Les images des corps meurtris et méconnaissables des Palestiniens remis au Hamas dans le cadre de l’accord de cessez-le-feu ont fait le tour des réseaux sociaux. Les visages défigurés ont mis en lumière le recours systématique à la torture dans les geôles israéliennes. Depuis le 7 octobre 2023, 80 prisonniers palestiniens sont morts en détention.
Par RM pour l’Agence Média Palestine, le 23 octobre 2025.

“Dès qu’ils m’ont emmené, j’ai été tabassé comme un animal.” Ce témoignage anonyme recueilli par Le Monde n’est qu’une illustration tristement banale des mauvais traitements infligés aux prisonniers palestiniens dans les prisons israéliennes. Si 1968 prisonniers palestiniens ont été libérés dans le cadre de l’échange promu par l’accord de cessez-le-feu du 10 octobre 2025, quelque 9100 palestiniens sont toujours détenus, soumis aux pires sévices.
En prison, la torture sous toutes ses formes
Depuis le 7 octobre 2023, la torture s’est intensifiée dans les prisons israéliennes. D’après un rapport publié en août 2024 par l’ONG israélienne B’Tselem, le système pénitentaire israélienne est un “réseau de camps de torture”. L’organisation détaille les méthodes de torture employées par le personnel pénitentiaire dans ces zones qui confinent à l’enfer : “des actes de violence grave et arbitraire, des agressions sexuelles, des humiliations et des dégradations, des privations alimentaires délibérées, des conditions d’hygiène déplorables, des privations de sommeil, l’interdiction de pratiquer sa religion et des mesures punitives à l’encontre de ceux qui le faisaient, la confiscation de tous les biens communs et personnels, et le refus de soins médicaux adéquats”.
Shadi Abu Sidwa, journaliste originaire de Gaza-ville et emprisonné en mars 2024, s’est confié au média +972 : “Nous avons été très mal traités, soumis au shabeh,1 à des coups et à des humiliations verbales, physiques et psychologiques.” Ses geôliers lui ont aussi annoncé la mort de toute sa famille pendant qu’il était en détention. Ce n’est qu’à sa sortie la semaine dernière qu’il a appris que c’était un mensonge destiné à le torturer psychologiquement.
Abu Foul, un prisonnier palestinien relâché lui aussi il y a peu, a témoigné à Al Jazeera de ses conditions de détentions et des violences subies. Il était incarcéré au camp de Sde Teiman dans le désert du Néguev, un centre de détention particulièrement dur, décrit par d’autres détenus comme “la prison qui broie les hommes”. Il raconte le jour où des gardes l’ont frappé jusqu’à l’inconscience. A son réveil, il avait perdu la vue à cause de la violence des coups reçus : “Je n’ai cessé de demander un traitement médical, mais ils ne m’ont donné qu’un seul type de collyre, qui n’avait aucun effet […] Mes yeux larmoyaient constamment, avec des écoulements et des douleurs, mais personne ne s’en souciait.”
Dans ce même centre de Sde Teiman, une scène de viol a été filmée en juillet 2024, perpétrée sur un prisonnier palestinien par une bande de gardes. L’attaque a été d’une telle violence qu’il a été conduit à l’hôpital, incapable de marcher. Cette vidéo a été largement médiatisée en Israël, ce qui a mené à l’arrestation d’une dizaine de soldats identifiés sur les images. Pourtant, aucune condamnation publique de cet acte n’a eu lieu au sein de la classe dirigeante au pouvoir en Israël, bien au contraire. Interrogé à l’époque, le ministre de la Sécurité nationale Itamar Ben Gvir, qui supervise le système pénitentiaire israélien, a justifié le viol en bande tant qu’il s’inscrivait dans la défense de l’Etat d’Israël. Même chose du côté de Smotrich, ministre des Finances israélien d’extrême-droite, qui a condamné les auteurs de la vidéo, réclamant “une enquête pénale immédiate afin d’identifier les auteurs de la fuite de la vidéo virale qui visait à nuire aux réservistes et qui a causé un préjudice considérable à Israël dans le monde entier, et d’appliquer à leur encontre toute la rigueur de la loi.”
“Il vaut mieux leur tirer une balle dans la tête plutôt que leur donner plus de nourriture”
Le traitement de ce viol commis à l’encontre d’un prisonnier palestinien illustre la complicité de tout un système pour justifier l’usage de la torture. Ce n’est pas un cas isolé. Dans son rapport publié en 2024, B’Tselem présentait le témoignage de 55 prisonniers palestiniens différents, tous victimes de torture et de mauvais traitements.
Ces actes de torture sont à peine niés par certains officiels israéliens, malgré leur caractère illégal au regard du droit international. C’est le cas d’Itamar Ben Gvir qui se vantait en 2024 qu’une de ses priorités était de fournir aux prisonniers palestiniens “une nourriture minimale”. Le cas des prisonniers interrogés par Le Monde confirme d’ailleurs cette politique de privation de nourriture. L’un d’eux a déclaré avoir perdu 59 kilos : il en pesait 115 lors de son emprisonnement, et seulement 56 à sa libération.
Mis en cause par le Shin Bet en septembre 2024 sur l’inaction du gouvernement face à la surpopulation carcérale, Ben Gvir avait alors répondu : “Depuis que j’ai pris mes fonctions de ministre de la Sécurité nationale, l’un des principaux objectifs que je me suis fixé est d’aggraver les conditions de détention des terroristes dans les prisons et de réduire leurs droits au minimum requis par la loi.” Il avait également proposé la peine de mort pour réduire le nombre de prisonniers palestiniens, déclarant qu’il valait mieux “leur tirer une balle dans la tête plutôt que leur donner plus de nourriture”.
En plus de ces déclarations émanant d’un des ministres les plus influents du gouvernement israélien, l’existence de différents statuts juridiques attribués aux prisonniers palestiniens les prive de leurs droits fondamentaux, et facilite ainsi l’usage des méthodes de torture les plus barbares. La majorité sont emprisonnés sans qu’aucune charge ne pèse contre eux, hors de toute procédure judiciaire équitable. Ces formes de détentions sont rendues possibles par deux statuts différents que nous expliquions déjà en juin dernier : la détention administrative, et le statut de “combattant illégal”. D’après Addameer, une ONG de défense des droits des prisonniers palestiniens basée à Ramallah, 3544 prisonniers sont en détention administrative. 2673 le sont au titre de la loi sur les “combattants illégaux”.
Emprisonnement arbitraire, privation des droits de la défense, détention provisoire renouvelée à l’envi… Ces statuts légaux qui permettent des emprisonnements extrajudiciaires sont pourtant inscrits dans le droit israélien. Ils forment le terreau de ces pratiques de torture systématisée dans les prisons israéliennes.
La torture, un instrument de domination depuis 1948
Si le recours à la torture dans les prisons israéliennes a fortement augmenté, tout comme son intensité, depuis le 7 octobre 2023, cette pratique est inhérente à l’entreprise de terreur instaurée depuis 1948 par l’Etat israélien pour asseoir son projet colonial.
80 prisonniers palestiniens sont morts en détention ces deux dernières années. Depuis 1948, ce nombre monte à 314. Amjad Taha, un palestinien lui-même témoin d’actes de torture dans sa jeunesse, constate que “ce qui se passe aujourd’hui dans les prisons israéliennes n’est pas une aberration, mais la continuation de décennies de brutalité systématique. La torture s’est intensifiée. Les victimes ont été réduites au silence. Et le monde reste complice par son indifférence.”
Il cite dans son témoignage Walid Daqqa, un penseur, écrivain et militant palestinien pour l’indépendance mort en captivité en 2024 après 38 ans d’enfermement dans les prisons israéliennes : “Le système carcéral sioniste vise l’infrastructure matérielle et morale de la résistance.”
Amjad Taha pense que la torture est utilisée comme “un instrument politique de domination”, pour “démanteler l’âme même d’un peuple, le dépouiller de sa solidarité, de sa mémoire et de son raison d’être”. Et de conclure : “Et pourtant, comme l’ont démontré Daqqa et d’innombrables combattants pour la liberté, même dans les cellules les plus sombres, la volonté des Palestiniens d’être libres reste intacte.”
- Méthode de torture utilisée par le régime baasiste en Syrie. Elle a été reprise et “modifiée” par le Shin Bet en Israël. A l’origine, elle désigne le placement d’un détenu dans des situations extrêmement inconfortables et douloureuses pendant de longues périodes. ↩︎



