazer. L’actrice Melissa Barrera a été licenciée par une société de production hollywoodienne après avoir publié sur les réseaux sociaux un message faisant référence au « génocide » à Gaza. En Allemagne, plusieurs artistes ont vu leurs expositions annulées pour avoir émis des critiques tout à fait défendables à l’égard du gouvernement israélien. Et la BBC a récemment refusé de diffuser un documentaire remarquable sur les travailleur-euse-s de la santé à Gaza, car sa diffusion aurait risqué de « donner une impression de partialité » (les italiques sont de mon ajout). Il a finalement été diffusé sur Channel 4, où il a été très bien accueilli.
La lâcheté récente de la BBC est le résultat d’un mur de peur érigé par les partisans et partisanes de la politique du gouvernement israélien, destiné à punir les artistes dont les récits pourraient façonner une culture différente, capable de changer radicalement notre politique. Mais cette peur s’estompe.
Prenons l’exemple de Together for Palestine, un concert qui se tiendra ce soir à la Wembley Arena, l’immense salle couverte située à côté du stade qui a accueilli le concert d’anniversaire de Mandela il y a 37 ans. D’autres personnes et moi-même avons travaillé pendant un an pour donner vie à ce concert. Ne serait-ce que trouver un lieu s’est avéré difficile : la simple mention du mot « Palestine » était presque toujours synonyme de refus. (Je me demande quelle aurait été la réaction si le concert s’était appelé Together for Ukraine ?) Mais à un moment donné au cours des derniers mois, quelque chose a changé. Wembley a signé un contrat, YouTube a finalement accepté de diffuser l’événement en streaming et, surtout, les artistes ont accepté d’y participer.
C’est ainsi que ce soir, Wembley accueille le plus grand événement culturel en faveur des droits des Palestinien-ne-s depuis le début de la destruction de Gaza. Quelque 12 000 billets ont été vendus en deux heures. Parmi les nombreux artistes qui se produiront sur scène, on retrouvera les nominés aux Oscars Benedict Cumberbatch et Guy Pearce, les musiciens Bastille, James Blake, PinkPantheress et Damon Albarn, ainsi que des artistes palestinien-ne-s tels que Saint Levant et Elyanna. Le concert sera ouvert par Francesca Albanese, rapporteuse spéciale des Nations unies sur les territoires palestiniens occupés, récemment sanctionnée par l’administration Trump.
Il y a cinq ans, voire encore l’année dernière à la même époque, il aurait été impossible d’imaginer que des dizaines d’artistes mondiaux de renom se réuniraient pour soutenir la Palestine. Mais la brutalité de l’attaque israélienne contre Gaza, la famine délibérée infligée à la population et les déclarations publiques sans vergogne des ministres israéliens prônant le nettoyage ethnique ont contribué à fissurer le mur de la peur. Je ne suis pas sûr que le gouvernement israélien, ni même la population israélienne dans son ensemble, saisissent pleinement à quel point la censure des commentaires sur la Palestine est en train de s’effriter. Le plus grand risque pour la réputation de certains artistes pourrait désormais venir du fait de ne pas s’exprimer sur la Palestine.
L’un des fondements de ce mur de la peur a été l’association des mots « Palestine » et « terreur », fruit d’une campagne délibérée menée pendant des décennies pour confondre les deux. La même confusion a été entretenue dans les années 1980 avec Nelson Mandela. Avec le recul, il semble absurde que le débat sur l’apartheid sud-africain ait pu être si efficacement contrôlé par ses partisan-ne-s. Mais les temps changent. Ce qui était autrefois contesté peut soudainement devenir empreint de clarté morale, les défenseurs d’un camp se retrouvant du mauvais côté de l’histoire. En 2006, le leader conservateur de l’époque, David Cameron, déclarait que ses collègues conservateurs avaient « tort » dans leur approche de l’apartheid. Il a salué Mandela comme « l’un des plus grands hommes vivants ».
Peut-être qu’un jour, les futur-es dirigeant-es des partis politiques occidentaux feront aussi leur mea culpa pour leur complicité dans les violences brutales actuellement infligées aux familles palestiniennes. Il sera trop tard pour sauver les dizaines de milliers de victimes civiles de cette guerre. Mais s’il y a un jour un jugement, ce sera peut-être, au moins en partie, parce que des acteurs, des artistes, des écrivains et des musiciens nous auront aidés à voir les Palestiniens et Palestiniennes comme des êtres humains, méritant autant de respect et de protection que leurs voisin-es israélien-es.
Comme le dit l’écrivain égypto-canadien Omar El Akkad, un jour, tout le monde se sera toujours dressé contre cela.
Traduction : JC pour l’Agence Média Palestine
Source : The Guardian



