Maram Humaid, journaliste à Al Jazeera, retrace une année de famine à Gaza, marquée par la faim, le deuil et une souffrance sans fin.
Par Maram Humaid, le 3 janvier 2026

Gaza ville – Depuis deux ans, nous avons cessé de compter les saisons, les jours et le temps qui passe.
Les jours ne sont plus des jours ; la vie que nous menions avant le déclenchement de la guerre génocidaire perpétrée par Israël n’existe plus.
Au lieu de cela, les jours se confondent, tandis que nous goûtons à toutes les nuances de la souffrance et buvons à tous les calices amers, sauf celui qui nous rendra la vie.
Nous regardons le monde s’épancher sur la fin de l’année 2025, célébrer ses réussites et s’apprêter à tourner la page pour accueillir la nouvelle année.
Mais à Gaza, une nouvelle année signifie que nous entrons dans la troisième année de la guerre et de ses retombées.
C’est comme si Gaza avait son propre calendrier depuis le début du génocide.
Le poids des larmes et de l’incrédulité
Celles et ceux qui ont survécu à cette année ont survécu physiquement, mais leur âme a été érodée – cela se voit sur le visage de n’importe quelle femme ou homme déplacé·e depuis deux ans.
Au début de l’année 2025, nous étions pleins d’espoir lorsque nous sommes retourné·es, les larmes aux yeux et incrédules, dans le nord de Gaza, dans nos maisons détruites où nous avions vécu toute notre vie.
Lors de ce cessez-le-feu de janvier 2025, nous pensions que la guerre était terminée et que nous pouvions tout recommencer à zéro.
Mais nous avions tort. À peine six semaines plus tard, alors que les habitant·es tentaient de s’adapter à la vie dans le nord de Gaza ravagé par la guerre, celle-ci a repris, encore plus brutalement qu’auparavant.
À la mi-mars, nous avons été réveillé·es par le bruit des bombes, un bruit qui ne nous avait jamais vraiment quitté·es. Cette fois-ci, Israël avait introduit une nouvelle arme : la famine, en bloquant l’entrée de tout, même de l’aide humanitaire.
Et ainsi de suite : la guerre, les bombardements, le sang, la faim et la course incessante pour se procurer le moindre repas.
Les périodes d’abondance passaient, l’Aïd et les jours de fête, tandis que les tables restaient vides. Pas de biscuits, pas de café, pas de chocolat. Rien.
Certain·nes se sont contenté·es d’offrir de l’eau, d’autres ont cessé de recevoir des visites, cachant ainsi leur pauvreté.
Cette année, à l’occasion de l’Aïd, les rayons des supermarchés sont restés vides des mois durant.
Un vendeur avait installé une table sur laquelle étaient disposés des biscuits fins que sa femme avait confectionnés à la maison à partir de sucre, de sésame et de farine. Un petit morceau se vendait 10 shekels (environ 3 dollars).
Cela ne m’a pas étonnée. Le sucre et la farine étaient hors de prix, vendus au gramme, comme de l’or.
Ce jour-là, j’ai parcouru les rues avec mes enfants, à la recherche d’un signe de fête.
J’ai été surprise de constater que j’espérais, même inconsciemment, que l’Aïd changerait peut-être les choses, que la nourriture arriverait enfin.
Mais j’ai réalisé : qu’est-ce que l’Aïd changerait à Gaza ? Rien ne change. C’est juste un jour comme les autres, la même réalité. Un jour à Gaza, c’est des bombes dans le ciel, la faim et tout ce qui prive de la joie sur terre
J’ai décidé de ne pas aller voir ma famille dans le nord pour l’Aïd et je suis rentrée chez moi.
J’étais épuisée, non seulement parce que j’avais passé plus d’une heure et demie au coin de la rue à chercher une voiture ou même une charrette à traction animale pour nous conduire vers le nord, mais aussi parce que j’avais l’impression que la joie avait disparu, malgré tous mes efforts. Je suis donc rentrée, brisée, avec mes enfants qui me suivaient.
J’avais assez d’argent pour leur acheter de nouveaux vêtements, mais tout mon argent ne pouvait pas leur acheter un biscuit.
Je me suis écroulée sur le canapé à la maison, me demandant quelle colère semblait s’être abattue sur nous à Gaza alors que le reste de la planète continuait à célébrer l’Aïd pendant que la famine nous consumait.
Le temps qui passe
Les jours s’écoulaient, nous épuisant à petit feu.
Jour après jour, je commençais à perdre l’envie de travailler, d’écrire, d’écouter les histoires des autres.
À quoi bon écouter les récits de celles et ceux qui souffrent de la faim, alors que le monde s’est habitué à voir nos os saillants ? À quoi bon couvrir un massacre qui n’en finit pas ?
Je n’avais plus d’énergie. Je pensais à une histoire, mais mon esprit m’intimait de conserver le peu d’énergie en réserve.
Mes journées se sont résumées à compter la quantité de farine, de riz et de sucre qu’il nous restait. Je cuisinais des lentilles sur un feu ouvert et enfumé pour mes enfants. Je craignais de manquer de levure, je m’inquiétais de trouver du bois pour le feu, je souhaitais ardemment une tasse de café comme si c’était un rêve, et je faisais défiler des photos de tables autrefois bien garnies.
Nous voyions des gens mourir pour un sac de farine ou un colis alimentaire, et des foules se rassembler la nuit pour se rendre aux points de distribution d’aide.
Tout au long de la guerre, j’ai pensé à quitter Gaza, mais ma motivation a changé à mesure que mes idées se sont aiguisées.
Je rêvais d’emmener mes enfants dans un endroit où ils pourraient manger tout ce qu’ils voulaient.
Je tiens à garder en mémoire toute cette humiliation et cette souffrance sous le titre : « Pour ne pas oublier ».
Comment oublier, alors qu’aujourd’hui encore, chaque fois que je passe devant un étalage rempli de fruits et de légumes, je retiens mon souffle et je reste bouche bée, le cœur battant, priant pour que cette bénédiction ne disparaisse pas à nouveau ?
Comment oublier, alors que je me rappelle encore du choc et de l’émotion que j’ai ressenti fin septembre lorsque je suis entrée dans un supermarché et que j’ai vu les rayons remplis de nourriture ? Je me suis lancée dans une frénésie d’achats. J’ai pris un peu de tout : des conserves, du chocolat, des chips, du fromage à la crème, de la farine, des légumineuses. J’avais l’impression de transporter des trésors, même à un prix deux fois plus élevé.
Depuis, chaque fois que j’entre dans une épicerie, l’anxiété, la peur et l’épuisement m’envahissent. J’achète ce dont j’ai besoin et ce dont je n’ai pas besoin.
La nourriture est davantage accessible, mais mon esprit me dit que cette abondance ne durera pas. Nous sommes conditionné·es à la privation, aux étagères vides et aux chaînes d’approvisionnement interrompues.
La faim, l’arme à laquelle nous ne nous attendions pas à Gaza [Maram Humaid/Al Jazeera]
C’est un traumatisme profond, un sentiment constant que la nourriture va disparaître. Ce n’est pas que je déteste la nourriture, mais je déteste la terreur et la peur qui l’entourent.
Ce même sentiment revient à chaque claquement de porte, à chaque secousse du tapis, à chaque bruit de camion qui passe ou de coups de feu. Tout cela nous plonge dans un état d’urgence, dans l’attente du bruit d’un missile.
« Accomplissements »
La nuit dernière, juste avant la fin de l’année, je plaisantais avec mon père et mes frères et sœurs, qui ont trouvé refuge chez nous depuis le mois de septembre, lorsque Israël a forcé la population à quitter le nord.
Nous voulions imiter la tendance des « accomplissements » sur les réseaux sociaux, où les ami·es et les familles se réunissent autour d’un gâteau, chaque personne allumant une bougie et détaillant une réussite de l’année.
Nous avons commencé – sans gâteau – sous la faible lumière des LED, car l’électricité était coupée depuis des mois.
Quand mon tour est venu, j’ai annoncé que ma plus grande réussite de l’année était d’avoir conservé mes facultés mentales et psychologiques.
Je n’avais même pas fini ma phrase que tout le monde a éclaté de rire.
« Qui t’a dit que tu avais encore tes capacités mentales et psychologiques ? » m’a demandé ma sœur entre deux éclats de rire.
Je suis restée silencieuse, stupéfaite par leur réaction, puis j’ai ri avec eux quand j’ai réalisé la portée de mes propos.
Mais de quoi parles-tu, malheureuse ? Quelle psyché, quelle santé mentale ? Que Dieu te pardonne, Maram.
Après ce que tu as raconté, ce que tu n’as pas raconté et tout ce que tu ne raconteras jamais, peut-on encore parler de stabilité mentale et émotionnelle ?
C’était ma conclusion la plus honnête de cette année.
Une fin qui m’a fait pleinement comprendre les limites de ma force, que je les avais atteintes, mais que j’avais, quand même, d’une manière ou d’une autre réussi à aller de l’avant.
Ce n’est ni de la défiance, ni de la force. Survivre longtemps dans cet état ronge les âmes et les esprits.
Jour après jour, notre humanité s’érode davantage jusqu’à ce que nous ne soyons plus aptes à vivre, peu importe le nombre d’années qui passent.
Traduction : JC pour l’Agence Média Palestine
Source : Al Jazeera



