Le cessez-le-feu fait ce qu’il était censé faire : invisibiliser Gaza

Les morts continuent de s’additionner à Gaza et pourtant le monde n’y prête plus attention, convaincu que le génocide est terminé.

Par Eman Abu Zayed, le 2 Janvier 2026

Khan Younis, le 28 décembre 2025 (Photographie Doaa Albaz)

Salah al-Mabhouh, Palestinien déplacé, est assis près du feu avec son fils Abdul-Razzaq à côté de leur tente dans le camp d’al-Bureij, dans le centre de la bande de Gaza, le 24 décembre 2025 [Abdel Kareem Hana/AP]

Lorsque les rumeurs de cessez-le-feu ont commencé à circuler en octobre, cela ressemblait à un rêve lointain. Nous nous accrochions à n’importe quelle lueur d’espoir, même si au fond de nous, nous avions peur d’y croire. Depuis deux ans, nous entendions parler de « cessez-le-feu » qui ne duraient jamais.

Alors lorsque l’annonce a finalement eu lieu, les rues se sont remplies de youyous et d’acclamations. Mais malgré cela, la peur s’est glissée dans mon cœur que ce calme ne soit qu’une pause avant une autre série d’attaques.

Mes craintes étaient justifiées. Les attaques meurtrières quotidiennes d’Israël se sont poursuivies ; plus de 400 personnes ont été tuées depuis lors par son armée. Beaucoup d’autres sont mort.es dans des circonstances causées par l’anéantissement de la bande de Gaza par Israël.

Et pourtant, les regards du monde entier ont commencé à se détourner. En novembre, j’ai remarqué que l’intérêt pour ce que j’écris sur Gaza a commencé à diminuer, que ce soit sur les réseaux sociaux ou dans les médias – ce que d’autres journalistes et écrivain.es palestinien.nes ont également observé. L’intérêt au niveau international a diminué parce que le public s’est facilement laissé convaincre que la guerre avait pris fin.

Il est devenu clair pour moi que l’objectif réel du cessez-le-feu n’était pas d’arrêter la violence ou la mort, ni de protéger les gens ou de limiter l’effusion de sang et le génocide. Le véritable objectif était d’empêcher le monde de parler de Gaza, des crimes commis là-bas et de la souffrance quotidienne des gens.

Gaza est maintenant devenue pour la plupart invisible, car d’autres actualités et d’autres « points sensibles » ont capté les projecteurs des médias.

Pendant ce temps, la mort de masse continue.

Un peu plus de deux semaines après l’annonce du cessez-le-feu, le 28 octobre, l’armée israélienne a mené une énorme campagne de bombardements, tuant 104 personnes. Cette peur écrasante pour notre avenir et pour mes proches est revenue.

Le 20 novembre, Israël a frappé plus près de mon cœur. L’armée israélienne a bombardé la maison de la famille Abu Shawish dans le camp de réfugié·es de Nuseirat, dans le centre de Gaza. Mon amie Batoul Abu Shawish a perdu toute sa famille – ses sœurs Habiba, 11 ans, et Tima, 16 ans ; ses frères Youssef, 14 ans, et Mohammed, 18 ans ; et sa mère, Sahar, 43 ans, et son père, Rami, 50 ans. Ils ont été massacré.es malgré le fait que la famille n’avait aucune affiliation politique ; ils étaient tous.tes des civil.es. Batoul doit maintenant faire face toute seule au génocide.

Les bombardements israéliens continuent, tout comme la mort massive par d’autres moyens : des bâtiments effondrés, des bombes non explosées, des inondations, l’hypothermie, la famine et la maladie – toutes des créations de la stratégie génocidaire israélienne. Nous continuons à lutter, sans abri ni nourriture, sans chauffage ni électricité et sans eau potable.

La situation est si mauvaise que l’hiver lui-même tue les gens.

On vient juste d’avoir une autre tempête. Des tentes ont encore été inondées et emportées par le vent. Alaa Juha, trentenaire, a été tuée par un mur que la pluie a fait s’effondrer sur lui. Un bébé de deux mois, Arkan Musleh, est mort d’hypothermie. Au total, 15 personnes sont mortes de froid ce mois-ci. La tente de ma famille a été inondée à nouveau ; il est difficile de décrire le sentiment d’impuissance qui vous submerge lorsque vous ne pouvez pas vous échapper de l’eau et du froid glacial.

Israël continue de violer le cessez-le-feu non seulement avec ses attaques, mais avec son refus de se conformer à son obligation de permettre l’entrée dule nombre négocié de camions d’aide, l’approvisionnement complet de médicaments et de tentes nécessaires, du matériel d’abri de secours et des mobile homes.

Israël freine également l’accès aux organisations internationales qui tentent de venir en aide à la population de Gaza. De nouvelles règles rendent difficile l’enregistrement des ONGs, y compris certaines aussi importantes que Save the Children. Cela s’ajoute au refus systématique par Israël de laisser entrer l’aide humanitaire des ONGs, et écrase tous les efforts internationaux pour nous apporter un peu d’aide.

Pendant ce temps, les organisations palestiniennes qui tentent d’apaiser nos souffrances sont confrontées à un effondrement des dons. Par exemple, le projet Samir, une initiative basée sur les dons privés et qui fournit un soutien matériel aux familles et aux étudiant.es pauvres, a perdu un grand nombre de donateur.trices et de followers après l’annonce du cessez-le-feu. Le Dr Ezzedine al-Lulu, directeur du projet, m’a confirmé que la diminution de dons entrave leur capacité à fournir un soutien essentiel.

Israël maintient également la frontière de Rafah fermée. Il n’y a aucune possibilité de voyager à l’extérieur à moins de payer une somme exorbitante aux profiteurs de guerre liés à Israël et que vous acceptiez de ne jamais revenir. Plus de 16 000 personnes qui ont besoin d’une évacuation médicale d’urgence sont empêchées par Israël de partir ; plus de 1 000 patient.es sont mort.es en attendant une autorisation de partir.

Gaza est entrée dans une nouvelle étape du génocide – des massacres de masse de plus faible intensité ne font pas la une des journaux parce qu’il ne sont pas aussi impressionnants que les campagnes de bombardements intensifs. Mais le résultat final est le même : l’extermination de toute vie palestinienne à Gaza. Rien d’étonnant à ce que les politiciens israéliens n’aient de cesse de parler de la colonisation de notre terre. Ils voient toujours Gaza exempte de Palestinien.nes comme une réalité à portée de main.

Eman Abu Zayed est une autrice palestinienne de Gaza.

Traduction : LG pour l’Agence Média Palestine
Source : Al Jazeera

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