La dernière famille du village palestinien de Yanoun a quitté sa maison la semaine dernière, rejoignant ainsi la liste, chaque jour un peu plus longue, de communautés rayées de la carte grâce à l’établissement, à leur place, d' »avant-postes de bergers » israéliens.
Par Majd Jawad, le 4 janvier 2026

Ma dernière visite au village de Yanoun remonte à environ deux ans, lorsque j’ai fait un article sur la seule école restante dans ce hameau assiégé du nord de la Cisjordanie occupée. Les colons israéliens et l’armée harcelaient quotidiennement les habitant.es du village palestinien pour les forcer à partir.
« Regarde bien ce village et observe-le attentivement », m’a dit à l’époque un élu local, Rashid Murrar. « Tu ne le verras peut-être pas la prochaine fois. »
Il avait raison. Khirbet Yanoun, petit hameau rural au sud-est de Naplouse, connu pour ses productions agricoles, n’existe plus.
Dans la matinée du dimanche 28 décembre 2025, les autorités militaires israéliennes ont tout à coup émis un avertissement : tous les habitant.es de Yanoun devaient avoir évacuer à 16 heures.
Murrar a emballé toutes ses affaires et a quitté Khirbet Yanoun avec sa famille. Autrefois le foyer de dizaines de familles, ce village est aujourd’hui complètement vidé de ses habitant.es, pour la première fois depuis des décennies.
La famille de Murrar avait été la dernière à tenir bon dans le village face à l’expansion incessante de la colonisation. À la fin des années 1990, lorsque les colonies israéliennes et leurs avant-postes ont commencé à encercler Yanoun, il y eu des centaines de tentatives de le vider de ses habitant.es.
Pourtant, aucune image de ce lent processus de déplacement n’équivaut à la scène qui s’est déroulée à Yanoun la semaine dernière, avec ses routes, ses maisons et ses champs silencieux.
Voilà l’histoire d’une communauté palestinienne rurale, encore une, qui subit un nettoyage ethnique de la part de l’armée et des colons israéliens, rejoignant ainsi la liste toujours plus longue des communautés palestiniennes de la campagne de Cisjordanie qui ont été rayées de la carte.
Une vie infernale
Le calvaire de Yanoun a commencé entre 1996 et 1999, avec la création de la colonie israélienne d’Itamar et d’une série d’avant-postes environnants, notamment Giv’ot Olam et Givat Arnon (également connus sous le nom de Hill 777). Au fil du temps, ces colonies ont renforcé leur emprise autour du hameau, restreignant les déplacements, l’accès à la terre et la vie quotidienne.
Près d’une vingtaine de familles ont été déplacées de Yanoun dans les années qui ont suivi, beaucoup à la suite d’attaques répétées de colons. En 2002, les familles restantes ont été obligées de quitter entièrement le hameau pendant près d’un an, se relocalisant dans la ville voisine d’Aqraba, hébergées chez des parents ou dans de petits appartements de location.
Rashid Murrar décrit les attaques incessantes et délibérées. « Ils venaient avec des chiens et des armes. Ils frappaient les habitant.es» raconte-t-il. « Ils nous ont dit qu’ils ne voulaient voir personne ici la semaine suivante, et que nous devrions déménager à Aqraba. »
En 2005, suite aux pressions des organisations humanitaires et des militant.es internationaux qui les accompagnaient, les habitant.es de Yanoun sont rentré.es chez eux. Mais la violence ne s’est jamais arrêtée, s’intensifiant davantage ces derniers mois.
Des colons masqués entraient régulièrement dans le hameau, expliquent les habitant.es, frappant des gens, jetant des pierres, vandalisant les récoltes, vidant les réservoirs d’eau et volant des moutons. « La vie est devenue insupportable », se souvient Murrar. « Elle est devenue infernale. »
« Nous avons essayé de rester dans le village jusqu’à notre dernier souffle, mais à la fin, nous étions assiégé.es à l’intérieur de nos maisons », nous dit-il. « L’armée empêchait quiconque de l’extérieur du hameau de traiter avec nous, de nous vendre ou de nous acheter des choses. Nos moyens de subsistance et notre nourriture étaient assiégés. »
Aujourd’hui, les colons israéliens prennent souvent le contrôle de terres palestiniennes dans la campagne de Cisjordanie grâce à l’établissement de ce qu’on appelle des avant-postes de bergers – des avant-postes de colons illégaux installés sur des terres palestiniennes dans le but de faire paître des troupeaux, généralement comme prélude à des formes plus violentes de harcèlement et d’intimidation. Yanoun est l’un des premiers terrains d’essai de cette stratégie de colonisation rurale, comme l’explique l’historien local et chercheur social Hamza Aqrabawi dans une interview à al-Qods al-Arabi le 29 décembre 2025.
Aqrabawi raconte à al-Qods al-Arabi qu’un colon du nom d’Avraham Avri Ran a établi un avant-poste de bergers près de Yanoun au milieu des années 1990 et qu’il servait de lieu de rassemblement pour des gangs de colons. Il a ensuite formé le noyau de ce qui sera par la suite connu sous le nom de Mouvement de la jeunesse Hilltop.
L’avant-poste établi par Ran, maintenant connu sous le nom de Giv’ot Olam, a joué un rôle central dans le lancement d’attaques organisées contre Yanoun et les communautés environnantes, consolidant la position de Ran comme l’une des principales figures idéologiques du mouvement.
Dans les années qui ont suivi, les attaques de colons contre les habitant.es de Yanoun se sont poursuivies par intermittence, le premier lynchage ayant eu lieu en 1996, faisant perdre complètement son audition à un homme âgé. Ces dernières années, cependant, ont vu une intensification significative à la fois en fréquence et en gravité.
Le maire d’Aqraba, municipalité qui gère Yanoun d’un point de vue administratif, a documenté environ 273 attaques de colons au cours des deux dernières années. En parallèle, le village s’est vu confisquer ses terres restantes, qui ne dépassent pas 3 500 dunams (350 hectares). Cela après qu’environ 80% des terres du hameau aient été progressivement saisies par les autorités israéliennes, et désignées zones militaires fermées ou purement et simplement allouées à l’expansion de la colonie.
La municipalité a tenté d’aider les habitant.es à rester dans leur village en les exemptant de frais d’électricité et d’eau, en plus d’autres services. Des appels ont également été lancés aux organisations internationales pour financer des projets agricoles et d’assistance technique.
« Mais sous occupation, nous ne pouvons pas assurer la sécurité », a déclaré le maire d’Aqraba. « Nous avons lancé un appel à plusieurs organismes internationaux pour qu’ils mettent en place des projets agricoles et d’assistance technique pour le hameau, mais sous occupation nous ne pouvons pas leur assurer de protection. »
Dans le but de soutenir les habitant.es du hameau, les villageois.es ont rénové en l’an 2000 une vieille maison pour servir d’école. Le bâtiment ne faisait pas plus de 150 mètres carrés et ne comprenait que trois pièces.
L’occupation israélienne interdisant l’agrandissement de l’école et même les réparations de base, les villageois.es ont terminé la toiture avec des tôles d’acier ondulées, une mesure destinée à éviter sa démolition.
L’école a pu accueillir une vingtaine d’élèves du hameau. Pour ces enfants, le trajet pour s’instruire ne consistait pas simplement à se rendre à pied à l’école ; la distance pour se rendre aux écoles avoisinantes était longue, et l’itinéraire semé d’obstacles, dont des soldats aux points de contrôle, des fouilles le long de la route et la présence constante de véhicules militaires.
Salah al-Din Jaber, maire d’Aqraba, explique que « les élèves sont soumis.es à des fouilles par les soldats et des points de contrôle sur leur chemin vers et depuis l’école ».
Fin décembre 2025, l’école de Yanoun a définitivement fermé ses portes. Les élèves et les enseignant.es ont cessé de venir en classe après que l’intensification des menaces et des attaques de colons aient rendu trop dangereuse la poursuite de l’enseignement.
« Les colons ont installé des points de contrôle aux entrées du hameau, ce qui rend difficile l’accès des enseignant.es », explique Jaber. « Cela a conduit à sa fermeture. »
La fermeture de l’école n’est pas seulement un coup d’arrêt à l’éducation des enfants. C’est le dernier signe que le tissu social de la communauté est irrémédiablement endommagé.
Terres, eau et survie
Yanoun était plus qu’un ensemble de maisons. C’était une zone agricole dont les terres fertiles avaient servi de fondement à la vie locale pendant des décennies.
Les habitant.es disent à Mondoweiss que les champs de blé, d’orge et de lentilles s’étendaient autrefois sur les pentes de Yanoun, tandis que les oliviers, vieux de plus de cent ans, représentaient une partie importante des revenus du village.
À l’entrée du village se trouve Ain Yanoun, la source locale d’où le hameau tire son nom et qui se distingue par une structure en pierre qui recueille l’eau de source qui vient du nord.
De nombreux habitant.es préfèrent le nom « Ain Yanoun » à la désignation arabe khirbeh, qui est souvent traduite en anglais par « ruines », arguant que le terme implique l’abandon. Ils et elles insistent sur le fait que Yanoun n’a jamais été abandonné ; ses oliviers en disent beaucoup de cette histoire.
Malgré tout, l’importance de l’agriculture sur ces terres a fait de cette communauté une cible. Les politiques israéliennes coupent chaque jour un peu plus les Palestinien.nes de leurs terres, imposant des restrictions sur les cultures et utilisant les avant-postes ruraux comme couverture pour ce que de nombreux Palestinien.nes considèrent comme une annexion de facto de leurs terres.
En 2006, les habitant.es ont demandé à la Cour suprême d’Israël de récupérer l’accès à leurs terres agricoles. Le tribunal a estimé que le fait de refuser l’accès aux agriculteur.trices sous un prétexte sécuritaire était disproportionné, et leur a alors permis de retourner sur leurs terrains mais en vertu d’arrangements sécuritaires complexes, qui ne les ont jamais vraiment protégé.es.
Le sort de Yanoun reflète bien le sort de dizaines de villages palestiniens entourant Itamar et ses couloirs d’expansion. Ces communautés font l’objet de confiscation de terres, d’avant-postes de colonies implantés près de leurs maisons, de points de contrôle militaires et de restrictions sévères sur l’agriculture et le pâturage.
« Chaque olivier qui ne peut être récolté est une nouvelle étape vers la désertion d’un village par son peuple », déclare le militant local Ayham Abu Bakr à Mondoweiss. « Yanoun a longtemps été un exemple vivant de cette stratégie. »
« Leur objectif est la capitulation progressive », ajoute-t-il. « Épuiser les gens jusqu’à ce que la terre soit vidée de ses propriétaires. »
Aujourd’hui, Yanoun est vide. Mais son histoire n’est pas finie.
« Nous avons été forcé.es de partir une fois, puis nous sommes revenu.es », dit Murrar. « Maintenant, je vis dans une vieille maison que je considère comme temporaire. Ma femme habite loin à Aqraba. Nous allons nous y retrouver très bientôt. »
Yanoun n’a pas disparu du jour au lendemain. Il a été lentement dépecé – morceau par morceau.
Traduction : LG pour l’Agence Média Palestine
Source : Mondoweiss



