Adel Tartir : la générosité du théâtre jusqu’à son dernier souffle

Nous traduisons cet hommage à Adel Tartir, homme de théatre palestinien, écrit par son fils Alaa Tartir pour l’Institut d’Études Palestiniennes.

Par Alaa Tartir, 22 septembre 2025

L’homme de théâtre, conteur et fondateur du Wonderbox/Sandouq El-Ajab, Adel Tartir, disparu le 10 juillet 2025, a laissé un héritage théâtral qu’il nous faut préserver, célébrer et poursuivre, comme il nous y a toujours exhortés.

Pendant plus d’un demi-siècle, Adel Tartir a consacré sa vie au théâtre et a posé les bases du théâtre palestinien contemporain.

Au Théâtre Al-Saqifa, à la troupe Balaleen, puis au Théâtre Sandouq El-Ajab, Adel Tartir était profondément habité par la conviction que le théâtre authentique et engagé — né du peuple et lui appartenant — joue un rôle à la fois éclairant, mobilisateur, éducatif et libérateur.

Pour Adel Tartir, le théâtre constituait un véritable engagement créatif et résistant, toujours en devenir. Il l’appréhendait tout comme la vie même et considérait qu’un théâtre habité par l’amour et la vitalité ne devrait ni nous inquiéter, ni nous faire craindre pour sa propre santé . Adel Tartir répétait inlassablement : « Nous vivons le théâtre, nous le respirons, nous le parcourons, nous le dansons, nous nous y endormons », assurant sans cesse que le théâtre — père de tous les arts — est, avant tout, un lieu, une scène, une arène de confession, de révélation, de provocation, de débat et de confrontation créatrice.

Tout au long de son parcours théâtral, Adel Tartir a considérablement enrichi le théâtre palestinien. Il a fondé une pratique théâtrale professionnelle et engagée, ancrée dans le travail collectif, qu’il a portée et nourrie jusqu’à son dernier souffle. En 1980, il présenta le premier monodrame entièrement palestinien, Ras Ros, qu’il écrivit, interpréta, mit en scène et conçut dans ses moindres détails — une œuvre qui donna naissance à une école théâtrale singulière et fit de Ras Ros l’un des grands classiques du théâtre palestinien.

Pionnier du théâtre pour enfants, il est à l’origine d’une nouvelle école théâtrale qui a nourri en profondeur le théâtre palestinien et arabe, école qui porte le nom du personnage pour enfants de sa création, Abu Al-Ajab. Au cours des trois dernières décennies, il imagina, produisit et développa douze Sandouq El-Ajabs (lanternes magiques) de tailles, de formes et de mécanismes variés, qui célèbrent l’histoire et la mémoire palestiniennes. Gardien des récits et du patrimoine culturel palestiniens, il était considéré comme un trésor vivant, comptant parmi les plus grands conteurs et passeurs de patrimoine du monde arabe.

La trajectoire théâtrale d’Adel Tartir s’inscrit dans une histoire longue et foisonnante. Son site officiel, www.Adeltatir.com, inauguré en juillet 2025 au moment de sa disparition, retrace, en résonance avec l’exposition-hommage « Un voyage à travers les mondes des lanternes magiques», les multiples étapes de ce parcours singulier, que lui-même préférait nommer “le récit provisoire, la biographie temporaire.”

Je souhaite ici mettre en lumière non seulement l’artiste, mais l’homme lui-même, écrivant en sa mémoire en tant que fils aîné, ami et compagnon de route, comme nous nous appelions affectueusement l’un l’autre “ya akhi” (“mon frère”). Quarante années de chaleur, de passion, de fidélité au message et aux principes, d’amour du théâtre, d’espérance, de détermination, de lutte créatrice et de fierté partagée. Lorsque j’étais “Qarqour” et qu’il était “Qaraqoush” dans l’une des pièces que nous avons jouées ensemble, je l’ai découvert sous de nouvelles dimensions. Partager la scène avec lui était une expérience intimidante — d’autant plus que j’étais son adversaire sur les planches, quand dans la vie réelle, je me tenais, et me tiendrai toujours, à ses côtés.

Je l’imagine aujourd’hui, saluant les personnages de Ras Ros, veillant sur ses Sandouq El-Ajabs/lanternes magiques, éclairant d’un sourire le un visage d’un enfant, permettant à un rêve de théâtre de voir le jour, invitant un groupe d’enfants à plonger leurs regards à travers les lentilles de la lanterne magique, et lançant avec ferveur un appel à ses compagnons de scène pour qu’ils s’unissent. Je le vois plaider pour un théâtre national, un syndicat vivant, un entrepôt de décors, une salle de répétition et un lieu de rencontre ; je vois la passion et la reconnaissance grandir dans son public, je le vois prêter l’oreille aux enfants avant d’écouter les adultes, ou parler avec une fillette d’un petit village près d’Hébron, écouter un garçon du camp de réfugiés de Jalazone, et conter des histoires à Nazareth, puis construire deux lanternes magiques à Sharjah, et une autre au Caire ; je le vois jouer, enseigner, former, incarner et raconter à Amman, Bagdad et Tunis, et inspirer des conteurs venus de Khartoum, d’Alger et du Koweït. Je vois tout cela, et bien plus encore, et je l’en chéris encore davantage.

Commençons par son cœur. C’était un cœur marqué, aux battements irréguliers, aux valves défaillantes, ayant subi de nombreux cathétérismes et poses de stents. Un célèbre médecin avait même, par erreur, posé un stent qui ne s’ouvrit jamais, faisant de son artère ramus un fréquent sujet de conversations. Son cœur, ses seize médicaments et sa cohorte de cardiologues auraient pu composer une longue et éprouvante scène dans son ultime représentation. Malgré tout cela, la chaleur et l’amour de son cœur en demeuraient les traits les plus lumineux. L’amour était sa langue la plus pure — une langue qu’il parlait et incarnait, sur scène comme en coulisses, auprès de sa lanterne magique / Sandouq El-Ajab et devant son public, chez lui ou dans son atelier.

Fruits de son esprit brillant et son génie théâtral, ses douze lanternes magiques / Sandouq El-Ajabs étaient toutes plus belles les unes que les autres, portant chacune son histoire et illustrant l’immense et singulier héritage théâtral bâti dans la souffrance. De cette douleur sont nés créativité et espoir. De la solitude a surgi le chef-d’œuvre Ras Ros ; avant lui, Darkness et When We Went Mad ; après lui, Les Aveugles et les Sourds, Le Chapeau et le Prophète, et bien d’autres encore. Chaque pièce était l’incarnation vivante de son esprit acéré et visionnaire — limpide, intransigeant, sans artifice — vibrant tout entier dans le théâtre.

Ses yeux brillants et vifs irradiaient la chaleur, le réconfort, la joie et l’espérance. Lorsqu’il s’emportait — par amour et par jalousie pour le vrai théâtre — ils envoyaient des étincelles, mais ce feu se tempérait aussitôt dans la sérénité de leur beauté. Il n’avait pas achevé sa scolarité, et pourtant il était, à lui seul, une école. Sans étudier le théâtre dans une Académie des Beaux-Arts, il fonda lui-même plusieurs écoles théâtrales. Sa bibliothèque et sa culture ne cessaient de m’émerveiller : de Kafka à Sa’dallah Wannous, d’Abdel Latif Aqel à Sharif Kana’neh, et au-delà encore — ses connaissances s’étendaient du théâtre maghrébin au théâtre du Golfe Persique, de l’Amérique latine à l’Europe, à des ouvrages sur le monodrame, au théâtre de rue, au Théâtre de l’opprimé, au théâtre pour enfants, à l’art du conte, et à d’innombrables pièces. J’ai toujours aimé ses yeux, mais sa bibliothèque théâtrale, découverte après sa mort, m’en a rendu amoureux et fait révérer encore davantage ces yeux épris de tout ce qui est pur et beau.

Sa voix était une mélodie, ses cheveux et sa moustache racontaient une histoire. À son dernier souffle, ma main était posée sur son avant-bras puissant, qui lui aussi avait son histoire particulière. Son ventre rond était à la fois le lieu des injections quotidiennes d’insuline et une cible de jeu pour ses petits-enfants. Pendant dix-sept années, il y injecta plus de 1 231 doses d’insuline, pour un coût supérieur à 104 635 shekels (31 100 dollars), et conserva chaque seringue usagée dans une boîte en bois de son atelier, avec l’intention de les utiliser pour sa dernière représentation. Il était véritablement brillant.

Quant à son souffle — il était long, si long…… Comment aurait-il pu en être autrement, pour lui qui comptait bien jouer jusqu’à son dernier souffle ? — Il répétait sans cesse : «  Nous ne vivons pas seulement le théâtre ; nous le respirons. » Il respira le théâtre jusqu’au tout dernier instant, même sur son lit de mort, comme s’il jouait sa propre scène finale- provisoire…..

Se pourrait-il que tout cela n’ait été qu’une répétition éprouvante en vue de ton ultime représentation, mon père ? Au coin de la rue, Abu Dawoud t’attend toujours avec tes journaux et ton pain quotidiens ; la pharmacienne Rola a préparé tes médicaments ; Hanna la marchande de légumes garde tes tomates, tes concombres et tes courges, pendant que ton za’atar et ton sésame sont prêts pour toi chez Zaybaq ; El-Haj et tes connaissances t’attendent dans l’atelier de menuiserie ; Abu Alaa est là, comme chaque vendredi, avec dorades et mulets ; le photographe Sami guette encore ta pause forcée; Sameeh le boulanger et les enfants du quartier sont toujours prêts à s’écrier « Abu Al-Ajab est là ! » ; le balayeur de rue attend ton quotidien « Que Dieu bénisse tes mains, Ahmad » ; Abu Mohammed espère tous les jours que tu lui demanderas des nouvelles de sa famille à Gaza ; les intellectuels du Café Al-Insherah s’attendent à ton salut, à tes mots ; et nous t’attendons dans ton charmant petit foyer, pour partager tes rituels quotidiens.

Mais, comme toujours, tu nous as devancés par ton intuition, ta sensibilité et ta vision — tel le dessin de Handala de Naji al-Ali, tourné vers un lendemain à venir. Était-ce un hasard si l’affiche de Naji al-Ali ornait ton atelier ? Si tu avais sculpté un Handala en chêne aux côtés d’Abu Al-Ajab ? Peut-être préparais-tu ton départ, dirigeant ta dernière performance invisible : dire adieu à tes amis, faire ta promenade habituelle, planter une vigne à ta porte, sortir tes lanternes magiques/Sandouq El-Ajabs pour l’exposition, préparer le support en bois de ton costume après ton bref discours d’ouverture à l’exposition (Un voyage à travers les mondes de la lanterne magique), lire ta dernière histoire à tes petits-enfants, acheter à ma mère un kilo entier (au lieu de son habituelle once) du sésame qu’elle aime, chanter à ta petite-fille Yafa qu’elle est plus douce que n’importe quelle goyave, rêver de ton frère Shahada et de tes amis artistes Ya’coub Ismail et Majed Al-Manni, rêver de revenir dans ta ville de Lydda / al-Lidd, en chantant : « Je te jure, ma terre, que si nous revenons tels que nous étions, je planterai des arbres et je t’ornerai de dattes et de henné.»

Tu as présenté tes lanternes magiques/ Sandouq El-Ajabs dans une magnifique exposition ; avec tes merveilles, tu as changé et redéfini la mort. De loin, tu nous as offert l’espérance, la vie et l’émerveillement. Comme te l’a dit ton fidèle compagnon de la troupe Balaleen, Sameh Aboushi : « tu as vécu le rêve avec l’âme d’un artiste qui aime le théâtre et suscite l’admiration, préservant le rêve avec le cœur d’un véritable artiste — faisant du théâtre une petite patrie que tu partages avec les enfants, amateurs d’histoires et de merveilles ».

Adel Tartir est parti, assuré que son héritage était en sécurité, et il est parti le sourire aux lèvres. Il a fermé les yeux paisiblement, magnifiquement, en souriant, me murmurant alors que j’étais à ses côtés, tenant la main que j’aimais et embrassant son large front : « N’oublie pas, mon fils — notre vie est théâtre, et le théâtre est notre vie. »

Adel Tartir n’était pas seulement mon père ; il était véritablement le père du théâtre palestinien.

Et tutu tutu, l’histoire n’est pas encore finie / Lesa ma khilsat el-hadutu.**

Note de l’éditeur : publication originale de cet article dans Majallat al-Dirasat al-Filastiniyya.

À propos de l’auteur : Dr Alaa Tartir, fils de l’artiste palestinien de théâtre Adel Tartir, est chercheur, conférencier et conseiller de programmes pour Al-Shabaka : The Palestinian Policy Network. Il est également co-président du conseil d’administration de l’Arab Reform Initiative. Les publications et écrits de Alla Tartir sont disponibles sur son site web, www.alaatartir.com. Il s’intéresse particulièrement au théâtre palestinien et aux histoires pour enfants, et travaille à préserver et documenter la biographie théâtrale de son père, Adel Tartir. Il est également l’auteur du livre pour enfants The Sunbird’s Nest, publié par le Tamer Institute for Community Education, qui a obtenu un classement prestigieux sur la Liste d’Honneur 2024 de l’International Board on Books for Young People (IBBY).


Traduction : CB pour l’Agence Média Palestine
Source : Palestine Studies

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