Ce qui est chanté ne peut être tué

La musique offre un refuge pour les enfants durant le génocide perpétré par Israël.

Par Hazem Alghosain, le 17 septembre 2025

Des enfants jouent de la musique à Gaza, le 8 juin 2025
Omar Ashtawy Images APA


Cela fait trois mois que je n’ai pas écouté de musique. Je n’ai même pas chanté pour moi-même à voix basse, ce que je faisais toujours dans les moments de tristesse.

La dernière mélodie dont je me souvienne avoir entendue et chantée est Ya Rayheen ‘al-Quds Khudhuni Ma‘akum – « Emmenez-moi avec vous à Jérusalem » – pendant la répétition de ma troupe musicale pour un concert qui devait faire partie du festival annuel Octobar al-Wardy, ou Octobre rose. J’y participe chaque année.

La musique était mon refuge contre les tirs de roquettes assourdissants. En arabe, nous appelons le plaisir extatique que nous procure la musique « tarab », ou enchantement, et je trouvais une sorte de tarab dans les intros musicales des journaux télévisés, celles qui étaient suivies par les nouvelles d’un nouveau massacre emportant des personnes, des plantes et des lieux.

J’ai décidé d’utiliser ma voix et ma guitare pour apporter un avenir meilleur dans les rêves des enfants, face aux massacres et au génocide.

Comme presque tout le monde à Gaza, je suis contraint de passer d’une tente à l’autre, d’un camp de déplacés à un refuge collectif. J’emporte avec moi ma musique et mes chansons, ainsi qu’une corde qui traîne l’espoir derrière moi.

J’ai 25 ans. Je viens de la ville de Gaza.

Mon père m’a appelé Marcel parce qu’il aimait le chanteur, musicien et compositeur Marcel Khalife. Mais ma mère m’appelait Hazem, et c’est devenu mon nom. C’est qui je suis.

J’ai hérité de mon père l’amour de la chanson et de ma patrie, et la musique est devenue mon mode de vie, ma façon de résister.

Les perspectives d’avenir pour nous ici à Gaza ont été anéanties avec le début de la guerre génocidaire. J’ai perdu mon travail d’artiste lorsque mon studio d’enregistrement a été détruit, et avec lui mon rêve et ma motivation.

Je suis resté incapable de faire quoi que ce soit pendant des mois. J’étais perdu, comme beaucoup d’entre nous.

Une idée naît

Je me suis retrouvé dans une maison transformée en refuge collectif lorsque j’ai été déplacé du nord pour la première fois en octobre 2023. Tous les enfants de la maison avaient peur. À un moment donné, j’ai décidé de leur apprendre une chanson intitulée Aatuna al-Tufulah, ou « Donnez-nous notre enfance ». C’est une chanson très triste, mais ils l’ont reprise avec amour. Ils chantaient avec passion, comme si un rayon de soleil avait dissipé leur peur.

Une idée est née. J’utiliserais le chant pour rassembler les enfants afin de leur apporter un soutien psychologique dans les camps et les écoles. Au fur et à mesure que je me lançais, l’idée s’est développée, se transformant en ateliers qui utilisaient le théâtre et l’écriture, ainsi que la musique, afin que les enfants puissent créer leur propre troupe de théâtre, écrire leurs propres histoires et les raconter de leur propre voix.

En mars 2024, j’ai installé une tente musicale où les enfants pouvaient venir apprendre à chanter, à jouer, à écrire et à faire du théâtre. Elle a connu un grand succès et a attiré jusqu’à 200-250 enfants. J’étais avec eux tous les jours jusqu’à ce que l’armée ordonne notre évacuation de cette partie de Khan Younis.

Le rêve a été interrompu, et avec lui notre unité.

Je n’ai pas eu de nouvelles des enfants pendant plusieurs jours, pendant lesquels l’armée israélienne a bombardé la région. Finalement, nous sommes retournés au refuge. Mais seuls certains enfants sont revenus. D’autres non.

J’ai appris plus tard que vingt de mes élèves avaient été tués dans les bombardements. D’autres avaient été blessés. Notre rêve est mort avec eux. J’ai décidé de ne pas prendre de nouveaux élèves pour remplacer ceux qui avaient été martyrisés. Ils sont irremplaçables.

La musique n’est pas une activité. C’est un souvenir, une trace, une éternité.

La guerre génocidaire d’Israël ne m’a pas encore tué, mais elle a tué les notions d’humanité que je considérais autrefois comme des vérités.

Je chantais avec les enfants et je les regardais sourire, malgré tout. Un seul raid aérien a suffi pour détruire tout ce que nous avions construit et nous forcer à déménager.

Face à l’oubli

Je ne me souviens plus combien de déplacements j’ai subis ; j’ai arrêté de compter après le dixième. Je sais que j’ai été déplacé dans presque toutes les régions de la bande de Gaza, au nord comme au sud.

J’ai perdu des amis. Khalil, Ahed, Hamed, Muhammad, Mahmoud, Majd, Waseem, Hareth… J’ai perdu des proches, le frère et la sœur de ma mère, ainsi que mes cousins. Ces pertes m’ont brisé, mais je refuse de céder au désespoir, tout comme un enfant de Gaza refuse d’accepter d’aller se coucher le ventre vide, sans pain ni eau.

La famine qui nous est imposée a tué ce qui restait d’humanité dans ce monde.

J’ai faim au moment où j’écris cet article. Un petit bol de soupe aux lentilles est tout ce que j’ai mangé ces deux derniers jours, et c’est ainsi depuis des semaines. Je souffre d’un mal de tête lancinant et constant et d’une multitude de problèmes de santé directement causés par le manque de nourriture et de médicaments.

La famine forcée aurait anéanti la tente de la musique si les bombes ne l’avaient pas fait. Les enfants n’ont plus la force de chanter. Ils n’ont plus la force d’entendre ou d’écouter. Faire la queue pour obtenir de la nourriture ou de l’eau est désormais bien plus important que n’importe quelle chanson « pour la paix ».

Les seuls sons qu’ils produisent aujourd’hui sont les grondements de leurs estomacs vides, grondements qui résonnent dans toute la ville.

Mais je n’ai pas écrit ces lignes pour me lamenter. J’écris pour graver ma voix dans l’éternité face à l’oubli.

Le génocide ne m’a pas transformé en une personne qui cherche à survivre. Il a fait de moi une personne qui veut laisser une trace, afin qu’on puisse dire que dans cette terre de famine forcée et d’extermination, il y avait un artiste qui chantait pour l’espoir, même s’il ne l’avait peut-être pas nourri.

La chanson qui est chantée ne peut être tuée.

Hazem Alghosain est musicien, écrivain et homme de théâtre.
Traduit de l’arabe par Hazem Jamjoum pour Electronic Intifada.

Traduction depuis l’anglais : JB pour l’Agence Média Palestine
Source : Electronic Intifada

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